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	<title>Contes a rever</title>
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		<title>Contes a rever</title>
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		<title>C&#8217;est le droit des enfants</title>
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		<pubDate>Tue, 04 Sep 2007 11:47:51 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Les Enfants de Nulle Part
Il était une fois un enfant comme toi, de ton âge, qui vivait dans une maison, avec sa famille. Il avait des amis, il allait à l’école, faisait du sport et de la musique. Comme toi, il était curieux de tout ; il dévorait les livres pour connaître le monde.
Pourtant, cela [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=29&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p align="center"><strong>Les Enfants de Nulle Part</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il était une fois un enfant comme toi, de ton âge, qui vivait dans une maison, avec sa famille. Il avait des amis, il allait à l’école, faisait du sport et de la musique. Comme toi, il était curieux de tout ; il dévorait les livres pour connaître le monde.<br />
Pourtant, cela ne lui suffisait pas.<br />
Un jour qu’il se promenait dans la campagne, il alla s’asseoir au pied d’un arbre. C’était un chêne robuste, vieux de cent ans, avec des branches aussi accueillantes que des bras ouverts.<br />
L’enfant se sentait bien, et il se mit à parler :<br />
— Si notre planète était aussi petite qu’un village, cela me serait facile d’aller sur tous les continents ; en quelques pas, je pourrais rencontrer tous les enfants de la Terre !<br />
À cet instant, les branches du vieux chêne s’abaissèrent et soulevèrent l’enfant pour l’entraîner dans un tourbillon étourdissant.<br />
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il marchait sur un chemin de cailloux. Devant lui, pieds nus, sales, enroulés dans des couvertures, un groupe d’enfants avançait. Les plus grands portaient les plus petits.<br />
— Bonjour, dit l’enfant, où allez-vous ?<br />
— Nous ne savons pas, nous marchons depuis des mois et des semaines ; nous avons fui notre maison, car il y avait la guerre.<br />
— Où est votre famille ? Et votre village, votre pays ? demanda l’enfant.<br />
— Nous n’avons plus rien. Nous n’avons plus que la peur dans nos ventres. Certains d’entre nous ont fui sur un bateau fait de vieilles planches trouées, d’autres ont traversé le désert sans boire ni manger, d’autres se sont cachés dans la forêt en se nourrissant de racines, dormant à même la terre !<br />
L’enfant sentit la peur monter en lui. Une peur terrible qu’il ne connaissait pas. Pas une petite peur, comme celle du noir ou celle de l’orage, mais un affreux cauchemar dont on veut sortir au plus vite. Il voulait retrouver le vieux chêne, revenir chez lui.<br />
Dans sa poche, il sentit une feuille bouger sous ses doigts ; il la pressa entre le pouce et l’index&#8230; et se retrouva au pied du vieil arbre :<br />
— C’est horrible ! J’ai vu des enfants qu’on a enlevés à leur père, à leur mère, à leur terre, à leurs rêves ; il faut les aider, ils ont le droit de vivre en paix leur vie d’enfant !<br />
L’enfant se levait pour partir, quand une branche le rattrapa pour lui faire survoler le chemin de cailloux. Deux grands chênes venaient juste d’y pousser, et là, dans de grands hamacs, les enfants de nulle part se reposaient paisiblement. L’enfant fut soulagé. Il ferma les yeux et lui aussi se laissa bercer par les branches. Une douce chaleur lui caressa le visage.</p>
<p><strong>Les Enfants d’Haïti</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il ouvrit les yeux : il se trouvait sur une île, au grand soleil. Au loin, des enfants s’agitaient :<br />
— Bonjour, leur cria-t-il.<br />
Les enfants lui jetèrent à peine un regard et continuèrent, les uns à cirer des chaussures, les autres à vider des ordures, d’autres encore à laver des carreaux. Il s’approcha d’eux :<br />
— Vous voulez jouer avec moi ?<br />
À ces mots les enfants s’arrêtèrent de travailler.<br />
Le plus grand d’entre eux fit un pas vers lui :<br />
— Hé, ti-moun, on n’a pas le temps de jouer, on a nos petits boulots !<br />
— Des petits boulots ?<br />
— Toute la journée, on doit travailler ; sinon, le soir, on n’a rien à manger !<br />
– Vous travaillez ? À votre âge ?<br />
— À la maison, on est douze, on n’a pas le choix, on doit aider nos parents. Alors, tu sais, jouer, on n’a pas le temps !<br />
— Et le soir, vous avez bien un petit moment ?<br />
— Le soir, on est tellement fatigués qu’on ne peut même pas rêver ! Tu vois le monsieur là-bas, avec ses chaussures poussiéreuses ? Il m’attend ; je vais les lui faire briller comme des étoiles, et s’il est très content, il me donnera deux pièces. Cela fera un fruit à pain et quatre patates douces. Allez, au revoir ti-moun, j’aurais bien voulu jouer avec toi !<br />
L’enfant resta stupéfait : pas le temps de jouer !<br />
Il alla s’asseoir au pied d’un arbre couvert de fleurs rouge et orange, un arbre pour le rêve, pensa-t-il.<br />
Il entendit la voix du plus grand lui murmurer à l’oreille :<br />
— Hé ti-moun, quand je serai grand, je ferai une loi qui donnera à tous les enfants le droit de jouer chaque jour !<br />
Alors du flamboyant glissèrent, comme une pluie de rêves, les jouets les plus extraordinaires.</p>
<p><strong>Manitra</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">L’enfant allait prendre un jouet, quand à nouveau les branches de l’arbre le soulevèrent, pour l’emmener ailleurs. Elles le déposèrent dans le quartier pauvre d’une grande ville.<br />
— Ces maisons sont fabriquées avec des cartons. Comment font les gens pour vivre dedans quand il pleut ?<br />
Une petite fille lui répondit. Elle était vêtue d’une robe sale et trouée, ses mains étaient noires de poussière de charbon :<br />
— Je suis Manitra ! Quand il pleut, on ajoute des grands plastiques, c’est tout ! boeh boeh !<br />
— Ça veut dire quoi, boeh, boeh ?<br />
— Charbon, charbon ! Je ramasse des boulets de charbon, et je crie boeh boeh dans les rues pour les vendre ; avec l’argent, je peux acheter du riz et des haricots !<br />
En parlant, Manitra toussait après chaque phrase, par quintes aiguës :<br />
— Tu es malade ?<br />
— À Madagascar, les enfants qui ramassent le charbon toussent ; c’est la poussière qui irrite nos poumons.<br />
— Mais tu n’as pas de sirop ?<br />
— Il faut de l’argent pour se soigner !<br />
Un bébé courut se blottir contre Manitra ; ses jambes étaient couvertes de plaies.<br />
— C’est mon petit frère.<br />
— Il faut soigner ses jambes !<br />
— Je sais, mais pour cela, aujourd’hui, je dois ramasser et vendre cinquante boulets pour acheter une pommade. C’est très difficile !<br />
L’enfant fouilla au fond de ses poches et fit tomber sur le sol une feuille du chêne. En quelques secondes, un baobab majestueux se dressa, portant des guirlandes de médicaments et de vitamines. Manitra choisit ce qu’il fallait pour soigner son petit frère.<br />
— Plus tard, je serai infirmière dans mon pays ; je m’occuperai des enfants pauvres, qui vivent au bord des routes ou dans les quartiers de carton, pour qu’eux aussi, ils aient le droit d’être soignés.</p>
<p><strong>Romain</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">L’enfant ne l’entendait plus. Il se trouvait déjà loin, bien loin, dans une cité de béton, sans baobabs et sans fleurs. Sur les marches d’un immeuble était assis Romain.<br />
