L’allumeur de rêves
I
Grand-Paulin revenait de son travail. Il était fatigué, mais satisfait. Il avait réussi à coller dans la journée toutes les affiches qu’on lui avait confiées. Et il y en avait. Des larges. Des petites. Des images amusantes. De longs discours qui n’en finissaient pas.
Grand-Paulin aimait les affiches aux personnages sympathiques. Il les contemplait. Examinait leurs moindres détails. Les plaçait avec un soin extrême.
Par contre, il collait sans enthousiasme celles où il n’y avait que des mots, des mots, toujours des mots. Il grommelait:
— Du bla-bla-bla ! Du travail pour rien !
Mais il accomplissait tout de même sa tâche avec honnêteté. Car il était fier de sa réputation de bon colleur d’affiches.
En réalité, il s’appelait Paulin. Il était si long, si maigre, que ses camarades l’avaient surnommé Grand-Paulin. Il trouvait lui-même que cela lui allait bien. Et il s’était habitué à son surnom.
Donc, ce soir-là, Grand-Paulin rentrait chez lui. Il se hâtait. Il allait retrouver sa chambre. Sa tranquillité. Son silence. La soupe qu’il se faisait mijoter en arrivant. Et puis ses livres. Il achetait à bon compte, aux étalages du boulevard, d’anciens livres de géographie. Des bandes dessinées aux images captivantes. Il avalait sa soupe et son fromage puis il se mettait au lit et se plongeait dans ses lectures.
Parfois, son regard quittait la ligne qu’il était en train de parcourir. Il oubliait brusquement le livre. Et à son tour, il se mettait à inventer une histoire extraordinaire. Il la racontait à voix haute. Personne ne pouvait l’entendre. L’appartement à côté du sien était inhabité. Sa dernière locataire était allée vivre chez ses enfants. Et nul n’avait répondu à l’écriteau : « Appartement à louer », placé depuis quatre mois par la concierge au balcon de l’immeuble.
C’était normal. L’appartement n’avait aucun confort. Pas d’eau à l’évier. Seul, un robinet alimentait l’étage. Et cependant, le loyer était cher. Au fond, Grand-Paulin se trouvait bien satisfait d’être seul dans son coin. Il pouvait dire ses histoires tout haut. Il ne gênait personne.
Pourtant, il avait parfois le regret qu’aucun enfant ne fût près de lui. Pour l’écouter. Pour inventer avec lui des contes extraordinaires.
Il aimait les enfants. Il n’en avait jamais eu. Ni neveux. Ni amis. Et cela, c’était sa grande peine cachée. Celle qu’il dissimulait en chantant sur son échelle. En riant avec les camarades. En plaisantant à toute heure du jour.
On disait :
— Grand-Paulin est un joyeux luron.
Oui… Peut-être. Mais un joyeux luron peut avoir une grande tristesse bien cachée au fond de son cœur.
Voilà ce que Grand-Paulin se racontait en avançant sur le trottoir.
Et tout en réfléchissant, il arriva devant l’immeuble où il habitait.
Immédiatement, il sentit que l’ordre habituel des choses était changé.
D’abord, il n’y avait plus au balcon l’écriteau : « Appartement à louer ».
Ensuite, devant la loge de la concierge se trouvait une malle. Une grande malle d’osier. La concierge n’acceptait jamais qu’il y eût même un petit panier déposé provisoirement devant sa porte.
A cette heure-ci, la dame aurait dû être dans sa loge. Assise à sa table. Lisant son journal. Chaque soir, Grand-Paulin l’apercevait de profil à travers la vitre de la porte. Il disait très fort :
— Bonsoir, madame Mougeot !
La dame, qui n’avait pas envie de se déranger de sa lecture, répondait très vite :
— …soir… sieur Paulin…
Mais aujourd’hui, Mme Mougeot ne lisait pas son journal. Elle n’était pas dans sa loge.
On entendait, venant de l’étage, sa voix forte. Sans arriver à comprendre ce qu’elle disait. Et d’autres voix lui répondaient.
Alors, Grand-Paulin commença à s’inquiéter.
Il gravit rapidement l’escalier.
La porte, à côté de celle de sa chambre, était ouverte. Dans l’appartement, inoccupé jusqu’à présent, le désordre régnait. Une valise. Des caisses. Un grand sac.
Grand-Paulin allait passer rapidement, car il était habituellement très discret.
Mme Mougeot l’interpella :
— M’sieur Paulin…, vous avez de nouveaux voisins !
Derrière le grand sac, une jeune femme et un jeune homme souriaient. Et puis, un petit garçon de six ou sept ans avança, au-dessus de la valise, un visage rond aux yeux effarés.
Grand-Paulin leva poliment sa casquette, se dandina un instant sur ses longues jambes puis, ne sachant plus quoi faire, rentra chez lui.
Il commença à préparer sa soupe, tout en méditant sur la nouvelle qu’il venait d’apprendre.
Il n’y croyait plus, finalement, à la possibilité d’avoir des voisins. Il s’était peu à peu installé dans sa solitude. Il s’y trouvait bien. Alors, ce soir, il aurait dû être fort mécontent d’être dérangé dans ses petites habitudes. Finies les histoires racontées à l’écho des murs. Il faudrait se taire, dorénavant, afin de ne pas être pris pour un vieux bonhomme à la cervelle folle, et il y aurait du bruit à côté! Un enfant qui allait crier, pleurer. Une femme qui chanterait. Un homme qui rirait trop fort.
Grand-Paulin énuméra toutes ces nouveautés qui bouleverseraient certainement sa vie bien organisée. Mais à sa propre surprise, une grande chaleur qui ressemblait beaucoup à de la joie, inondait son cœur.
II
Grand-Paulin brossa la dernière affiche de la journée. Puis il descendit de son échelle pour contempler son ouvrage. C’était du travail bien fait. Pas un pli. Le tout bien droit, bien équilibré, sur le mur en face de sa fenêtre.
