JE ME TROUVE NULLE
1. Quelle mocheté !
Il pleut, Tim est parti en week-end avec ses parents, Vanessa écoute de la musique dans sa chambre, papa est dans son bureau, et ma mère dans le salon. C’est le désert. Il n’y a vraiment rien à faire. Je descends rejoindre maman : elle aura peut-être une idée.
— Dis Maman, je ne sais pas quoi faire !
— Tiens, tu n’as qu’à m’aider.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu vois, je classe les photos qu’on a prises pendant les vacances chez mamie. Comme ça, on aura un bel album.
— Oh, fais voir ! C’est Vaness’ avec le chien des voisins. Trop drôle ! Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Bouffi !
— Regarde, là, Bouffi en train de manger la tarte aux prunes de mamie. Oh là là, quel drame, tu te souviens ?
— Bien sûr ! Mamie a failli avoir une crise cardiaque. Faut dire, la pauvre, elle avait préparé une super tarte pour le goûter et Bouffi l’a engloutie en une bouchée.
Finalement, classer les photos, c’est plutôt rigolo comme occupation. J’ai bien fait de venir voir maman. Elle me montre une photo de moi en me disant :
— Regarde qui c’est ?
Ah, le choc ! Je m’écrie :
— Par pitié, déchire-la ! Je suis trop moche !
— Qu’est-ce que tu racontes, ma chérie ?
— Ben, tu vois bien ! J’ai les cheveux tout frisés, et plein de taches de rousseur. Et, en plus, j’ai des mollets de coq !
— Qui t’as dit ça, Lulu ?
— Personne, ça saute aux yeux.
— Mais, enfin, tu es très jolie, au contraire !
— Toi, tu es ma mère. Alors, tu crois que je suis jolie. Tu ne te rends pas compte !
Je fouille dans le tas de photos pour en trouver une autre de moi. En voilà une où je suis en jupe.
— Regarde, on ne dirait même pas une fille ! Je ressemble plutôt à une mocheté déguisée en fille. Je suis toute maigre, on voit mes os. J’aurais tellement voulu être comme Mélissa !
— Qui est-ce, Mélissa ?
— C’est une fille de ma classe. Elle est trop belle ! Elle a de longs cheveux noirs tout raides. Ils sont toujours bien coiffés, et ils brillent. En plus elle a de super jambes, musclées juste comme il faut. Elle est la meilleure en sport.
— Tu es très bien aussi, ma Lulu. Je ne vois pas pourquoi tu t’es mis ces idées dans la tête ! Tu n’es pas maigre du tout. Tu es tout à fait normale. Et les taches de rousseur sont adorables, je t’assure.
— Pff, de toute façon, tu dis ça pour me faire plaisir…
— Rien du tout ! Tu as une mignonne
petite bouille, dis maman en me faisant un gros bisou sur la joue. Évidemment, une mère trouve toujours son enfant beau, vu que c’est elle qui l’a fait. Mais, même si elle est complètement aveugle, ça me réchauffe le cœur.
2. La honte internationale
Le lendemain, en arrivant à l’école, on doit juste poser nos cartables dans la classe et, hop ! direction : le gymnase. Génial, on va faire de l’escalade, pour la première fois. Quand on est au bas du mur, c’est drôlement impressionnant. Je ne sais pas comment on va monter tout là-haut. Il y a bien des fausses pierres où poser ses pieds, mais ça n’a pas l’air évident.
Isabelle, notre maîtresse, nous explique:
— Vous allez enfiler le harnais, chacun votre tour, pour rester bien accroché à la corde. Pendant la montée, deux camarades tiendront le bout de la corde, au cas où vous tomberiez. Ne vous inquiétez pas, il n’y a aucun risque. Je vous guiderai au fur et à mesure pour que vous mettiez vos pieds aux bons endroits. Alors, vous êtes prêts, les alpinistes ?
Toute la classe se met à hurler « oui » ! Pour une fois qu’on a le droit de crier, ou en profite !
Isabelle demande :
— Qui est volontaire pour commencer ?
— Moi, répond Mélissa, j’en ai déjà fait !
— Très bien, Mélissa, viens mettre ton harnais. Passe chaque jambe dans une boucle, comme dans un pantalon, puis glisse les bras dans les boucles du haut. Voilà.
La maîtresse ferme la grosse ceinture et passe la corde dans une poulie. C’est toute une histoire. Elie désigne Félix et Ling pour tenir la corde. Mine de rien, c’est une énorme responsabilité. Mais la maîtresse explique que la poulie permet de rendre Mélissa beaucoup plus légère. Heureusement !