L’enfant l’aborda :<br />
— Bonjour, tu es tout seul ? Tu n’as pas de copain ? Tes parents ne sont pas là ?<br />
Romain répondit par un hochement de tête comme s’il avait perdu la parole. L’enfant posa doucement sa main sur son épaule :<br />
— Bonjour ! Dis, tu veux bien être mon copain ? Romain leva la tête :<br />
— Je suis seul toute la journée. Quand je me lève, mes parents sont déjà partis, et le soir, je mange tout seul devant la télévision !<br />
— C’est parce qu’ils ont beaucoup de travail ?<br />
— Non, les jours où ils ne travaillent pas, c’est pareil. Ils ne me parlent presque pas, seulement pour me punir ou me gronder. Si je pose une question, souvent mon père s’énerve et me frappe, je ne comprends pas pourquoi ! Je ne suis sûrement pas l’enfant qu’il voulait !<br />
Romain cacha sa tête dans ses genoux :<br />
— J’ai honte de t’avoir raconté cela, tellement honte.<br />
Et il courut s’enfermer chez lui.<br />
L’enfant se colla contre la porte et dit :<br />
— Tu n’y es pour rien, ce n’est pas ta faute. Tu as le droit à la parole, tu as le droit de raconter ton histoire, tu ne dois pas rester enfermé dans ton silence, à souffrir tout seul. Tu m’entends ? Je suis ton copain ! Je suis ton copain !<br />
Et il laissa devant la porte de Romain une poignée de feuilles du vieux chêne. En un instant, elles s’entrelacèrent en une tresse solide qui courait de maison en maison, chez d’autres enfants, de nouveaux copains pour Romain.<br />
L’enfant aurait bien voulu suivre cette longue chaîne d’amitié, mais déjà les branches lui indiquaient une autre direction.</p>
<p><strong>Les Fillettes des Philippines</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Elles le conduisirent dans une ruelle étroite et mal éclairée. Il n’était guère rassuré. Derrière une fenêtre à barreaux, il aperçut deux fillettes.<br />
— Des enfants en prison ? Bonjour, dit-il timidement, que faites-vous là ?<br />
— Nous sommes prisonnières !<br />
— C’est interdit de mettre des enfants en prison, qu’avez-vous fait de mal ?<br />
— Rien, un monsieur nous a achetées à nos parents.<br />
— Quoi, vous a achetées ?<br />
— Oui, il a dit qu’il nous donnerait du travail, que nous aurions un toit, de la nourriture et de l’argent ! Nous sommes très pauvres, nous l’avons cru.<br />
— C’était un menteur, un malhonnête !<br />
— Il nous empêche de sortir en posant des barreaux aux portes et aux fenêtres, il nous interdit de parler. Nous sommes devenues ses esclaves, chuchota la fillette.<br />
— Où est ce monsieur, il faut l’arrêter, le juger, où est-il ?<br />
— Dans notre pays, il y en a beaucoup, des messieurs comme lui. On ne peut rien faire !<br />
— Si, justement, on peut faire quelque chose !<br />
L’enfant révolté se mit à tirer de toutes ses forces sur les barreaux. Il ne réussit pas à les écarter ! Affolées, les fillettes allèrent se cacher.<br />
L’enfant devait retrouver le vieux chêne au plus vite. Il enfouit ses mains dans ses poches et froissa vivement une feuille. Immédiatement, l’arbre apparut ; l’enfant s’accrocha à son écorce en criant :<br />
— Sur notre planète, il y a des enfants que l’on bat et des enfants que l’on achète, c’est honteux, on n’a pas le droit.<br />
Et il se mit à pleurer.<br />
Délicatement, la branche vint sécher les larmes qui glissaient sur ses joues comme des perles de pluie. Elle le déposa sous un tilleul en fleur.</p>
<p><strong>Bryony et Brian</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Le son d’un violon lui fit lever la tête. Bryony jouait à l’archet une douce mélodie. Elle s’arrêta et lui demanda :<br />
— Tu n’as pas rencontré Brian, sur ta route ? Je l’attends, c’est mon amoureux !<br />
— Tu as de la chance d’avoir un amoureux !<br />
— Oui, mais je ne le vois presque jamais.<br />
— Ah bon, il habite loin ?<br />
— Non, en face de chez moi, mais on nous interdit de nous voir, parce que je suis catholique et lui protestant.<br />
— Et alors, cela n’a rien à voir avec l’amour !<br />
— À la maison, si je veux faire un signe à Brian, il ne faut pas que mes parents le sachent. Ça les rend furieux. Ils disent que les bombes et la violence, c’est à cause des protestants. Moi, j’aime Brian tel qu’il est, avec ses dents écartées, ses cheveux roux. Sa religion, je m’en moque !<br />
Bryony soupira et poursuivit :<br />
— Heureusement, tous les deux, nous avons un secret que les grandes personnes ne connaissent pas ; avec la musique, nous nous retrouvons quand nous le voulons.<br />
Bryony se remit à jouer. Au loin, une flûte lui répondit.<br />
— Plus tard, nous serons musiciens et nous jouerons ensemble dans les rues pour montrer que les enfants ont le droit de s’aimer, même s’ils ne sont pas de la même religion, de la même race, ou de la même couleur.<br />
Au son de la flûte et du violon, le tilleul se couvrit de notes de musique et d’instruments de tous les pays du monde. L’enfant se laissa bercer par cette musique et, un peu fatigué par tant de voyages, il s’endormit.</p>
<p><strong>Amadou</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">La voix d’Amadou le réveilla.<br />
— Où suis-je ? demanda l’enfant.<br />
— Tu es au Mali, dans mon pays !<br />
Sous un ébène magnifique, Amadou explorait son cartable.<br />
— Tu pars à l’école ?<br />
— Une école ? tu rigoles ! Cela fait des mois que le chef nous en promet une, elle n’arrive jamais. Les grandes personnes ont toujours des choses plus importantes à faire !<br />
— Quoi par exemple ?<br />
— La guerre. Ici, les tribus se battent, détruisent les forêts, les villages ; après, les gens n’ont pas le temps de construire une école ! Ce n’est pas important pour eux; la plupart des gens de mon village ne savent même pas écrire ! Tu vois, mon cartable, ce sont les enfants d’une école d’un autre pays qui me l’ont envoyé; dedans, il y a tout ce qu’il faut pour apprendre : des chiffres, des lettres, des crayons, des gommes&#8230; Moi j’ai envie de savoir, de comprendre !<br />
Amadou était curieux, on aurait dit qu’il allait dévorer les livres.<br />
— Aujourd’hui, je peux te réciter la conjugaison des droits au temps présent : j’ai le droit d’aller à l’école, tu as le droit d’apprendre à lire, il a le droit de savoir compter&#8230;<br />
Plus tard, je serai maître d’école, j’irai de village en village apprendre à lire et à écrire aux enfants pour qu’ils sachent qu’ils ont tous le droit à une éducation gratuite, quelle que soit leur tribu, qu’ils vivent au fond de la brousse ou dans les rues des grandes villes.<br />
L’ébène magnifique se balança lentement. Des livres remplis d’histoires et des cahiers impatients de recueillir les plus beaux secrets tombèrent un à un autour d’Amadou.</p>
<p><strong>Meena</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">L’enfant eut à peine le temps de lui dire au revoir qu’il se retrouva sur un banc d’école, à côté d’une petite fille endormie sur son cahier :<br />
« Elle a le droit de se reposer, elle doit être bien fatiguée ! » pensa-t-il. Meena ouvrit les yeux :<br />
— Oh ! quelle heure est-il ? Oh, la, la ! je vais être en retard à la fabrique ! Le patron va me gronder !<br />
— La fabrique ? le patron ? De quoi parles-tu ?<br />
— Le matin et le soir, je travaille dans une fabrique de tapis, et je vais aussi à l’école, mais  je suis fatiguée et je n’arrive jamais à finir mes devoirs. J’ai de mauvaises notes.<br />