Il était content que son employeur ait choisi cet emplacement. De la fenêtre de sa chambre, il pourrait ainsi apercevoir la grande image colorée. Le jardin représenté débordait de fleurs multicolores. Une jolie jeune fille assise dans un fauteuil d’osier semblait regarder Grand-Paulin. Il lui sourit. Lui chercha un nom. Un nom qui sonnerait doux. Qui irait bien avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds. Il décida qu’elle s’appellerait Nine.
Il aimait moins l’affiche collée un moment avant. Cette publicité de charcuterie l’écœurait un peu. Le garçon, assis devant la pile de saucisses, avait pourtant l’air sympathique. De toute façon, Grand-Paulin ne pouvait le voir de sa fenêtre. Les Damien, eux, le verraient de leur balcon. Cela amuserait Thomas.
Les Damien étaient les nouveaux voisins de Grand-Paulin. Peut-être ne se doutaient-ils pas que, dans sa pensée, il les considérait déjà comme de vrais amis.
Il n’avait pas encore osé leur parler longuement. Il se contentait de saluer. De répondre un mot gentil en passant:
— Oui, il fait beau aujourd’hui.
Ou encore :
— C’est vrai, les hirondelles sont revenues.
Le petit garçon semblait le guetter sur le palier pour lui crier à tue-tête :
— Bonsoir, monsieur Paulin !
Et invariablement, Grand-Paulin répondait :
— Bonsoir ! As-tu été sage à l’école ? Grand-Paulin connaissait mal les enfants.
Il n’avait pas l’habitude. Il ne savait pas qu’on ne demande jamais cela à un petit garçon turbulent.
Alors, le petit garçon, qui n’avait pas envie de répondre à une question aussi insensée, rentrait vite chez lui en haussant les épaules.
Grand-Paulin se demandait ce qu’il aurait fallu dire pour parler davantage à l’enfant. Ce dont il avait très envie, au fond.
Mme Mougeot, elle, savait beaucoup de choses sur les nouveaux voisins. Grand-Paulin, non par curiosité mais par sympathie, avait été heureux de les apprendre à son tour.
M. Damien s’appelait Paul. Mme Damien, Yolande. Comme une dame des contes d’autrefois. Cela lui convenait. Elle était jolie, mince, brune, et avait une voix très douce. Quant au petit garçon, il se nommait Thomas. Grand-Paulin le trouvait beau comme une image avec ses boucles sombres et ses yeux bleus. Mais d’après ce qu’il percevait parfois à travers les cloisons, il savait qu’il n’était pas toujours sage comme une image.
Thomas n’aimait pas la purée de pois cassés. Ni les épinards. Cela s’entendait de loin.
Paul et Yolande Damien étaient vendeurs dans un grand magasin.
Le matin, ils emmenaient Thomas à l’école. A midi, Thomas mangeait à la cantine. Il restait après la classe dans une garderie. Le soir, ils revenaient tous ensemble vers vingt heures.
Grand-Paulin guettait leur retour. Sans se montrer. De sa fenêtre, il voyait arriver le trio qui riait et bavardait sur le trottoir. Puis lui parvenait le bruit de leurs pas dans l’escalier. Les réflexions de ce diablotin de Thomas fusaient :
— J’ai battu Jean-Louis à l’école. C’est lui qui avait commencé.
Le père et la mère grondaient. Grand-Paulin souriait avec indulgence.
Voilà. Tout était donc bien organisé dans la vie du colleur d’affiches. Mais aux périodes heureuses de la vie succèdent parfois des moments plus tourmentés. Et inversement. Grand-Paulin le savait.
Il savait aussi qu’il allait bientôt avoir soixante-cinq ans. Que cet âge sonnerait pour lui la fin de ses activités de colleur d’affiches. Le patron ne pouvait le garder. D’autres attendaient qu’il parte pour avoir du travail à leur tour.
Grand-Paulin le comprenait. D’ailleurs, sa retraite et ses petites économies lui suffiraient pour vivre. Il avait peu de besoins.
Mais l’idée de rester sans rien faire le rendait malade. Privé de son métier. Privé des gestes quotidiens qui avaient réglé sa vie pendant quarante-cinq ans. Il allait devenir inutile. Bon à rien. Une vieille bête. Il ne pourrait supporter cette situation.
Grand-Paulin plia son échelle. Le patron avait dit :
— Puisque vous travaillez dans le quartier, demandez à votre concierge la permission de laisser l’échelle à la cave.
Mme Mougeot avait accepté.
Le colleur d’affiches mit son échelle sur son épaule, prit son pinceau et son pot de colle dans une main, et se dirigea vers son immeuble.
Il se sentait soudain bien las, presque triste. Il avait horreur de la tristesse. Il essayait toujours de la repousser lorsqu’il la sentait fondre sur lui. Mais ce soir, il avait bien du mal à être plus fort qu’elle.
Ses soixante-cinq ans seraient là dans un mois. Il allait falloir s’en accommoder. Et arriver à vivre les bras ballants et inutiles.
Il rangea son échelle. Monta l’escalier, son pot de colle à la main.
Une voix le héla d’en bas. Il reconnut celle de Mme Damien.
— Monsieur Paulin ! Attendez-moi. J’ai quelque chose à vous dire.
Il s’arrêta. Mme Damien arrivait, essoufflée. Près d’elle se tenait Thomas. Les yeux brillants. Les cheveux ébouriffés. L’air très excité. C’est lui qui parla le premier.
— Monsieur Paulin…, tu aimes la glace à la fraise ?
Il n’eut pas le temps de répondre. Mme Damien enchaînait :
— Thomas a six ans aujourd’hui. On m’a permis de sortir plus tôt. Paul viendra me rejoindre après la fermeture du magasin. Nous allons fêter l’anniversaire de Thomas.
