Une grand-mère branchée

 
 
 
    Dans la classe de Michael, tout le monde avait une grand-mère, sauf lui. La plupart en avaient même deux, et un ou deux grands-pères aussi.
    Michael avait bien un grand-père, le père de sa mère, mais il ne l’aimait pas et l’aurait volontiers échangé contre une grand-mère.
    C’était précisément maintenant, un peu avant Noël, que les grands-mères se révélaient précieuses. Boris, le meilleur ami de Michael, avait demandé une nouvelle PlayStation à la sienne. Ses parents n’avaient pas assez d’argent, mais sa grand-mère avait sa retraite, et un seul petit-fils. Et que faisait-elle ? Elle exauçait les moindres souhaits de Boris – au grand désespoir des parents !
    Michael avait lui aussi un tas de souhaits que ses parents ne pouvaient pas exaucer ; mais, contrairement à Boris, il n’avait pas de grand-mère. Et il trouvait ça très injuste. Qu’avait-il fait pour se retrouver sans grand-mère ?
    — On peut peut-être en louer une ! suggéra Boris, prêt à rendre service. Mon père dit qu’aujourd’hui tout se loue.
    Le lendemain, Boris revint avec un numéro de téléphone :
    — Quand ma tante est invitée le soir, elle appelle là, et ils envoient une grand-mère ou un grand-père pour garder ma petite cousine.
    Boris téléphona aussitôt, mais il découvrit que l’on ne pouvait louer ces grands-mères et ces grands-pères que pour quelques heures.
    Le temps pressait : plus que huit semaines avant Noël, et toujours aucune grand-mère en vue !
    — Mets une annonce sur Internet ! proposa Boris.
    — Tu veux rire ! dit Michael. Qui va la lire ? Tu as déjà vu une grand-mère surfer sur Internet ?
    Boris secoua la tête. Sa grand-mère tricotait, et elle savait peindre. Elle faisait aussi de délicieux sablés, bien meilleurs que ceux du centre commercial. Mais elle ne s’intéressait pas aux ordinateurs. « Ce n’est pas de mon âge » répondait-elle invariablement quand Boris voulait lui montrer les accessoires qu’il avait achetés avec l’argent qu’elle lui avait donné.
    Michael s’était presque fait à l’idée qu’il ne trouverait pas de grand-mère à temps pour Noël lorsque le hasard lui vint en aide.
    Assis devant l’ordinateur, en plein match de foot, il entendit ses parents rentrer. Ils discutaient avec animation. Son père avait l’air contrarié :
    — Le médecin a dit que ce n’était pas grave. Elle pourra se lever dans un ou deux jours. C’était un malaise, rien de plus.
    — Tu devrais quand même aller la voir, ou l’appeler, au moins.
    — Pour quoi faire ? Si je lui manquais, elle se serait manifestée depuis longtemps.
    Michael comprit à la voix de son père que, pour lui, le chapitre était clos.
    — Elle attendait peut-être que tu donnes de tes nouvelles. C’est ta mère, après tout !
    Michael ne comprit pas le reste. Il avait du mal à croire ce qu’il venait d’apprendre : il avait une grand-mère, et il n’en avait jamais rien su.
    Il sentit monter en lui une colère énorme contre ses parents. Il n’avait qu’une envie : se précipiter dans la cuisine. Il s’efforça de réfléchir : si son père n’avait plus de nouvelles depuis des années, il n’allait pas chercher à entrer en contact avec elle sous prétexte que son fils, Michael, avait besoin d’une grand-mère pour les cadeaux de Noël.
    Non, il fallait qu’il prenne lui-même les choses en main. Si c’était la mère de son père, elle devait avoir le même nom : Brammuer. Michael priait pour qu’elle n’habite pas dans une maison de retraite et qu’elle ait le téléphone.
    Il n’y avait que trois Brammuer dans l’annuaire. Hans, son père, un Peter et une Marta. Jusqu’ici, Michael s’était toujours plaint d’avoir un nom bizarre. Pour la première fois, il s’en réjouissait. S’il s’était appelé Meier ou Müller, les choses auraient été plus compliquées.
    Excité, il composa le numéro de Marta Brammuer.
    — Avez-vous un fils appelé Hans ? demanda-t-il dès qu’elle eut dit : allô !
    — Oui. Qu’y a-t-il ? Il lui est arrivé quelque chose ?
    Elle semblait inquiète.
    — Non, non ! Tout va bien ! Il vous dit bonjour et vous souhaite un prompt rétablissement.
    — Pourquoi…
    Mais Michael avait déjà raccroché. L’adresse de sa grand-mère se trouvait dans l’annuaire, en face de son nom : 15, rue Royale.
    Le lendemain, après l’école, il prit le tramway. Alors qu’il était dans sa rue, planté devant son immeuble, à se demander ce qu’il devait faire, la porte s’ouvrit et un homme sortit. Avant qu’elle ne se referme, Michael se faufila à l’intérieur.