— Ne va pas à la fabrique, tu as les yeux tout rouges.<br />
— C’est normal, les métiers à tisser sont dans une cave sombre, éclairée par un seul soupirail. On travaille dans la pénombre !<br />
— Il y a d’autres enfants ?<br />
— Oui, il n’y a que des enfants !<br />
— N’y retourne pas, les enfants de ton âge vont à l’école, pas au travail !<br />
— Mes parents ne pourront pas vivre, si je ne travaille pas.<br />
L’enfant réfléchit :<br />
— Si tu vas à l’école, tu apprendras un bon métier et tu pourras mieux les aider.<br />
Les yeux de Meena s’illuminèrent :<br />
— Plus tard, je veux être professeur d’hindi ; j’apprendrai aux enfants qu’ils ont le droit de dire non ; non, nous ne voulons pas être exploités, nous voulons aller à l’école, étudier pour être libres de choisir nos vies.<br />
L’enfant tenait déjà dans sa main quelques feuilles du vieux chêne, les plus brillantes et les plus vivaces.<br />
Il les glissa dans la paume de Meena et disparut.</p>
<p><strong>Mohamed</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il marchait maintenant dans une rue toute blanche, déserte. Soudain, quelqu’un l’interpella, derrière un volet :<br />
— Eh, que fais-tu ici ?<br />
L’enfant hésita :<br />
— Je viens rencontrer les enfants de ce pays, mais je ne sais même pas dans quel pays je suis arrivé !<br />
— Tu es en Algérie.<br />
— Il y a un désert ?<br />
— Avec du sable, blond, fluide, qui coule comme du miel quand on le prend dans sa main ; avant, j’allais souvent dans ce désert avec mon père.<br />
— Et pourquoi tu n’y vas plus ?<br />
— Parce qu’on ne sort plus de chez nous, on se méfie de tout, de nos voisins, de nos amis, de nos cousins !<br />
— Et de moi ?<br />
— Oui, de toi aussi ! Avant, je serais sorti dans la rue pour te parler ; maintenant, je reste enfermé et j’ai peur de tout : d’une voiture qui démarre, d’un volet qui claque, des pas sur le trottoir, j’ai peur.<br />
L’enfant se sentit mal à l’aise. Il se souvint de la terrible peur ressentie sur le chemin de cailloux :<br />
— De quoi as-tu peur ?<br />
— De la violence !<br />
— Toi, tu n’y es pour rien !<br />
— Bien sûr, mais quand une bombe explose sur un marché ou près d’une cour d’école, elle blesse et tue des enfants et des gens qui ne voulaient rien de tout cela ! Plus tard, si je suis président de la République, j’empêcherai la violence, la guerre, pour que tous les enfants aient le droit de vivre en paix !<br />
L’enfant sentit la peur revenir avec ces mots terribles : violence, guerre !<br />
Autour de lui, aucun arbre pour le protéger. Il chercha dans sa poche ; il ne lui restait plus que deux feuilles. Il en prit une et l’éparpilla en minuscules morceaux.<br />
Aussitôt, une rangée de palmiers superbes borda la route. L’enfant commençait à les compter un&#8230; deux&#8230;, quand il se retrouva à cheval sur la branche du chêne.<br />
Tout allait vite ! Au-dessous de lui défilaient un continent et ses pays. La tête lui tournait, il avait vraiment le vertige !</p>
<p><strong>Petite China</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il se retrouva allongé sous des bambous.<br />
Sur un terrain, des enfants jouaient au football ; assise sur le côté, une petite fille les observait :<br />
— Tu ne joues pas avec eux ? demanda l’enfant.<br />
— Non !<br />
— Tu t’appelles comment ?<br />
— Petite China ! Le foot, c’est pour les garçons.<br />
— Chez moi, les filles aussi jouent au ballon.<br />
Petite China tortilla sa grande natte :<br />
— Oui, mais ici, les garçons ont le droit de faire plus de choses que les filles ; ils font de longues études, ils ont une famille, ils mangent chaque jour du riz, de la viande ou du poisson ! L’enfant ne comprenait pas :<br />
— Les filles et les garçons ont la même importance, ils sont égaux !<br />
— Pas dans mon pays. Ici, les familles n’ont droit qu’à un seul enfant, et la plupart préfèrent avoir un garçon, qui, plus tard, travaillera et pourra aider sa famille à vivre.<br />
— Une fille, c’est pareil !<br />
— Les grandes personnes croient sûrement que les filles sont plus faibles, plus fragiles ; tu sais, nous, à l’orphelinat, on est drôlement fortes, on court très vite, on est championnes au tai-chi, on sait écrire plus de mille caractères, on sait fabriquer des cerfs-volants géants ! Pourtant, lorsque dans la rue on croise une maman et un papa avec leur garçon, on se sent aussi minuscules qu’un grain de riz, et on se demande pourquoi on n’a pas eu la chance d’être aimées !<br />
Plus tard, je fonderai une famille, j’aurai deux enfants, un garçon et une fille, et je leur apprendrai qu’ils ont chacun le même droit à l’amour, à la famille, à un avenir !<br />
L’enfant prit la main de Petite China et l’embrassa tendrement, comme une petite sœur.<br />
Leurs deux ombres égales se mirent à scintiller, inondant de lumière tous les bambous du pays.</p>
<p><strong>Antonino</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Cette fois, l’enfant atterrit sur une montagne dépourvue de végétation ; la branche avait dû se tromper de chemin, personne ne pouvait vivre à une telle altitude. Soudain, un peu plus bas, près des quinoas, il crut voir une ombre quelqu’un en train de tailler des morceaux de roseaux ! Un enfant, seul dans ces grandes montagnes ! L’ombre monta jusqu’à lui. Oui, c’était Antonino, le petit berger. Il était tellement heureux de voir l’enfant, il sautait de joie :<br />
— Merci de venir me voir, merci ! Je suis toujours seul, seul dans la montagne, seul avec les troupeaux, le jour, la nuit, sous la pluie, dans le vent, sous les étoiles; mon unique compagnon, c’est lui !<br />
Il montra à l’enfant son instrument de musique :<br />
— C’est un siku, mais pour en jouer, c’est tellement mieux d’être deux ! Un soir, je jouais quand, soudain, quelqu’un m’a répondu. Enfin, je n’étais plus seul ! C’était merveilleux ! J’ai couru le long du rio, vers les hautes herbes, j’ai cherché, cherché, appelé, appelé – personne, je n’ai trouvé personne !<br />
— Mais alors, qui t’avait répondu ? demanda l’enfant intrigué.<br />
— L’écho, seulement l’écho. J’ai tellement rêvé de rencontrer d’autres enfants, pour faire la fête avec eux, pour danser, pour chanter; tu vois, je fabrique des sikus pour chacun d’entre eux. Plus tard, je descendrai dans les vallées leur distribuer mes instruments pour que nous ayons tous le droit aux loisirs, le droit de nous retrouver pour ne plus être isolés !<br />
Antonino se mit à jouer, et l’enfant jeta dans le vent sa dernière feuille. Sans plus tarder, montèrent de la vallée des enfants en habits de fête. Tapant sur des bombos, ils chantaient, dansaient, laissant tournoyer leurs ponchos multicolores.</p>
<p><strong>Lena</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">La musique emplit une à une les vallées et les montagnes, et guida l’enfant loin de l’Altiplano, bien loin d’Antonino, jusqu’à une bouche de métro. Là, une petite fille tournait autour d’un grand foulard ; l’enfant s’arrêta, fasciné :<br />
— Tu danses comme un oiseau.<br />
— J’adore danser, mais je ne peux pas toujours, je dois rester assise à mendier !<br />
— Mendier, c’est quoi ?<br />
— Demander de l’argent en pleurant, en disant que je suis malade, que mon père est infirme ; c’est mon oncle, celui qui a la grosse voiture, qui m’oblige à le dire et à lui donner tout l’argent !<br />
— Quoi ! mais c’est affreux, il ne faut pas accepter !<br />