Elle montra son panier à provisions.
— Voilà. Je vais faire un bon souper. Nous vous invitons.
Grand-Paulin resta devant eux. Confus. Embarrassé. Regardant ses mains pleines de colle.
Thomas hurla :
— Dis oui, monsieur Paulin ! Dis oui !
Et puis, subitement, il ordonna :
— Allez ! Va te laver les mains, on va passer à table.
— Thomas, tu es infernal, protesta sa mère. Elle se précipita vers sa porte.
— Je me presse. Il faut que je prépare mon repas. A tout à l’heure, monsieur Paulin. Nous comptons sur vous.
Elle entraîna Thomas qui criait :
— Tu aimes aussi la salade de tomates ?
Oui. Il aimait tout. Ses voisins. Les gens. La vie. Les tomates. Vite, une bonne toilette pour faire honneur à ses hôtes. Vite descendre chez le marchand de jouets le plus proche pour faire un cadeau à Thomas. Ne pas oublier des fleurs pour sa maman. Depuis quand n’a-t-il pas acheté des fleurs ? Il est heureux. Affairé. Important.
Voilà. Ils étaient arrivés ses soixante-cinq ans ! Aujourd’hui avait été sa dernière journée de travail. Oh ! Pas de tristesse apparente. Le vieux Paulin avait bien tenu le coup. Les camarades avaient voulu lui offrir un « pot » d’adieu. Et lui, fidèle à sa réputation de joyeux luron, avait improvisé un discours.
Voilà. Ce soir, il montait l’escalier en essayant de secouer cette amertume qui s’installait en lui. Son cœur était lourd.
Dans un moment, la fête de la ville allait battre son plein. Grand-Paulin avait vu des lampions accrochés. Des baraques sur la place. Sur les trottoirs, devant les magasins, des étalages étaient disposés pour la braderie.
Ce soir, Grand-Paulin n’irait pas à la fête. Il n’en avait pas envie. La fête, c’est bon lorsqu’on a une famille avec soi. Une femme à son bras. Des enfants qui crient d’émerveillement devant les manèges.
Qu’est-ce qu’il ferait à la fête, lui ? Un vieux bonhomme, bon à rien dorénavant. Qu’on mettait de côté comme un outil usé.
Il rentra dans sa chambre. Il n’avait même pas envie de faire sa soupe. Pas envie d’ouvrir sa fenêtre pour regarder le ciel d’été qui devenait bleu sombre au-dessus des toits.
Il s’assit sur son lit, contempla ses doigts calleux. Et leur parla :
— Qu’est-ce que vous savez faire d’autre que de coller des affiches ? Vous ne savez pas dessiner, vous n’aimez pas jouer aux boules ni aux cartes…
Il essaya d’imaginer des jours et des jours d’oisiveté. Il n’y parvint pas. On frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. M. Damien se tenait devant lui, l’air gêné.
— J’ai un grand service à vous demander… Notre magasin a fait un étalage à l’extérieur, pour la braderie… La vente se fera aussi la nuit… Les vendeurs seront de service à tour de rôle… Ma femme et moi assurons le service de cette première nuit… jusqu’à minuit…
Il se tut un moment. Regarda Grand-Paulin qui essayait de deviner ce qu’on attendait de lui. Et brusquement, lança très vite :
— Nous ne pouvons laisser Thomas seul. Pouvez-vous rester avec lui ? Il va dormir… J’en suis sûr… Mais vous comprenez…, nous n’avons personne à qui le confier… Ni parents…, ni amis… Mme Mougeot elle-même va à la fête…
Il fixa des yeux inquiets sur Grand-Paulin, et répéta :
— Vous comprenez…
Si Grand-Paulin comprenait ! Il en aurait sauté de joie s’il n’avait été subitement pénétré de la dignité de sa charge. Garder l’enfant ! Lui ! Le vieux bonhomme à la retraite !
Mme Damien arrivait avec Thomas. Grand-Paulin répondait avec enthousiasme. La jeune femme expliquait qu’elle faisait souper Thomas, le mettait au lit, et que son mari et elle repartaient aussitôt.
Thomas déchaîné, hurlait :
— T’en fais pas, monsieur Paulin ! Tu peux me garder ! Je t’embêterai pas ! Je vais dormir ! Je vais être sage ! Tu peux en être sûr.
Grand-Paulin n’en était pas sûr du tout. Il se hâta lui-même d’aller préparer sa soupe. Il se dit que ce soir la vie lui faisait un bien beau cadeau.
III
M. et Mme Damien sont partis.
Thomas est en pyjama. Un pyjama rouge. Avec des poussins blancs brodés sur la poche de la veste. Mais pas question pour lui de dormir. Il saute sur le lit. Va. Vient. Fait les honneurs de la chambre à Grand-Paulin. Exhibe tous ses jouets. Questionne. S’arrête avec de grands yeux étonnés. Et, tout à coup, bondit à nouveau aux quatre coins de la pièce. On dirait un feu follet. Il faudrait le calmer, pense Grand-Paulin qui commence à s’inquéter.
— Jouons au loto, propose-t-il.
— D’accord ! hurle le petit.
Ils jouent un moment. Grand-Paulin n’a pas de chance. Il perd lamentablement. Alors, Thomas s’arrête.
— Non. C’est trop triste de toujours gagner. On va jouer aux dominos. Tâche d’être plus fort, cette fois-ci.
Hélas ! Aux dominos, Grand-Paulin n’est guère plus brillant. Ils abandonnent le jeu, mais il y a tout de même un instant d’accalmie. Le petit paraît soudain soucieux. Il examine le vieil homme, et tout à coup se décide à lui poser une question qui a l’air de le préoccuper.
— Ça t’amuse que je t’appelle monsieur Paulin ?
— Non, répond l’autre. Franchement non.
— Alors, comment tu veux que je t’appelle ?