Mélissa commence sa montée. ElIe pose son pied droit sur une pierre puis le gauche sur une autre et fait pareil avec ses mains. Ça semble super facile. On dirait qu’elle a des polis collants sur les mains et les pieds, exactement comme Spiderman. Qu’est-ce que j’aimerais être aussi forte qu’elle… Ses cheveux noirs ondulent comme des vagues. Tout le monde l’applaudit.
— Quel est le courageux suivant ? lance la maîtresse.
Je réponds sans réfléchir :
— Moi !
— Eh bien, Lulu, vas-y !
J’enfile l’équipement, et c’est parti ! Je pose mes mains et mon pied droit aux mêmes endroits que Mélissa et je me hisse. Aie ! Mes mains glissent, et je tombe à terre ! Je recommence. Je tiens bon, je pousse sur mon pied… Oh, la vache, c’est super dur ! Ça fait mal aux bras et aux jambes.
La maîtresse me donne des conseils. J’essaie de toutes mes forces de monter encore un peu. Hop ! je mets ma main gauche un cran au-dessus. Ouille, je me sens écartelée. Je crois que je vais lâcher. Je regarde en bas… Au secours, j’ai le vertige !
La maîtresse me dit :
— Allez, Lulu, du courage, tu n’es pas encore bien haut !
Je ne sais pas ce qu’il lui faut ! J’ai l’impression d’être à 6 000 mètres d’altitude. Je monte un pied. Ça tangue, ça tangue. Je sens que je glisse, je vais lâcher… Je lâche !
En tombant, je pousse un grand cri. Mais, au lieu d’atterrir sur le tapis, je suis retenue en l’air par la corde. C’est Félix et Ling qui tirent comme des malades. Toute la classe est morte de rire. La honte ! Je dois ressembler à un asticot qui se tortille. J’ai le vertige !
Je hurle :
— Faites-moi redescendre !
Félix rigole encore plus et retient la corde tant qu’il peut. La maîtresse intervient :
— Allez, les enfants, du calme ! Félix et Ling, lâchez doucement la corde.
Tout à coup, sans rien comprendre, je ressens une vive douleur aux fesses. Je suis par terre. Félix et Ling ont lâché la corde d’un seul coup. Les rires redoublent ; tout le monde se moque de moi.
Je ne sais pas quoi dire. Je suis ridicule, et je n’ai même pas une idée de blague pour m’en sortir. Y a pas plus nulle que moi, je suis la plus nulle de toutes les nulles de cette Terre.
3. Allez, Lulu !
En sortant de l’école, Élodie, ma meilleure copine, m’accompagne jusque chez moi. Elle voit bien que ça ne va pas fort. Elle me dit :
— Allez, Lulu, ne fais pas cette tête ! Moi non plus, je n’ai pas assuré en escalade ! C’est pas grave.
— C’est pas ça…
— Alors, qu’est-ce qu’il y a ?
— Je suis moche et je suis nulle.
— N’importe quoi ! Pourquoi tu dis ça ?
— T’es comme ma mère, mais je sais ce que je sais. J’ai des cheveux atroces, des taches de rousseur, des mollets de coq, je suis ridicule, et je ne sais jamais quoi dire au bon moment. Je suis nulle, voilà !
— Bah, tu es vexée pour ce matin, mais, franchement, tu ne devrais pas ! C’était super dur !
Arrivées devant chez moi, Élodie me lance :
— Allez, bisou ! Et ne pense pas trop à tout ça, parce qu’il y a un contrôle de maths demain, et, là, il ne faudra pas être nulle.
Ce qui est bien avec Élodie, c’est qu’elle trouve toujours un petit truc pour me faire rigoler.
Je goûte vite fait et je m’installe à mon bureau devant mon cahier de maths. Hum, ça ne me tente pas vraiment. Je préfère rêver… Et si j’étais la championne du monde d’alpinisme ?
Je vais tenter un exploit jamais réalisé par un être humain : l’ascension du mont de la Mort. Les gens sont venus de très loin pour m’encourager. Ils me regardent tous avec admiration. Je les entends murmurer : « Quel courage ! C’est incroyable ! »
Je fais un signe d’adieu à la foule, et je commence mon ascension. Tout à coup, une tempête éclate. La glace me pique le visage, mais je continue à monter, coûte que coûte. Je suis frigorifiée, mes mains sont gelées.