L’enfant chercha vite une feuille dans sa poche, mais il eut beau chercher&#8230; il ne lui en restait plus; ses poches étaient vides ! Il était désemparé, sa voix tremblait :<br />
— Je n’ai plus de feuilles !<br />
Et il expliqua :<br />
— Si je suis près de toi, c’est grâce à un ami, un vieux chêne. Il m’a promené aux quatre coins de la Terre; avec ses branches, il a offert des hamacs, des jouets ; avec ses feuilles, il a donné des brassées d’espoir, et là je n’ai plus rien !<br />
Lena prit alors son petit accordéon et tira doucement sur les soufflets ; une nuée de feuilles s’en échappa. L’enfant, émerveillé, les suivit des yeux.<br />
— Toi aussi, tu connais le vieux chêne ?<br />
— Bien sûr, avec mes grandes soeurs, on se raconte souvent la bonne aventure !<br />
— La bonne aventure ?<br />
— L’avenir, si tu préfères !<br />
— Est-ce que tu pourrais me dire l’avenir des enfants, des enfants de toute la Terre ?<br />
Lena prit une feuille du chêne dans sa main et se mit à lire :<br />
— Tous les enfants de la Terre vont s’unir pour défendre ensemble leurs droits : le droit au respect, le droit à une famille, le droit à la liberté d’opinion et d’expression, le droit à l’éducation, le droit aux loisirs, le droit à la santé, le droit de ne plus être vendu ni maltraité, le droit à la justice, le droit à l’amour. Tout simplement, le droit de vivre heureux leur vie d’enfant !<br />
— Il n’y aura plus de guerres ?<br />
— Ceux qui veulent la guerre iront sur une planète toute sèche !<br />
— Sur la Terre, tous les enfants auront le temps de jouer, le temps de rêver ?<br />
— Oui, bien sûr, on inventera même des classes de rêve dans les écoles !<br />
— Il y aura de l’amour pour tous, pour les filles, pour les garçons ?<br />
— Personne ne manquera d’amour !<br />
— Alors, tous les enfants seront heureux sur Terre ?<br />
— Oui. Ils pourront grandir et devenir demain des parents respectueux des droits de leurs enfants !<br />
— Sais-tu autre chose encore ?<br />
— Oui. Que le vieux chêne est l’arbre des droits, et que tous les enfants que tu as rencontrés t’y attendent.<br />
— Tous ? même les fillettes emprisonnées ? L’enfant battu ? Les enfants de nulle part ?<br />
— Oui tous !<br />
L’enfant n’avait jamais été aussi heureux. Il courut vers le vieux chêne ; les enfants étaient là, certains blottis dans les branches, d’autres assis contre le tronc. L’enfant se faufila parmi eux et, tendant ses bras vers l’arbre protecteur, déclara :<br />
— Regardez, nous sommes tous les feuilles de cet arbre, avec la même sève qui coule dans nos branches ; nous sommes aussi solides que lui ; désormais, nous ne serons plus seuls et nous n’aurons plus jamais peur. Cet arbre est l’arbre de nos droits, emportez ses feuilles et plantez ses graines; demain, nous aurons une forêt magnifique ! Les enfants se levèrent et chantèrent à l’unisson, dans toutes les langues, la chanson qui ouvre grande la porte du bonheur. Elle se glissa tout autour de la planète, au-delà des océans, par-delà les montagnes, au milieu des déserts et dans les grandes villes, jusqu’au cœur de tous les enfants.</p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Dominique Dimey<br />
<em>C’est le droit des enfants !</em><br />
Arles, Actes Sud, 2001</p>
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		<title>Fleur-des-Neiges &#8211; Pierre-Marie Beaude</title>
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		<pubDate>Thu, 19 Jul 2007 12:54:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Fleur-des-neiges était née au pays du Soleil-Levant – c’est ainsi qu’on appelait alors le Japon. Ses parents habitaient un petit village situé entre la mer et un antique volcan. La mer passait son temps à se faire belle, elle ronronnait sous le soleil. Le volcan aimait dormir tout l’hiver, bien protégé par l’épaisse couche de [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=27&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;">Fleur-des-neiges était née au pays du Soleil-Levant – c’est ainsi qu’on appelait alors le Japon. Ses parents habitaient un petit village situé entre la mer et un antique volcan. La mer passait son temps à se faire belle, elle ronronnait sous le soleil. Le volcan aimait dormir tout l’hiver, bien protégé par l’épaisse couche de neige que le ciel déversait sur ses flancs.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Les parents de Fleur-des-neiges étaient des paysans. Toute jeune déjà, avec son père Goro, sa mère Yoko et ses frères Takuma et Yoshi, elle passait de longues heures les pieds dans l’eau, le dos courbé pour repiquer ou récolter le riz. Quelquefois, le ciel se mettait en colère. Des trombes d’eau inondaient les rizières, le vent déracinait les arbres et faisait s’envoler les habitations. Il fallait tout recommencer. Patiemment, on reconstruisait la maison, on replantait les arbres, on chassait l’eau de la rizière.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Quand Fleur-des-neiges restait à la maison, elle gardait sa grand-mère Kaori. C’était une vieille femme toute menue dont le visage ridé semblait éternellement sourire. Elle passait ses journées assise sur sa natte, marmonnant des mots que personne ne comprenait. Yoko disait qu’elle parlait aux ancêtres. Personne ne savait depuis combien d’années au juste elle était sur cette terre. Elle avait vécu assez de temps pour se marier trois fois et voir mourir ses trois maris.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges rangeait la maison, balayait, faisait la vaisselle. Puis elle se postait devant la porte pour voir passer les gens. Le cœur lui battait fort quand venait à passer Tadashi, un garçon de son âge qu’elle aimait en secret. Il allait toujours à la tête d’un groupe de garçons et de filles, plaisantait, riait fort. Chaque fois qu’il paraissait, Fleur-des-neiges espérait qu’il la remarquerait enfin. Mais jamais le regard de Tadashi – ces deux grands yeux brûlants comme le feu – ne se posait sur elle. Il semblait ignorer son existence. Les éclats de rire s’en allaient avec lui. Fleur-des-neiges restait seule avec sa souffrance et son secret.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges devait aussi surveiller la volière où son père élevait des oiseaux de prix. Il les vendait pour acheter les vêtements, les outils et quelques compléments de nourriture. Elle se souvenait d’un grand ibis bleu. Il avait deux yeux ronds comme des lunes, de hautes et larges pattes et un très long bec finement recourbé. Il allait dans la volière à pas lents, becquetait la terre, redressait son cou et regardait mystérieusement la jeune fille. Un jour, elle ne vit plus l’oiseau. Son père était parti tôt le matin pour le vendre à la ville.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Souvent, la nuit, Fleur-des-neiges rêvait de l’ibis bleu. En s’approchant de la volière, elle apercevait sur le sol des traces de pattes qui lui étaient familières et, soudain, il se dressait devant elle, l’observant de son œil rond comme la lune. Alors son cœur se remplissait de joie. Elle rêvait aussi que Tadashi s’arrêtait devant sa maison, deux grands cerfs-volants dans les mains, et qu’il l’invitait à venir les faire voler avec lui. Ils couraient tous les deux sur les pentes du volcan et le vent les emportait dans les airs en compagnie des cerfs-volants. Tadashi et Fleur-des-neiges se tenaient par la main et planaient au-dessus du monde en riant. Ils survolaient les rizières, le volcan, le palais du grand prince, puis le vent les emportait vers la mer. Alors elle se réveillait, le cœur tout agité par ce rêve.</span></span></p>