— On m’appelle Grand-Paulin. Grand-Paulin ! Pour Thomas, c’est le délire !
Il saute. Il crie.
— Grand-Paulin ! C’est le plus beau nom ! Tu es mon ami, Grand-Paulin ! Je le dirai à Jean-Louis, à la maîtresse, à toute la classe !
Ciel ! Cet enfant devrait dormir. Comment fait-on pour endormir un enfant ? Faut-il chanter ? Grand-Paulin a une voix affreuse, éraillée. Et il chante faux. Puis, il ne connaît guère de chansons pour enfants. A part : « Au clair de la lune ». Il a essayé. Mais le rire de Thomas l’a stoppé net dès le début.
— Qu’est-ce que tu chantes mal ! Et cette chanson, je l’aime pas ! Tu n’en connaîtrais pas plutôt une de Claude François.
Non. Il ne connaît pas. Et il commence sérieusement à s’affoler. Que vont penser de lui M. et Mme Damien ?
La fenêtre est ouverte. Faut-il la fermer ? Cet enfant ne risque-t-il pas de prendre froid ?
On entend au loin les rumeurs de la fête. Des bruits de pétards qui claquent.
Thomas, qui a deviné le mouvement de l’homme vers la fenêtre, s’écrie, les sourcils froncés:
— Non. Il ne faut pas fermer. Il fait chaud.
Et tout à coup son visage se détend. Il vient près de Grand-Paulin. Le tire vers le balcon. Sa tête s’appuie contre le vieil homme. Il murmure :
— Tu entends la musique ?
Oui. Des bribes de musique parviennent jusqu’à eux. L’éclat des klaxons d’autos s’y mêle.
Grand-Paulin caresse la tête de l’enfant. Une tête ronde et tiède où la frange des cheveux est douce comme de la soie.
Il demande doucement au petit :
— Veux-tu que je te raconte une histoire ?
Thomas se secoue. Il scande :
— Bravo ! Une histoire ! Une histoire ! Une histoire !
Grand-Paulin se sent un instant désemparé. C’est la première fois qu’il a un auditeur. Mais, peu à peu, les histoires qu’il invente depuis si longtemps remontent à son esprit. Assis devant le balcon, la tête de l’enfant appuyée contre son épaule, il commence.
Les aventures se succèdent à l’oreille attentive du petit. Grand-Paulin l’entraîne au pays des petits hommes gris vainqueurs des gros géants Bêtas. Il lui explique les mésaventures de Dadou qui aurait tant voulu devenir sorcier, mais qui, n’y connaissant rien, avait mélangé toutes les formules magiques. Et puis l’histoire de Chandarli, le nain astucieux qui devint roi du Pays-des-chocolats-glacés. Et encore une autre histoire. Et encore…, et encore…
Grand-Paulin regarde le visage de l’enfant. Est-ce qu’il dort ? Pas tout à fait. Mais cela ne va pas tarder. Ses paupières clignent. Il suce son pouce.
Le vieil homme se tait. Il y a un moment de silence. Et subitement, Thomas bondit en criant :
— Je t’ai eu ! Tu as cru que j’allais dormir !
Il rit aux éclats. Heureux de la bonne blague qu’il vient de faire à son ami. Ses yeux pétillent de malice. Hélas ! Il ne paraît pas prêt à s’endormir !
Faut-il se fâcher? Faut-il être énergique… ? Exiger… ? Imposer… ? Grand-Paulin se sent de plus en plus désemparé.
Mais, d’un seul coup, le visage de Thomas redevient sérieux. Il s’approche de Grand-Paulin. A la seconde, une expression angélique passe à nouveau dans ses yeux bleus. Et le vieil homme s’émerveille de voir avec quelle rapidité un visage d’enfant peut changer, passer de la malice à la tendresse, de la gaieté à la gravité. Il lui semble que, de toute sa vie, il n’aura jamais appris autant de choses qu’en cette nuit extraordinaire.
La petite main qui prend la grande main calleuse de Grand-Paulin est une main confiante, gentille et protectrice à la fois.
— Écoute, Grand-Paulin, ne te fais pas de soucis ! Quand mes parents arriveront, je ferai semblant de dormir depuis longtemps. Je leur dirai pas qu’on s’est bien amusés tous les deux. Je te le promets.
Grand-Paulin sursaute. Il a encore cru à la sagesse subite de l’enfant. C’est inimaginable. Maintenant il est complice d’un mensonge. Cet enfant va le rendre fou.
Le pauvre colleur d’affiches s’assoit devant le balcon. A bout d’idées. A bout d’espoir. C’est fini. Mme et M. Damien n’auront plus jamais confiance en lui.
Thomas s’est approché de l’homme. Il tire un banc près de la chaise où ce dernier est assis. Il appuie sa tête contre lui. Sa voix est tendre. Qu’est-ce qu’il va encore imaginer ?
Grand-Paulin, si tu me racontais une histoire d’amour ?
Grand-Paulin le regarde, ahuri.
D’amour ! Qu’est-ce qu’il y connaît, lui qui a toujours vécu seul, retiré dans son trou, entre sa soupe et son fromage, ses affiches et ses livres ?
— Oui, insiste Thomas avec gentillesse, tu ne m’as raconté que des histoires de bagarres. J’en ai assez. Je voudrais maintenant une histoire d’amour.
Ses yeux fixent le vieil homme, pleins de douceur et de sérieux. Mais, derrière cette douceur, il y a comme une petite flamme, moitié entêtement, moitié malice, qui inquiète Grand-Paulin. Il faut absolument obéir.
Son regard rencontre la grande affiche qu’il a mise, il y a trois semaines, en face du balcon.
L’enfant aussi la regarde. Et il demande doucement :
— Tu sais comment elle s’appelle ?
— Nine, répond machinalement l’homme.
— Et l’autre, là-bas, sur l’affiche qui est en face, tu sais comment il s’appelle ?