L’équipe, qui me suit de loin dans l’hélicoptère, a terriblement peur pour moi : « Elle n’y arrivera jamais, c’est de la folie ! »
Je suis épuisée, presque au bord de l’évanouissement. Je monte comme un automate. Je suis à 5 600 mètres d’altitude, l’oxygène manque, j’ai de plus en plus de mal à respirer. Je souffre, mais je n’arrête pas le combat. Enfin, j’atteins le sommet. J’ai réussi ! L’hélicoptère se pose à côté de moi. Les médecins viennent me secourir. La télé me filme et annonce le nouveau record du monde. Félix et ses copains sont là aussi. Ils sont complètement épatés.
— On ne savait pas que tu étais une championne, Lulu ! s’exclame Mansour. On comprend maintenant pourquoi tu as fait semblant de ne pas savoir faire de l’escalade au gymnase. Tu ne voulais pas qu’on connaisse ta vraie vie.
— Alors, là, chapeau, Lulu ! s’écrie Félix. Tu as bien caché ton jeu.
J’entends fuser les commentaires des journalistes :
« Quelle fille ! Elie est formidable ! Extraordinaire ! Et elle est si belle, avec ses longs cheveux noirs ! »
Si seulement ça pouvait être vrai…
Allez, Lulu, halte aux lamentations ! Pour l’escalade, c’est fichu, mais pour les cheveux, tu peux encore faire quelque chose…
Je prends mes chouchous, mes barrettes et ma brosse, et je fonce dans la salle de bain. Je me fais deux magnifiques couettes sur le haut de la tête, puis je me mets un peu de rose sur les joues. Ah, j’oubliais, un soupçon de rouge à lèvres ! Voilà, c’est quand même mieux.
Soudain, ma mère débarque dans la salle de bain :
— Mais… qu’est-ce que tu fais, Lulu ? Ça ne va pas, la tête ? Enlève-moi tout ça, tu es horrible !
C’est trop injuste ! Quand je suis normale, je suis moche et, quand je me fais belle, je suis horrible ! J’ai envie de pleurer.
Ma mère ajoute :
— Tu ne crois pas que tu as mieux à faire ? Et le contrôle de maths, qui va le préparer à ta place ?
— Oui, oui… j’y vais…
4. Pas touche !
Le lendemain, après le contrôle, on se retrouve ensemble, Tim, Élodie, Mélissa et moi, à la récréation. On joue au mistigri et, évidemment, c’est moi qui l’ai. Et, bien entendu, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Le sort s’acharne sur moi !
Tout à coup, je vois Félix et Mansour embêter des petits de CP. Je tends l’oreille. Félix leur dit :
— Hé, les minus, allez jouer ailleurs avec vos crottes de nez. Ici, c’est notre coin, compris ? Alors, du balai !
Mansour ajoute :
— Et au triple galop, les mioches !
Les deux petits de CP ont l’air terrorisé. Ils ne bougent pas ; ils regardent Félix et Mansour avec les mêmes yeux que Pistache, mon cochon d’Inde, quand je le gronde.
Mélissa murmure :
— Ils sont vraiment méchants, ces deux-là !
— Ça se fait pas ! continue Élodie. S’ils ne sont pas contents, c’est à eux d’aller ailleurs.
— Allez, à toi de jouer ! me dit Tim.
Non, je ne peux pas laisser les petits comme ça ! C’est trop injuste. Je me lève et je fonce vers Félix et Mansour :
— Vous allez arrêter de les embêter ! La cour est à tout le monde, il n’y a pas de places réservées.
Puis je me tourne vers Félix :
— Entre parenthèses, je me demande bien qui est le plus minus ici ! Est-ce que ce serait pas plutôt celui qui s’attaque aux plus petits que lui ? Tiens, il y a des CM2 là-bas, va leur dire la même chose. Même pas cap’ !
Félix est très vexé. Il me regarde avec un œil mauvais et bougonne :
— De quoi je me mêle ? T’es pas leur mère, que je sache !
— Pas besoin d’être leur mère pour les comprendre. T’as pas été en CP, toi ? Ah non, c’est vrai, monsieur est passé directement du ventre de sa mère en CE2. Mais tout le monde n’est pas aussi surdoué que monsieur !
— Occupe-toi de tes oignons, Lulu ! Retourne jouer aux cartes et fiche-nous la paix !
— Avant, vous allez partir, sinon, j’appelle la maîtresse.
— Oh, la rapporteuse ! s’écrie Mansour.
— Je préfère être une rapporteuse qu’un lâche !
Mansour ne semble pas trop apprécier ce que je dis, mais il n’insiste pas.
Félix, lui, ne veut pas céder :
— Si t’appelles la maîtresse, ça va mal aller pour toi.