<p><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Longtemps, elle restait les yeux grands ouverts dans la nuit. Aux premières lueurs du jour, elle entendait chanter le coq. Elle pensait que peut-être aujourd’hui Tadashi passerait et la regarderait.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;">Le vénérable Matsuo Seki habitait la dernière maison du village dans la direction du volcan. Il était écrivain public et poète. Il rédigeait des lettres d’amour, des lettres de deuil ou encore répondait au courrier envoyé par les inspecteurs du grand prince. Il savait aussi écrire des poèmes. Goro, le père de Fleur-des-neiges, avait eu recours à lui. C’est ainsi qu’elle avait fait sa connaissance.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Sa maison se dressait au milieu d’un jardin agrémenté d’un bassin rempli de lotus. Elle était entièrement construite en bois ; les cloisons étaient faites de pin laqué et de papier couleur d’ivoire. De belles lanternes descendaient du plafond. Le vieil homme y avait peint de paisibles dragons rouge et or, aux yeux remplis de malice.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le vénérable Matsuo Seki vivait seul. Il passait ses journées assis sur une natte, devant une table basse où s’accumulaient les pinceaux, les plumes et les encres. Fleur-des-neiges avait observé le manche du pinceau entre ses longs doigts, les traces d’encre laissées sur le papier de riz. Elles lui rappelaient celles que faisaient le bec et les pattes de l’oiseau bleu sur le sol de la volière.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges revint observer le vieil écrivain. Elle traversait le petit jardin, et se tenait contre le mur, près de la porte-fenêtre, à demi cachée et silencieuse, pour ne pas provoquer son irritation. Mais Matsuo Seki était tellement absorbé par sa tâche qu’il ne paraissait pas la voir. De temps en temps, il levait ses yeux fatigués, souriait aux dragons rouge et or des lanternes, puis se remettait à écrire. Fleur-des-neiges aurait bien aimé qu’un dragon malicieux lui donne le pouvoir de se glisser dans la tête du vieil homme. Elle aurait pu comprendre le mystère des signes qu’il traçait sur le papier de riz. Ce devait être quelque chose d’aussi merveilleux que voler comme un cerf-volant sur le monde, observer les rizières, la mer, les forêts, les maisons, les animaux, les gens. « Voilà pourquoi, se disait Fleur-des-neiges, le vénérable maître ne me voit pas. Quand il trace tous ces signes, il oublie sa maison, les arbres, les gens. Il se promène dans un jardin secret et invisible. » Un jour qu’elle se tenait, comme à son habitude, cachée près de la porte, Matsuo, sans même lever les yeux de son travail, demanda :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour toi ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pensant qu’il s’adressait à un client qui venait d’arriver, elle se retourna, mais il n’y avait personne dans le jardin.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Sais-tu faire le thé, Fleur-des-neiges ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Oui, vénérable maître, répondit-elle, en se demandant comment il connaissait son nom.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors, fais chauffer de l’eau, prépare le thé et dispose les tasses. Nous le boirons tous les deux.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges était si émue qu’elle renversa un peu d’eau sur la natte en remplissant la bouilloire. Vite, elle l’essuya à l’aide de sa manche. Elle dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Le thé est prêt, maître.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Matsuo Seki vint s’asseoir à la table, face à elle. Il portait sa tasse de faïence à ses lèvres, puis la reposait, et son regard se fixait intensément sur la jeune fille, comme s’il voulait graver en lui chaque détail de son visage. Alors, il lui demanda de nouveau :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour toi ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges sentit son cœur battre à tout rompre quand elle s’entendit lui répondre :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je voudrais, vénérable maître, devenir écrivain public comme vous.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Ce sera long et difficile, le sais-tu bien ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je le sais, oui.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors viens, lui dit-il. À me regarder pendant tout ce temps, tu as déjà appris la patience.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Ils sortirent du village et s’engagèrent sur les premières pentes du volcan. C’était la fin de l’hiver et le soleil faisait naître des petits ruisseaux sur la surface gelée de la neige.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Dis-moi ce que tu vois, demanda l’écrivain.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— De la neige, dit-elle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Et encore ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— De la neige.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Observe bien, dit-il. Ne vois-tu pas les fins ruisseaux qui commencent à couler ? Ce sont comme de minuscules serpents faits d’eau et de lumière.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je les vois.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors, fais-les entrer dans tes yeux. Et fais entrer aussi la lumière qui joue sur le sommet du volcan. Comment est-elle ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Jaune, je crois.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Elle est dorée et un peu argentée en même temps. Du bleu très léger s’y mêle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Comme ils revenaient à la maison, Fleur-des-neiges remarqua les empreintes qu’un grand oiseau avait laissées en signe de son passage.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Et cela, maître ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Ces traces aussi, garde-les bien en toi.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Matsuo Seki alla trouver les parents de Fleur-des-neiges pour solliciter leur accord.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Elle m’aidera à tenir la maison, proposa-t-il. En échange, je lui apprendrai tout ce qu’il faut savoir pour devenir écrivain public.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le jour même, Fleur-des-neiges vint habiter chez lui. Il lui fit faire par le tailleur des vêtements de bonne qualité, ni trop étroits ni trop amples de façon à ce qu’ils ne gênent aucun de ses gestes.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Passant devant un miroir, Fleur-des-neiges eut du mal à reconnaître la jeune fille qui portait aussi joliment ce long kimono blanc.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Elle apprit tout d’abord à prendre soin des pinceaux, à les laver, à les lisser. Le maître lui montra comment broyer les couleurs et les mélanger à l’eau pour obtenir une encre bien homogène. Il lui mit un pinceau entre les doigts.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Pense à la mer, Fleur-des-neiges. Ton poignet est comme une barque qui accompagne le rythme des vagues.