— Clo, répond encore Grand-Paulin.
— Elle est jolie, la dame, ajoute gravement l’enfant. Tu sais pourquoi elle est triste ?
Oui. Grand-Paulin le sait. Il vient de le comprendre à l’instant même. Il vient à l’instant de comprendre l’histoire de Nine et de Clo. Nine dans son jardin fleuri, avec ses cheveux blonds et ses yeux tendres. Clo, en face, de l’autre côté de la rue, devant son tas de charcuterie. Nine et Clo de la nuit, dont Thomas et Grand-Paulin se racontent mutuellement la belle aventure.
IV
— Nine n’aime pas le jour, commence Grand-Paulin. Les jours de soleil, la chaleur brûle son visage. Les jours de pluie, l’eau fait des rigoles noires sur ses joues, ses bras nus, sa robe de mousseline.
— Et le jour, intervient Thomas, tout cela se voit. Clo, là-bas, en face, de l’autre côté de la rue, est témoin de tout ce gâchis. Et Nine est malheureuse.
— Oui, approuve le vieil homme. C’est pour cela que Nine n’aime que la nuit. N’importe quelle nuit. La nuit bleue de lune. La nuit de pluie. Argentée de brouillard. Ou poudrée de neige. Le lampadaire de la rue fait briller ses cheveux blonds. Sa robe de mouseline devient rosé. Les fleurs de son jardin semblent revivre. Là-bas, en face, Clo sourit. Son bon regard posé sur elle. Et Nine se demande ce qu’il pense. Sachant très bien qu’elle ne le saura jamais.
— Moi, je le sais ! s’écrie Thomas. Et je vais te le dire. Clo, non plus, n’aime pas le jour. N’importe quel jour. Avec du soleil ou avec de la pluie. Parce que le jour éclaire toutes ces saucisses, tous ces pâtés, tous ces saucissons. C’est trop. Moi, ça me donne mal au cœur de les regarder. Clo aussi a honte d’être comme un goinfre devant toutes ces nourritures.
— Et la nuit…, murmure Grand-Paulin.
— La nuit, coupe Thomas impétueusement, la lumière de la rue n’éclaire que le côté gauche où se trouve Clo.
L’enfant se penche. Il tire Grand-Paulin.
— Regarde. Dans l’ombre, on ne voit plus toute cette « mangeaille ».
Certes, le langage de Thomas n’est pas très académique, mais Grand-Paulin pense comme lui.
— Tu as raison. La nuit, Clo contemple les cheveux blonds de Nine, sa robe rosé. Il sait qu’à ce moment elle peut aussi le regarder sans penser qu’il est un affreux glouton.
— Tu sais, dit Thomas. Hier, j’ai bien vu, il y a même une grosse bouteille de vin sur la table de Clo.
— Et Nine, tu sais ce qu’elle boit ?
— Bien sûr! Je sais lire. C’est écrit sur l’affiche. « L’eau est fade, buvez de la Cocoli bien fraîche ».
— Tu as lu tout cela ? s’étonne l’homme.
— Papa m’a un peu aidé, avoue l’enfant.
— Bon. Alors, revenons à notre histoire, reprend Grand-Paulin. Clo voudrait bien dire à Nine qu’elle est belle. Qu’il accepte de vivre toute sa vie de Cocoli fraîche. Pour lui plaire. Mais il sait qu’il n’y arrivera jamais.
— Pourquoi ? murmure le petit garçon tristement. Clo ne pourrait-il pas se détacher de sa chaise. Se décoller de son papier. Traverser la rue. Et ne plus être le bonhomme de la charcuterie Babinou ?
— Tu as lu ça aussi ? questionne Grand-Paulin.
— Maman m’a aidé. « La charcuterie Babi-nou, la charcuterie de chez nous. »
— Et Nine devra continuer à boire de la Cocoli toute sa vie, sans jamais parler à Clo.
— Oh! C’est trop triste ! se lamente Thomas au bord des larmes.
Grand-Paulin est tout remué devant l’émotion du petit. Il se trouve bien malin avec ses histoires à faire pleurer les enfants. Il ne réfléchit plus. Il lance :
— Mais la situation peut s’arranger.
— C’est vrai ? hurle Thomas bien réveillé maintenant. Raconte, Grand-Paulin !
L’homme prend un grand souffle. Cherche l’inspiration. Et jette d’un trait :
— Alors, Zorro est arrivé !
Il y a un grand silence. Thomas regarde le vieil homme avec des yeux réprobateurs. Il secoue la tête. Et articule avec force :
— Non. Pas de Zorro. C’est fini, Zorro. On n’en parle plus. Grand-Paulin est arrivé. C’est toi qui vas tout arranger. Tu entends ?
Oui, Grand-Paulin entend. Il bredouille. Marmonne une protestation.
Mais la porte s’ouvre. Les parents du garçon sont là.
— Excusez-nous, dit Mme Damien. Il est un peu tard.
— Thomas a été sage ? demande M. Damien.
Au milieu des remerciements qu’on lui adresse, Grand-Paulin se lève. La voix de Thomas le poursuit.
— N’oublie pas que tu m’as promis d’arranger cette histoire.
Il n’a rien promis ! Cet enfant est terrible. Au moment où on le croit satisfait, il a de nouvelles exigences. Bon, il sera temps demain pour trouver une réponse sans perdre sa dignité. Et surtout sans perdre la confiance des yeux bleus de Thomas fixés sur lui.
Maintenant, Grand-Paulin est dans sa chambre. Il n’a pas sommeil. Les rumeurs de la ville en fête se sont tues. De sa fenêtre ouverte, il voit la rue. Calme. Le lampadaire éclairant les deux affiches.
