Juliette, la romantique
Roméo et Juliette s’aiment d’amour tendre. Ils se disent des mots très doux. Ils s’offrent des cadeaux fous. Ils chantent ensemble au clair de lune.
Avant de se quitter, ils ferment les yeux et se donnent un minuscule baiser. C’est comme la caresse d’un petit nuage sucré au bout de leur museau.
Même s’ils se connaissent depuis des lustres, il leur arrive d’être encore timides l’un avec l’autre. Surtout lorsque l’émotion fait battre leurs petits cœurs de rats.
Ainsi, le jour où Juliette se décide enfin à demander Roméo en mariage, elle se met à bafouiller.
― Roméo ? appelle-t-elle.
― Oui, ma Juliette en sucre doré ?
― Voudrais-tu me pousser ?
― Te pousser ? s’exclame Roméo. Mais je ne veux pas te faire de mal, voyons !
Juliette soupire et reprend :
― Non, mon Poméo, pas me pousser, m’épousseter…
― Mais tu t’es lavée la semaine dernière, ma douce ratonnette.
Juliette commence à s’énerver. Elle ferme les yeux, puis se concentre très fort avant de lancer à pleins poumons :
― Roméo, veux-tu m’épouser ?
Tous ceux qui se trouvent à moins d’un kilomètre à la ronde sursautent en même temps que Roméo. Le petit rat, plus intimidé que jamais, rougit jusqu’à la pointe des moustaches. Un grand silence se fait sur la montagne Noire. Tous attendent la réponse de Roméo avec impatience. À commencer par Juliette.
Dans un geste très tendre, Roméo attrape les deux petites pattes de Juliette et y dépose un baiser.
― Quand tu veux, ma boule… Je veux dire ma belle.
La foule applaudit. Des hourras fusent de toutes parts tandis que les amoureux se font un câlin format géant.
Hélas, les parents de Roméo ne l’entendent pas de cette oreille. Ils n’apprécient pas du tout que leur fils fréquente la fille d’un rat de laboratoire. Ils prétendent qu’ils ne sont pas de la même espèce.
― Moi, je suis née sur la montagne Noire, ainsi que ma mère et la mère de ma mère et la mère de la mère de ma mère, affirme madame Montaigu, la maman de Roméo.
― Les parents de cette Juliette à lunettes, eux, sont nés dans un laboratoire tout blanc, tout propre, ajoute son papa.
― Te marier avec elle ! Quelle horreur ! fait la maman d’un air si dégoûté que Roméo croit qu’elle va s’évanouir.
Les parents de Roméo sont d’accord : il est hors de question que cette étrangère fasse partie de la famille.
― Mon fils, tu dois choisir, c’est elle ou nous, déclare même monsieur Montaigu.
Roméo est catastrophé. Il a le cœur si tourneboulé qu’il oublie de souper. Il ne sait plus quoi faire. Il adore ses parents, mais il ne peut vivre sans sa Juliette.
Le petit rat passe une nuit horrible, traversée de cauchemars où il doit dire adieu à l’amour de sa vie.
Ou à ses parents. Ou à sa Juliette…
Sa bien-aimée le découvre, au petit matin, endormi sur la voie ferrée.
― Qu’est-ce que tu fais là, mon flétri, euh… je veux dire mon chéri ? lui demande-t-elle, étonnée. Pourquoi n’es-tu pas dans ton lit ?
Roméo ouvre un œil ensommeillé.
― Mes parents ne veulent pas me revoir si je t’épouse, ma tendre cocotte. Ils prétendent que nous ne sommes pas du même monde.
― Mais… le monde est à tout le monde ! s’écrie Juliette.
La belle passionnée se lève d’un bond.
― Je vais leur parler à tes parents, moi !
Mais Roméo n’entend plus rien. Il est tellement épuisé par sa mauvaise nuit qu’il s’est rendormi. Quand il se réveille enfin, son amoureuse est déjà loin.
Juliette est devant la maison des Montaigu. Elle cogne à la porte, deux gros sacs sous le bras. C’est le papa de Roméo qui ouvre.
― Bonjour, monsieur, je m’appelle Juliette Capulet et…
― Merci, mademoiselle, mais nous n’achetons jamais rien des vendeurs itinérants.
Et vlan ! Il claque la porte.
Juliette n’est pas découragée pour autant. Elle frappa de nouveau.
Cette fois, c’est madame Montaigu qui se présente à la porte.
― Madame, s’exclame Juliette, je suis follement amoureuse de votre fils et je viens vous demander sa main.
Juliette a à peine fini sa phrase qu’elle sort un œuf d’un de ses sacs et se le casse sur le coco.
― Mes parents sont peut-être nés dans un laboratoire, mais je peux être aussi sale que vous, poursuit-elle en se déversant un litre de jus d’orange sur la tête.
― Raoul, viens voir, c’est la petite Capulet, crie madame Montaigu.
Juliette profite de ce bref moment pour sortir un sac de farine.
Quand monsieur Montaigu apparaît dans l’encadrement de la porte, il aperçoit une Juliette qui s’enneige de la tête aux pieds, en déclarant :
― Je vous promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour rendre votre fils heureux.
Encore à moitié endormi, Roméo arrive sur ces entrefaites.
Il ne reconnaît pas Juliette sous le tas de miettes de pain qui s’agglutinent sur la farine, l’œuf et le jus d’orange.
Il croit qu’un étranger veut attaquer ses parents. Il fonce vers la masse collante.
― Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Que voulez-vous ?
Le petit rat avance, menaçant l’étranger avec une brosse à dents.
Sa mère l’arrête juste avant qu’il ne fracasse le crâne de Juliette.
― Non, Roméo !
L’être englué de nourriture s’approche.
― Ce que je veux ? Mais ta main, mon bel amour.
― Juliette. Ma merveilleuse courageuse ! s’écrie le petit rat en prenant le tas de miettes au jus d’orange dans ses bras.
― Roméo, mon fils valeureux ! lance madame Montaigu en s’élançant sur lui. Tu étais prêt à nous défendre au péril de ta vie !
― Ma brave chérie ! ajoute le papa en se collant à sa douce moitié. Tu as arrêté Roméo juste à temps.
Sous le coup de l’émotion, les quatre rats se font un si gros câlin qu’ils se retrouvent collés les uns aux autres. Incapables de se séparer, ils doivent trottiner tous ensemble jusqu’à la flaque la plus proche.
― Vous me trouvez toujours trop propre ? demande Juliette, coincée au beau milieu du groupe.
― Sûrement pas, rigole monsieur Montaigu. Une chose est sûre, vous êtes salement amoureuse de mon fils.
Arrivés devant la flaque, le tas de rats se laisse tomber dans l’eau verte. Tandis qu’ils flottent tous sur le dos, madame Montaigu déclare solennellement :
― Mademoiselle Capulet, puisque vous aimez notre fils autant que nous l’aimons, nous vous aimerons, nous aussi, pour la vie.
Le mariage a eu lieu deux semaines plus tard au sommet de la montagne Noire. Tous les habitants des environs sont invités.
Finalement, les parents de Juliette et ceux de Roméo s’entendent à merveille. D’autant plus qu’ils se découvrent une passion commune pour le cha-cha-cha.
Les parents dansent ensemble jusqu’à la nuit tombée. Ils s’amusent tellement qu’ils ne se rendent même pas compte que Roméo et Juliette se sont échappés pour aller voir la lune d’un peu plus près.
Une lune au délicieux goût de miel…
Carole Tremblay; Dominique Jolin
Juliette, la romantique
Saint-Lambert, Dominique et compagnie, 2003