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Arriva le moment du difficile apprentissage des traits qui composent les caractères : le « soku » qui va de gauche à droite, le « roku » qui descend en oblique vers la droite, le « saku » qui part à droite et se termine à gauche. Matsuo Seki se montrait exigeant. Il lui faisait recommencer un trait cent fois pour que sa main apprenne à le tracer avec précision et souplesse. Et, quand elle l’avait dessiné cent fois, il lui demandait de le tracer encore une fois. Il disait en souriant :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— On ne peut pas comparer un élève qui répète un exercice cent une fois avec celui qui ne l’a répété que cent fois !</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges souffrait, mais elle sentait bien, à la façon dont le maître l’encourageait, qu’elle était sur la bonne voie. Les journées étaient longues, elle ne les voyait pas passer. Le jour finissant la trouvait encore à sa table de travail. Elle se levait pour allumer les lanternes et continuait encore jusqu’à ce que le vieil homme lui dise qu’il était temps de prendre du repos.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Un soir où Fleur-des-neiges s’apprêtait à allumer les lanternes, le maître l’en empêcha. Quand la nuit fut bien installée, il disposa une feuille de papier de riz devant elle et lui dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Écoute d’abord. Après, tu écriras.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il récita trois de ces courts poèmes qu’on appelle des « haïku ». Fleur-des-neiges les écouta monter dans la nuit. Puis le maître lui dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je vais te les dicter maintenant.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Mais, comment pourrai-je écrire correctement dans le noir ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Ne t’inquiète pas, écris.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
La voix s’éleva de nouveau et Fleur-des-neiges se saisit du pinceau. Elle devinait que le secret de la réussite consistait à ne pas contrarier le mouvement de sa main. Elle se mit à l’écoute du poème, confiant à son poignet parfaitement relâché le soin de trouver le chemin qui conduit des mots prononcés jusqu’à leur dessin sur la feuille. Quand il eut fini de dicter les trois « haïku », Matsuo Seki lui dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Va te coucher, maintenant. C’est assez pour aujourd’hui.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges dormit très mal cette nuit-là. Elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler ce qu’elle avait écrit. Elle avait sûrement fait d’horribles taches et de vilains gribouillis. La feuille où elle avait consigné les poèmes dansa toute la nuit devant ses yeux, pleine de caractères mal formés, semblables à des araignées répugnantes.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le lendemain matin, elle se leva avec crainte et rejoignit le maître qui était déjà à sa table de travail. Il lui tendit la feuille écrite dans le noir. Les caractères s’étalaient avec grâce. Aucune tache, aucune bavure. Matsuo sourit.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Tu écoutes avec ton cœur, et ta main trace avec grâce ce que ton cœur écoute. Ton apprentissage est terminé, Fleur-des-neiges. Considère-toi maintenant comme écrivain public.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Une immense joie envahit la jeune fille.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Sans vous, vénérable maître&#8230;, commença-t-elle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il l’interrompit aussitôt :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je veux que tu me montres dès aujourd’hui ce que tu sais faire. Écris donc pour moi une histoire. Ce sera ma récompense.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Que pourrais-je donc écrire que vous ne sachiez déjà, vénérable maître ? Existe-t-il, dans toutes les îles du Soleil-Levant, quelque chose que vous ne connaissez pas ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Les yeux du vieil homme se plissèrent sous l’effet de son sourire :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Est-ce que je sais, demanda-t-il, combien d’oiseaux ont traversé le ciel pendant mon sommeil ? Et ce que font les fourmis du jardin à cette heure matinale ? Il y a tant de secrets que j’ignore et qui attendent la main qui me les révélera.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges s’assit à sa table. Pensive, elle laissa son regard se perdre dans la lumière bleue du jardin. Puis son visage s’éclaira.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— J’ai trouvé, maître. C’est une histoire très simple qui doit pouvoir s’écrire facilement. Mais c’est aussi une histoire triste. Et je ne sais pas si les mots sauront dire tout ce que je ressens.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Les mots peuvent beaucoup quand on sait les apprivoiser, répondit Matsuo. Écris et ne pense à rien d’autre.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
C’est ainsi que Fleur-des-neiges écrivit la première histoire de sa vie. Une jeune fille nommée Ikeda aimait un jeune garçon nommé Hiroshi. Chaque fois qu’il paraissait devant elle, elle sentait son cœur battre plus fort. Mais le garçon ne la regardait pas. Y avait-il à cela une raison ? Était-ce parce que son père possédait de grandes terres et qu’il habitait une belle maison, alors qu’Ikeda vivait dans une masure de paysan ? Ou bien peut-être ne la trouvait-il pas assez jolie ? Y avait-il d’autres motifs encore ? Personne ne savait le secret d’Ikeda, elle n’en avait jamais parlé à personne.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Matsuo lut l’histoire rédigée à son intention.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Tu as raison, Fleur-des-neiges, remarqua-t-il. C’est une histoire un peu triste. Et que crois-tu qu’il va leur arriver maintenant à tous les deux ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je ne sais pas, maître.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors, ne cherchons pas à savoir plus qu’il n’est possible. Confions l’affaire à nos amis, dit-il en levant les yeux vers les lanternes aux dragons rouge et or.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Dans un coin de la page, il dessina un dragon malicieux qui flottait dans les airs et semblait observer tout ce que Fleur-des-neiges avait écrit.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Dès lors, Fleur-des-neiges aida Matsuo Seki dans son travail. Elle rédigeait des lettres des deux bouts de la vie, annonçant la naissance d’un enfant ou bien le décès d’un parent. Il y avait aussi les lettres d’amour et les faire-part de mariage.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Quand sa grand-mère Kaori mourut, c’est elle qui écrivit la lettre annonçant la nouvelle. Elle dessina un petit dragon dans un coin de la page pour que tout se passe bien au pays des ancêtres où ses trois maris l’attendaient. Quelquefois, Fleur-des-neiges devait écrire des choses étranges. Une femme lui demanda une lettre pour un dragon qui venait la déranger la nuit : « Dites-lui de se tenir tranquille. » Un monsieur un peu fou lui dicta une lettre pour un aigle. Il voulait l’accrocher à une branche, pour dire à l’oiseau royal qu’il était le bienvenu dans son arbre.