Quelle idée a-t-il eue d’aller raconter cette histoire ? Thomas ne l’a pas pris pour un vieux bonhomme bon à rien. Il le croit capable de remplacer Zorro, héros invincible de la télévision et des bandes dessinées. Naturellement, c’est une idée flatteuse. Un sourire se dessine au coin des lèvres du vieil homme. Mais comment s’acquitter d’une telle mission ? Comment trouver un dénouement à l’histoire sans décevoir l’enfant ?
Et tout à coup, la solution jaillit, claire, nette, à l’esprit du colleur d’affiches. Il sera le héros qui sauve les malheureux. Il sera le bienfaiteur de Nine et de Clo. Il sera plus fort que Zorro. Il sera Grand-Paulin !
Il ouvre sa chambre. Descend doucement sans faire grincer les marches. Mme Mougeot a l’oreille fine. Il pousse la porte de la cave. Sa grande échelle est là. Il doit la rapporter à son ancien patron, demain. A côté, il a rangé ses brosses, ses éponges, son pot de colle.
Sans bruit, il ouvre la porte de la rue. Il sort son échelle, sa caisse.
Il dresse l’échelle le long de l’affiche vantant la charcuterie Babinou. Retourne remplir un seau d’eau à la cave. Revient. Monte à l’échelle. Et s’active.
Une sorte de fièvre s’est emparée de lui. Il mouille. Racle. Décolle. Il sort son couteau et découpe la grande affiche dressée devant lui.
Il faut faire vite. Dans quelques heures, l’aube sera là. Il aurait bonne mine, lui, le colleur d’affiches, s’il était surpris sur son échelle en train de défaire son propre travail.
Le papier glisse. Il ne faut pas le déchirer : la tête d’abord, puis les épaules. Le corps entier de Clo se détache peu à peu du fond de charcuteries étalées devant lui. Surtout, ne pas oublier la chaise.
A présent, il lui faut descendre de l’échelle. Et surtout ne pas abîmer la silhouette du garçon qui se balance au bout de son bras. Il tire l’échelle et la met devant l’affiche où Nine semble attendre, souriante.
Le pot de colle, la brosse, l’éponge, tout est là. L’échelle tremble un peu. Grand-Paulin aussi. Il faut qu’il réussisse. Thomas croit en lui. Il ne peut pas le décevoir.
V
Thomas se penche à la fenêtre. Il agrippe la main de Grand-Paulin. Il ne parle pas. Il ouvre de grands yeux extasiés.
Depuis la fameuse nuit de Nine et de Clo, deux jours se sont écoulés.
Mais le lendemain même de cette nuit mémorable, Grand-Paulin recevait la récompense de son exploit. Dès son retour de l’école, Thomas s’est précipité dans la chambre de son ami, chantant à tue-tête :
— Grand-Paulin est arrivé ! Il a tout arrangé ! Le Grand-Paulin ! C’est mon grand copain !
Quelle belle chanson ! Pour lui ! Le vieil homme en rougissait. En balbutiait.
Et Mme Damien, arrivée derrière son fils, a essayé de comprendre :
— Mais… Thomas… Qu’est-ce que tu chantes-là ? Et ne crie pas ainsi, madame Mougeot va te gronder. Pourquoi chantes-tu ainsi pour monsieur Paulin ? Qu’est-ce qu’il a fait ?
Grand-Paulin se tait, confus. Thomas prend un air mystérieux.
— C’est un secret, juste entre nous deux. Mme Damien, restée devant la porte ouverte, sourit.
— Ah! Bon ! J’ai compris. Je ne dois pas m’en mêler. D’accord. Je vais préparer mon souper. N’ennuie pas monsieur Paulin trop longtemps. Et n’oublie pas que tu vas te coucher tôt, ce soir.
L’enfant s’est assis, songeur, devant la fenêtre. Les sourcils froncés sous les boucles de choses. Lui dire qu’elle voulait qu’il soit son ami. Lui dire que…
— Et Clo, interrompt Thomas. Tu te souviens comme il avait l’air malheureux ? Il aurait voulu dire tant de choses à Nine. Lui dire qu’il voulait qu’elle soit son amie. Lui dire que…
— Oui, continue Grand-Paulin. Lui dire qu’il s’ennuyait seul devant son tas de charcuterie. Alors, l’autre soir, je suis monté sur ma grande échelle… Et je me suis approché de Nine.
— Et elle t’a parlé ?
— Elle a eu l’air de faire un effort. Un immense effort. J’ai senti l’affiche qui tremblait.
— C’est vrai ?
— C’est vrai. Je lui ai dit : « Comment vous appelez-vous ? »
— C’était pas facile pour elle de parler, hein, Grand-Paulin ?
— Non. Pas facile quand on a passé sa vie à être muette, dessinée sur une affiche. Mais j’ai tout de même entendu : Nine…
— Tu avais deviné son nom déjà !
— Oui. Et tout à coup, elle a regardé l’affiche de charcuterie. Elle a dit : Clo…
— On avait deviné ! s’écrie Thomas, les yeux brillants.
— Oui. Alors, j’ai changé l’échelle de place. Je suis allé vers Clo. J’ai encore nettement senti l’affiche qui tremblait. Tout paraissait s’y bousculer. Et tout à coup, j’ai vu Clo se lever, se détacher…
— Tout seul ?
— Hum… Oui… Je crois… Bon… Je l’ai pris. J’ai pris la chaise. Et je les ai amenés dans le jardin de Nine… Alors, le garçon s’est tourné vers moi. Il a dit tout doucement « merci ».
— Tu es épatant, Grand-Paulin !
Sans même s’en rendre compte, le vieil homme approuve :
— Oui.
Mais Thomas enchaîne:
— Et en ce moment, Grand-Paulin, qu’est-ce qu’ils disent ?
— Clo dit qu’il est bien dans ce jardin.
— Qu’il ne mangera plus jamais de ces kilos de grosses saucisses.