— Ah oui ? Qu’est-ce que tu vas me faire ? Me casser la figure ? Ce serait très risqué, vu que la maîtresse sera au courant de tout. C’est pour toi que ça va mal aller, Félix.
Félix réfléchit un peu et déclare :
— OK pour cette fois, superwoman ! Mais tu n’as pas intérêt à te prendre pour la chef de la cour.
Puis il s’éloigne avec son copain en traînant les pieds.
Ouf, je n’ai pas eu besoin d’appeler la maîtresse ! Je me tourne aussitôt vers les CP :
— Il ne faut pas vous laisser faire ! Vous avez le droit de jouer où vous voulez. Moi aussi, j’avais un peu peur en CP, c’est normal. Mais, vous verrez, bientôt vous ne serez plus les plus petits de la cour. Et, si des grands vous embêtent encore, venez me chercher.
Les petits me font un grand sourire. Je crois qu’ils sont rassurés. Et ce n’est pas demain la veille que Félix leur retombera dessus.
Du coup, je retourne à mon mistigri. Je l’avais oublié, celui-là ! S’il pouvait, lui, aller jouer ailleurs…
5. C’est celui qui le dit qui y est !
Le soir même, je retrouve Mélissa à l’étude. Elle, elle y va tous les jours. Pour moi, c’est exceptionnel. Il n’y a personne à la maison aujourd’hui, et maman ne veut pas que je reste seule. Ça ne me dérange pas, c’est plutôt marrant, l’étude.
Mélissa et moi, on s’assoit l’une à côté de l’autre. On a un exercice de grammaire à faire : conjuguer tous les verbes qui sont à l’infinitif Ces phrases sont complètement débiles ! « Depuis qu’il n’avoir plus de puces, le chien Médor dormir sur le canapé. » Pas terrible comme français !
Je me concentre sur les puces de Médor quand, tout à coup, Mélissa se penche discrètement vers moi et me glisse à l’oreille :
— C’est dingue comme tu as cassé Félix et Mansour ce matin ! Toi, au moins, tu as du courage. Tu ne te laisses pas impressionner. Moi, je n’aurais jamais osé. Dès que les gens parlent fort, qu’ils se disputent, j’ai peur, et je perds tous mes moyens. Je ne dis rien, et puis après je m’en veux. Je me trouve nulle.
Je suis sidérée. Mélissa se trouve nulle ! Ça alors… Je lui dis :
— T’es folle, tu n’es pas nulle ! Tu crois que j’ai du courage, mais ce n’est pas vrai, je ne le fais même pas exprès. Ça me vient comme ça, je n’ai pas à y penser. Ce n’est pas dur : Félix et Mansour ne me font pas peur. Je les connais depuis la maternelle.
— Quand même, moi, je ne pourrais pas, répond Mélissa.
— Mais, toi, tu es super bonne en sport, et puis tu as de trop beaux cheveux ! Mon plus grand rêve, ce serait d’avoir de longs cheveux noirs et raides comme les tiens…
Mélissa fait une drôle de tête et me lance :
— QUOI ? Mais tu ne te rends pas compte, c’est nul, les cheveux raides ! Ils sont toujours aplatis sur la tête. Je veux aller chez le coiffeur pour me les faire friser, mais maman n’est pas d’accord. J’aimerais tellement avoir des cheveux qui font des frisettes… J’ai essayé de faire des boucles avec la brosse chauffante de maman, mais ça ne tient jamais.
Je n’en reviens pas.
— Mais tu dis n’importe quoi ! Les cheveux frisés, c’est nul, ça fait poils de chien. Tu as toujours une grosse boule sur la tête. Alors, tu les mouilles pour les aplatir et plus tu les mouilles, plus ils gonflent. C’est affreux !
— Au contraire, c’est ça qui est beau. Tout plat, c’est nul. Ça me fait une toute petite tête sur un gros corps.
Je m’exclame :
— Un gros corps ? T’es malade. Tu as un corps de championne olympique !
— Tu rigoles ! J’ai des jambes trop grosses. Elles sont nulles !
— Alors, qu’est-ce que tu dirais si tu avais des mollets de coq ?
Aïe, je croise le regard de la maîtresse qui surveille l’étude. Elle fronce les sourcils et nous demande :
— Qu’est-ce que vous vous racontez, on peut savoir ?
Je ne peux pas m’empêcher de rigoler. Je jette un petit coup d’œil à Mélissa et je réponds :
— Euh… non, non… c’est trop nul !
Florence Dutruc-Rousset ; Marylise Morel
Je me trouve nulle
Paris, Bayard Poche, 2006