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pendant six ans, sous l’œil attentif du maître, elle rédigea des testaments, des faire-part, des lettres d’amour, des lettres pour les inspecteurs du grand prince. « C’est, disait-elle, comme si je vivais cent vies. Je me mets chaque fois à la place des autres ; leur peine devient la mienne, leur bonheur devient le mien, je suis un peu comme l’empereur de Chine qu’on appelle le maître aux dix mille vies. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le vénérable Matsuo Seki mourut. Fleur-des-neiges le retrouva un matin, le visage contre sa table de travail, un léger sourire figé sur les lèvres. L’encrier était renversé. Il tenait à la main un testament par lequel il faisait de son élève l’héritière de sa maison, de ses pinceaux, de ses encres et de tous ses biens.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges eut beaucoup de chagrin. Puis, avec le temps, le souvenir du maître s’installa tranquillement dans son cœur. Comme lui, sans même s’en rendre compte, elle levait parfois les yeux de son travail, observait les dragons des lanternes, puis se remettait à écrire. L’esprit du vénéré Matsuo flottait sur le jardin, dans la maison, et jusque dans ces petites tasses de faïence bleue dans lesquelles, lors de leur première rencontre, elle avait versé le thé. Il arrivait que Fleur-des-neiges lui parle. Elle souriait et disait :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Voici que je marmonne comme grand-mère Kaori.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Un client s’annonça un jour dans la cour. Quand Fleur-des-neiges leva la tête, Tadashi se tenait devant elle. Une bouffée de chaleur lui monta au visage. Sans doute ses joues étaient-elles rouges comme un pavot. Elle s’efforça de masquer son trouble.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Bonjour, dit-il.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Que puis-je pour toi, Tadashi ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Voilà ce qui m’amène. Je voudrais envoyer une lettre à quelqu’un.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il hésitait, il paraissait chercher ses mots :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Quelqu’un que j’aime en secret. Il s’agit d’une jeune fille, mais je ne sais pas si elle m’aime. Et cela me rend très malheureux. Elle s’appelle Noriko. J’ai pensé que tu pourrais écrire une lettre de ma part pour lui déclarer mon amour.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Elle eut soudain très froid. Le garçon remarqua son extrême pâleur.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Qu’as-tu, Fleur-des-neiges ? Te voilà toute blanche et tu trembles.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Se rendait-il compte de l’innocente cruauté de ses propos ? Soupçonnait-il seulement combien elle l’aimait en secret ? Elle respira longuement et dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— J’écrirai cette lettre, Tadashi. Je l’écrirai avec mon cœur comme mon maître m’a appris à le faire.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Tadashi parti, elle commença à rédiger la lettre. Elle y mit tout son cœur en se rappelant les conseils donnés par son maître durant son apprentissage : « Si un homme te demande une lettre d’amour, écoute bien ce qu’il veut, mais ensuite n’écris pas ce qu’il te dit ; écris ce qu’il te plairait d’entendre si tu recevais la lettre. » Alors, elle confia au papier ce qu’elle rêvait d’entendre de Tadashi depuis toujours et qui n’était jamais venu. Les larmes coulèrent sur son visage pendant qu’elle écrivait à la jeune fille que Tadashi aimait.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il revint le lendemain, et Fleur-des-neiges lui lut la lettre dont il se déclara très satisfait. Il lui donna une pièce d’argent qui lui parut très pesante et très froide. Elle demeura un long moment perdue dans ses pensées, la pièce d’argent dans le creux de sa main, puis elle se leva et courut chez son père pour acheter un oiseau de la volière. Goro choisit un ibis blanc que Fleur-des-neiges paya avec l’argent reçu de Tadashi. De retour chez elle, elle le posa auprès du bassin aux lotus et lui délia les pattes. L’oiseau demeura quelque temps sur le sol puis, soudain, il déplia ses ailes et s’envola.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;">La réputation de Fleur-des-neiges se répandit dans toute la région. Les gens aimaient sa façon d’exprimer les sentiments, et l’on venait de loin pour lui demander des lettres d’amour. Mais elle savait, dans le fond de son âme, qu’elle n’en ferait plus jamais d’aussi belles que celle qu’elle avait rédigée pour Tadashi. Elle avait su tremper une fois son pinceau dans l’encre rouge de sa blessure ; désormais son cœur ne saignait plus, il était tout endolori, indifférent à la joie et aux rires.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Un jour, Fleur-des-neiges entendit un grand vacarme au-dehors. Une escouade de soldats armés jusqu’aux dents envahit le jardin et se disposa sur deux rangs pour faire une haie d’honneur jusqu’à sa porte. Elle vit alors s’avancer le grand prince, flanqué de son secrétaire.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Es-tu bien Fleur-des-neiges, l’écrivain public ? demanda-t-il. On m’a dit que tu sais tourner les lettres à merveille. Je désire épouser la fille du prince de Kyoto. Elle s’appelle Sae. Tu vas donc lui écrire pour lui déclarer mon amour. Je veux que cette lettre soit la plus belle que tu aies jamais écrite de ta vie.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Tout autre écrivain se serait senti très honoré d’avoir à travailler pour le grand prince. Mais Fleur-des-neiges comprit aussitôt qu’elle en serait bien incapable. « Mon cœur, se dit-elle, est tout endolori : comment pourrais-je trouver les mots de la passion pour écrire à la fiancée de mon prince ? » Elle se prosterna à ses pieds.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Maître de ces lieux, vous avez plus de cent écrivains dansvotre palais. Ils s’occupent des archives, des lois, des décrets, des alliances avec les plus grands royaumes. Ne s’en trouve-t-il pas un seul qui soit capable de vous écrire la lettre que vous demandez ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Tu es la seule femme écrivain public de tout Cipango, répondit-il sèchement. Seule une femme saura trouver les mots qui convaincront une autre femme.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges se sentit soudain très lasse.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Excusez-moi, vaillant prince, mais mon cœur est sec et je n’ai plus de mots. Mes plus belles fleurs d’amour, je les ai mises dans une lettre qu’un jour quelqu’un m’a demandée. Avec l’argent qu’il m’a donné, j’ai acheté un oiseau, je lui ai confié mon chagrin et je l’ai laissé s’envoler pour qu’il l’emporte au loin. Maintenant je ne souffre plus, mais l’amertume est dans mon âme. Vous comprenez pourquoi je ne puis pas vous offrir la plus belle lettre que j’aie jamais écrite et satisfaire ainsi votre désir.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Entendant qu’on refusait quelque chose à leur maître, les soldats émirent des murmures inquiétants. Le grand prince sortit son sabre et en posa le tranchant sur le cou de la jeune femme prosternée à ses pieds.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Toi seule peux rédiger cette lettre. Je te donne trois jours. Si elle n’est pas écrite lorsque je reviendrai, je te couperai la tête.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges demeura longtemps prostrée contre le sol de sa maison, pleurant comme une fontaine. Elle ne pensait pas avoir encore dans son cœur desséché autant de larmes. Enfin elle réussit à se lever, mais de toute la journée ne put rien faire. Elle se tenait assise contre la cloison et marmonnait comme naguère grand-mère Kaori. Un second jour passa sans même qu’elle s’en aperçoive. Sa tête était vide, elle ne pouvait rien manger. Tout juste put-elle avaler deux petites tasses de thé, qu’elle but à lentes gorgées, les yeux perdus dans le vague. Elle pensait aux ancêtres qu’elle allait bientôt rejoindre sans jamais avoir eu de mari, et sans avoir connu la joie de mettre des enfants au monde. Y aurait-il seulement sur terre un écrivain public pour annoncer sa mort ?<br />