— Bien sûr! Et que, dans le jardin de Nine, il fait bon…
— Et que Nine est jolie… Et qu’ils sont amis pour toujours. Et Nine, qu’est-ce qu’elle dit ?
— Elle dit qu’elle est heureuse…
— Et est-ce qu’elle continuera à boire de la Cocoli… Dis… Grand-Paulin… qu’est-ce que tu as ? Pourquoi tu ouvres tout grand ta bouche et tes yeux ?
Grand-Paulin montre l’affiche du doigt. Il questionne d’une voix étouffée :
— Thomas… Tu peux lire ce qui est écrit sur l’affiche ?
— Naturellement, affirme le petit en haussant les épaules.
Il récite par cœur, avec assurance, en faisant mine de lire :
— L’eau est fade, buvez de la Cocoli bien fraîche.
— Non, intervient sévèrement l’homme. Tu ne lis pas. Tu récites. Et moi, je me suis trompé en recollant les lettres. Et voici ce qu’on peut lire maintenant: « La Cocoli est fade, buvez de l’eau bien fraîche. »
— Bravo ! s’écrie Thomas dans un bel éclat de rire. Et Nine ne boira plus jamais de cette Cocoli. Tu es un as, Grand-Paulin !
Le vieil homme n’en est pas sûr du tout. Il a même une petite appréhension. Il a abîmé deux affiches. Lui qui a passé sa vie à soigner celles qu’on lui confiait. Si on découvrait sa faute ! Il serait puni, certainement.
Bah ! Dans quinze jours, d’autres affiches remplaceront celles-ci. Dans quinze jours, il aura trouvé une autre histoire à raconter à Thomas. Encore plus belle.
Thomas murmure :
— Tu vois que tu connais des histoires d’amour. Et c’est beau, les histoires d’amour.
— Oui, c’est beau, affirme Grand-Paulin avec conviction.
Tous deux contemplent le visage rosé de Nine. Sa robe vaporeuse est dorée sous la lueur du lampadaire qui vient de s’allumer. Clo, en face, est paisible au milieu des fleurs tendres du jardin.
— Oui, c’est beau une histoire d’amour !
Mais un petit pincement serre cependant le cœur de Grand-Paulin. Quand la grande affiche aura disparu, quand elle sera remplacée par une autre, il a l’impression qu’il perdra deux amis. Lorsque Thomas ne sera pas là, le vieil homme sera à nouveau seul dans sa chambre. A tourner en rond. A chercher quelqu’un à qui parler. Et Nine et Clo ne lui souriront plus. Ils ne l’encourageront plus de leur bon regard, de l’autre côté de la rue.
Il hausse les épaules. Il se traite de vieille bête qui ne sait pas ce qu’elle veut.
Thomas le quitte, appelé par sa mère.
Il est temps de fermer la fenêtre.
VI
Thomas est sur le balcon. Piaffant. Ne tenant plus en place. Tournant la tête, à droite, à gauche. Examinant la rue, en bas. Guettant dans tous les sens.
Il bouscule un pot de fleurs. Une tige brisée tombe sur le carrelage.
Sa mère soupire :
— Décidément, je n’arriverai jamais à avoir des géraniums sur ce balcon !
Il a un peu de remords. Cinq minutes. Puis recommence à s’agiter.
Pourquoi Grand-Paulin rentre-t-il avec autant de retard, ce soir ? Un soir comme celui-là. Où toutes les nouvelles à annoncer à la fois se bousculent dans l’esprit de Thomas.
D’abord, le départ de Nine et de Clo. Oui, ils sont partis. Dans la nuit, sans doute. Grand-Paulin avait heureusement averti l’enfant:
— Tu sais, ils ne peuvent pas rester toute leur vie ici. Un jour, en te réveillant ou en rentrant de l’école, tu ne les verras plus. Ils seront allés vers un autre pays.
— Où il y a un plus beau jardin ?
— Oui. Et ils se promèneront au milieu des oiseaux.
— Des écureuils…, des biches… Et ils bougeront, marcheront, parleront…
Voilà. C’est arrivé. Hier, il faisait trop sombre, sans doute, Thomas n’a rien vu.
Ce matin, il dormait à moitié lorsque ses parents l’ont amené à l’école. Et ce soir seulement, il s’est rendu compte des changements de la rue.
Plus de Nine et de Clo sur l’affiche. Mais une autre affiche à la place. Une grande affiche avec une superbe auto bleue. Une dame et un monsieur dans l’auto. Ils partent. Où ? Des noms de pays chantent dans la tête de Thomas. Des noms entendus. A peine retenus. Qui resurgissent devant l’auto merveilleuse et le paysage de palmiers qui l’accompagne. L’Italie. La Norvège. Non. La Norvège, ce n’est peut-être pas du côté des palmiers. Il faudrait se renseigner.
Grand-Paulin va arriver. Il va trouver une belle histoire sur la nouvelle affiche. Ils se consoleront mutuellement tous les deux du départ de Nine et de Clo. Car il faut l’avouer, Thomas a au fond du cœur un vrai chagrin de la perte de ses amis. Lui et Grand-Paulin ont passé de merveilleuses soirées à les contempler. A découvrir un détail nouveau. A leur prêter mille et une aventures.
Il y a aussi une autre nouvelle. Celle qui leur fera oublier leur peine. Celle qui apportera à Grand-Paulin beaucoup de bonheur, et à Thomas beaucoup de fierté.
— Maman, c’est moi qui vais tout dire à Grand-Paulin, hein ?
Mme Damien cesse de faire glisser son fer à repasser sur la chemise étalée devant elle. Elle lève la tête. Réfléchit un moment.
— Si tu veux. Mais j’ajouterai quelques détails pour qu’il comprenne mieux.