    Il chercha son nom sur les sonnettes, à coté des portes. Il le trouva au troisième étage : Marta Brammuer. Il s’apprêtait à sonner quand il entendit du bruit de l’autre côté. Il monta en courant au quatrième étage juste à temps pour voir une femme quitter l’appartement. Ça ne pouvait être qu’elle ! Il la suivit jusqu’à un club du troisième âge et l’observa par la fenêtre, qui était ouverte. Elle était assise devant un ordinateur, et un jeune homme lui expliquait comment envoyer des e-mails.
    — MartaBrammuer@hotmail.com, répéta-t-elle tout en tapant sur le clavier. Et maintenant, je peux envoyer des lettres ? Sans timbre ?
    Le jeune homme hocha la tête.
    — Mais je ne connais personne qui ait une adresse e-mail.
    — Commencez par vous entraîner ! dit le jeune homme. Le reste viendra tout seul.
    Il ne croyait pas si bien dire ! Michael était déjà sur le chemin du retour.
    « Chère grand-mère ! écrivit-il sur son ordinateur. Tu ne me connais pas, mais je t’ai vue. Écris-moi ! Michael. »
    Apparemment, sa grand-mère s’entraînait encore. En tout cas, dix minutes plus tard, il recevait une réponse : « Bonjour, Michael ! Où m’as-tu vue ? »
    Ce fut le début d’une amitié « électronique » : chaque jour, ils échangeaient des e-mails. Il lui parlait de ses parents, de l’école. Elle écrivait qu’elle avait envie de le voir.
    « Comment se fait-il que je ne te connaisse pas ? » lui demanda Michael.
    Elle lui apprit qu’elle s’était disputée des années plus tôt avec son fils, le père de Michael, si violemment qu’ils ne voulaient plus se parler. Ils étaient tous les deux trop têtus pour faire le premier pas et se réconcilier. « C’est de famille. On n’y peut rien ! » écrivit-elle.
    Mais Michael était d’un tout autre avis. Il décida de rompre avec la tradition familiale, et alla tout simplement lui rendre visite. Ce fut le début d’une période de Noël très animée. Sa grand-mère ne savait peut-être pas faire de sablés, ni tricoter, mais elle connaissait tous les joueurs des Blues Devils.
    — Ta grand-mère assiste aux matchs de foot ? s’étonna Boris, un peu jaloux.
    Michael hocha fièrement la tête :
    — Elle a des billets pour demain.
    Ses parents travaillaient toute la journée et ne remarquèrent même pas que Michael, lui aussi, ne rentrait que le soir. Il partit se promener au marché de Noël avec sa grand-mère. Ils allèrent aussi à la patinoire, et Michael constata avec étonnement qu’elle avançait peut-être moins vite que lui, mais avec autant d’assurance.
    — Tu lui as donné ta liste ? lui demanda Boris.
    Michael secoua la tête. Il n’avait plus du tout pensé au jeu vidéo qu’il comptait se faire offrir, et pour lequel il s’était cherché une grand-mère.
    — Elle a de l’argent, au moins ? voulut savoir Boris.
    Michael haussa les épaules :
    — Aucune idée. Mais elle a du temps. Du temps pour moi.
    Boris le regarda d’un air songeur.
    Six jours avant Noël, Michael se tordit le pied au cours de sport. Ce qui l’énervait le plus, c’était que son rendez-vous avec sa grand-mère tombait à l’eau. Cela voulait dire qu’il ne la reverrait pas avant Noël. Ce soir-là, assis devant l’ordinateur, il lut sa réponse. Elle était préoccupée et un peu triste.
    « Mon cadeau de Noël, écrivait-elle en conclusion, serait que nous nous revoyions pour la nouvelle année. »
    C’est alors que le téléphone sonna. Le père de Michael passa la tête par l’embrasure de la porte.
    — Ton copain Boris veut te parler.
    Lorsque Michael revint, l’écran de l’ordinateur était noir. En colère, il alla dans le salon :
    — C’est toi qui l’as éteint ? cria-t-il à son père.
    Pas de réponse. Michael était fâché. Il n’aimait pas que ses parents touchent à son ordinateur. Son père était assis clans le fauteuil, devant une émission musicale qu’il détestait. Il ne prêtait visiblement pas attention à ce qu’il regardait.
    — Papa !
    Toujours aucune réponse. Les jours suivants aussi, le père de Michael fut étonnamment absent. Même la mère de Michael se plaignait qu’il n’écoute pas ce qu’elle disait. Michael remarqua plusieurs fois que son père le regardait d’une manière étrange, ce qui lui donna aussitôt mauvaise conscience. Pourtant, il était persuadé de n’y être pour rien, cette fois-ci.
    Trois jours avant Noël, alors que Michael voulait allumer son ordinateur, son père entra dans sa chambre. Il restait là, un peu embarrassé. Michael le regarda d’un air interrogateur.
    — Si tu lui écris, dis-lui que je t’emmène chez elle demain. C’est mon cadeau de Noël.
    Michael ne se le fit pas dire deux fois. Il était certain que sa grand-mère était devant l’ordinateur et qu’elle avait reçu son message – c’était toujours à cette heure-là qu’ils s’écrivaient – mais la réponse mit très longtemps à lui parvenir. Elle tenait en quelques mots : « Est-ce que Hans a lui aussi une adresse e-mail ? »
 
 
 
 
Carolin Philipps
C’est bientôt Noël !
Silke Leffler (ill.)
Paris, Bayard Jeunesse, 2003