Tout à coup, les yeux de Thomas s’arrondissent, fixant l’affiche que le remplaçant de Paulin a dû coller ce matin à la place occupée hier encore par Nine et Clo. Est-ce qu’il rêve ? La dame blonde installée dans l’auto ressemble à Nine ! Et le jeune homme assis à ses côtés, ne ressemble-t-il pas à Clo ? Si cela était vrai, la merveilleuse histoire d’amour continuerait. Oh ! On peut faire confiance à Grand-Paulin. Il comprendra, lui, ce qui s’est passé. Il connaîtra toutes les aventures vécues par Nine et Clo pour arriver jusque dans cette belle auto. Que de passionnantes histoires en perspective !
— Ça y est ! Cette fois-ci, tout le géranium est par terre !
La voix de Mme Damien retentit, excédée. Thomas navré s’empresse de ramasser les tiges cassées. Il essaye maladroitement de les replanter dans le pot. Mais son esprit s’envole bien loin des feuilles et des pétales meurtris.
…Pendant ce temps, Grand-Paulin revient lentement vers son logis.
La journée a été longue. Thomas, parti à l’école, ne doit rentrer qu’à la nuit. Nine et Clo s’en sont allés. Et la solitude a pesé sur lui un peu plus lourdement aujourd’hui.
Il a vu son collègue, le nouveau colleur d’affiches, arriver dans la rue avec son échelle et ses pots. Grand-Paulin connaît le travail qui va suivre. Laver. Gratter. Racler. Et il n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se représenter Clo arraché de sa chaise, la robe de Nine déchirée par lambeaux, les fleurs du jardin devenues des débris sales et mouillés jonchant le trottoir.
Grand-Paulin n’a pas voulu voir cela. Il est parti. Loin du quartier calme. Il a marché dans les rues bruyantes. Cherchant dans sa tête la belle histoire à raconter pour consoler Thomas.
Car Thomas va avoir du chagrin, sûrement.
Lui, Grand-Paulin, s’il se sent autant attristé par la destruction de l’affiche qui a fait leur joie, c’est à cause de l’enfant, naturellement.
Le vieil homme mesure un instant sa propre tristesse. Il hausse les épaules. Se secoue avec sévérité. Peut-on être ému à ce point parce qu’une affiche est remplacée par une autre. Il raconte des histoires, d’accord. Mais s’il se met à y croire comme un enfant, c’est qu’il devient un peu gâteux.
Il passe devant des vitrines éclairées. Traverse des rues au va-et-vient incessant. Et se rapproche peu à peu du quartier qu’il habite.
Il hâte le pas. Thomas a dû rentrer maintenant. C’est pour le vieil homme le bon moment de la journée. L’enfant devant se coucher tôt, Mme Damien ne permet à son fils que vingt minutes de visite pour son « vieux copain », comme il dit. Et pendant ces vingt minutes, Grand-Paulin se sent redevenir utile. Indispensable même. Et c’est merveilleux. Cela lui fait oublier momentanément son désœuvrement de la journée. Ces longues heures où il a l’impression de n’être plus qu’un oisif traînant sa solitude et son ennui.
Il aimerait avoir un tout petit travail. Même un travail sans salaire. Qui lui prouverait qu’il n’est pas écarté d’un seul coup de toute activité. C’est idiot. Il le sait. D’autres s’accommodent très bien de ne plus rien faire. Ils aiment la pêche, le bricolage. Bon. Lui, il est comme ça. Depuis l’âge de quinze ans, il travaille. Il ne peut changer à soixante-cinq ans.
Il est maintenant arrivé devant son immeuble. Il gravit l’escalier s’attendant aux cris habituels de Thomas qui doit le guetter.
Mais Thomas, absorbé par ses travaux de jardinier d’occasion et par mille pensées, n’a pas entendu les pas de son ami dans le couloir. Le bruit de sa clef dans la serrure le fait bondir. Il court sur le palier. Sa voix éclate en fanfare :
— Grand-Paulin, Nine et Clo sont revenus ! Enfin, je crois. Je suis presque sûr. Tu vas voir. Et toi, tu vas aller raconter des histoires pour plein de copains et de copines… parce que le magasin, c’est pas loin, et tu auras une chaise pour t’asseoir… et puis le directeur, il te donnera…
Grand-Paulin essaye de comprendre. Il voudrait placer une demande d’explications. Mais Mme Damien parle à son tour :
— Oui… Entrez, monsieur Paulin, entrez vous asseoir un moment. Thomas mélange un peu tout. Je vais vous mettre au courant.
Il entre. La cuisine sent bon le ragoût qui cuit et l’odeur du linge lessivé.
On lui tend une chaise. Il s’assoit. Intrigué. Emprunté. Tandis que Thomas et sa mère prennent un air mystérieux qui commence à l’inquiéter.
— Voilà, commence Thomas. Je vais tout te raconter : dans le magasin, y a des petits copains…
Mme Damien intervient doucement :
— Thomas… Jamais monsieur Paulin n’arrivera à comprendre…
Maintenant, Thomas et ses parents parlent à la fois.
M. Damien explique les conditions du travail proposé à Grand-Paulin.
Mme Damien décrit le joli coin où Grand-Paulin va dorénavant raconter ses histoires.
Thomas parle de copains et de copines qui vont être si heureux d’écouter son ami.
Grand-Paulin se tait. Il savoure en lui cette joie merveilleuse qui lui donne envie de rire comme un enfant. Cette fierté qui le réchauffe chaque fois qu’il se répète : « Grand-père…, je serai grand-père de tous ces petits enfants… J’aurai fort à faire ».
— Nous allons souper ensemble, décide M. Damien.
Grand-Paulin, malgré sa confusion, n’a pas la force de protester. Thomas l’entraîne déjà vers le balcon.
— Viens voir ! Nine et Clo sont revenus !
— Bien sûr ! constate Grand-Paulin. Je vais te dire comment.
Et la belle histoire continua.
Luce Fillol
L’allumeur de rêves
Paris, Editions de l’Amitié, 1980