Arriva le jour où le grand prince devait venir chercher la lettre. Fleur-des-neiges s’assit contre la cloison. « Je vais attendre le prince, se dit-elle, comme grand-mère Kaori attendait de partir rejoindre ses trois maris au pays des ancêtres. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
C’est alors que, levant la tête par hasard, son regard se fixa sur une des lanternes du plafond. Et il lui sembla que l’un des dragons peints par Matsuo lui souriait avec insistance. Le courage lui revint aussitôt.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Que penserait de moi le vénérable maître s’il me voyait ainsi trahir le métier qu’il m’a enseigné ? Allons, je vais écrire cette lettre !</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Vite, elle se mit à sa table, et prit le papier parfumé au jasmin que le secrétaire du grand prince avait déposé devant elle avant de se retirer. Elle leva les yeux vers le dragon malicieux, et se mit au travail.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
« À Sae, fille du grand prince de Kyoto, femme admirable, dont la grâce dépasse celle des cerisiers en fleur et de toutes les neiges des îles du Soleil-Levant, moi, grand prince, je déclare mon amour. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges écrivit la suite sans s’arrêter, flatta la vanité du prince, dit qu’il était riche et puissant, d’une grande beauté et d’une exceptionnelle intelligence, ajouta qu’en toute circonstance il protégerait sa femme du besoin et du malheur. Qu’il possédait de grandes armées, des centaines de chevaux. Qu’elle ne manquerait jamais de rien. Il la comblerait de soieries, de parfums, de bijoux, de servantes. Il était heureux de lui faire l’honneur de la prendre pour femme.<br />
En relisant sa lettre, Fleur-des-neiges crut entendre le vénérable Matsuo rire au fond du pays des ancêtres, et ce rire apaisa son esprit. Elle n’oublia pas de dessiner un petit dragon malicieux dans le coin de la lettre, comme le faisait souvent le maître. Un dragon rouge et or.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le dragon avait à peine séché son encre que le pas des soldats retentit dans la cour. On entendait le cliquetis de leurs armes. Le prince se dressait devant elle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Maître de nos vies, dit-elle, voici ce que ta bien-aimée aimera entendre.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Et elle lui lut la lettre. Le grand prince marqua un temps de surprise, puis déclara, en la fixant d’un regard noir :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Fort bien. J’espère pour toi qu’il s’agit vraiment là de ce que ma future femme aimera entendre.<br />
Il lui fit remettre par son secrétaire trois pièces d’or, et s’en fut avec tout son monde.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges comprit qu’elle venait de signer son arrêt de mort. « Sûrement, se dit-elle, la jeune princesse va lui lancer la lettre à la figure. Quelle femme aimerait entendre de pareilles sottises ? Je vois clairement, maintenant, la lettre que j’aurais dû écrire. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
« Je suis un grand prince, c’est vrai, je possède beaucoup de soldats, de serviteurs, de palais, de chevaux. Mais que valent mille chevaux, mille palais, mille soldats quand on vient frapper au cœur de la femme qu’on aime ? Regarde mes mains, elles sont vides ; mon cœur, il est nu. Je veux t’offrir tout ce que je ne possède pas : la lumière du matin au-dessus du volcan, les oiseaux qui ne sont pas dans ma volière. Je ne suis qu’un pauvre homme, mais avec toi, je serai fort. Ensemble nous irons jusqu’au bout du monde, nous traverserons toutes les mers. Vois les neiges sur les flancs du volcan, je te les donne ; et je te donne encore la rosée des matins, l’odeur des jasmins, et tous les jours que nous vivrons ensemble. Toi, femme dont je rêve, je te le demande avec crainte : acceptes-tu d’être ma femme ? »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
« Voilà, se dit Fleur-des-neiges soudain très en colère, voilà, oui, ce que j’aurais aimé entendre du grand prince si j’avais été à la place de celle qu’il croit aimer ! »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Dans la nuit, un petit dragon s’invita dans ses rêves. Il dansait dans le ciel comme ceux qu’on promène dans les villages aux jours de fête. Il riait.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
De retour au palais, le grand prince fit déposer la lettre à sa bien-aimée dans un coffret de nacre que l’on ferma à double tour. Puis il donna des ordres pour préparer le voyage qui le conduirait dès le lendemain à Kyoto afin de demander la princesse en mariage. Mais au cours de la nuit, il fit le rêve étrange que voici.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il était debout dans la salle aux mille colonnes du palais de Kyoto. Entourée d’une nuée de dignitaires, la princesse Sae se tenait devant lui, écoutant avec attention la lettre que lisait un scribe. Mais personne ne pouvait voir l’effet produit par la lecture, car Sae portait un masque de dragon rouge et or. Quand le scribe eut terminé, le cœur du prince se mit à battre très fort. C’était le moment fatidique : la jeune femme allait enlever son masque, et tout le monde verrait si elle acceptait la demande en mariage ou si elle la refusait. Mais, lorsqu’elle se démasqua, un grand cri de surprise monta dans la salle du palais : c’était Fleur-des-neiges qui se cachait derrière la figure du dragon ! Fleur-des-neiges qui riait du bon tour qu’elle venait de lui jouer. Et il l’entendait lui dire :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Grand prince, je ne veux rien de toutes ces fadaises. Je veux seulement grimper au sommet du volcan avec toi, et avec toi encore traverser la mer. Si tu veux bien ne pas m’encombrer de tes richesses, alors oui, je veux bien être ta femme. Offre-moi les serpents de lumière qui courent sur la neige au début du printemps, fais-moi un collier avec les traces de pattes que les lièvres et les oiseaux laissent dans la neige, va me chercher les perles d’or que la pluie met dans les yeux des grenouilles ; donne-moi, oui, tout ce qui ne sera jamais à toi. Sinon, retourne à tes palais, tes chevaux, tes serviteurs, et ne pense plus jamais à moi.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Ce rêve étrange réveilla le grand prince. Il se tint sur sa terrasse tout le restant de la nuit, le cœur très agité, à regarder briller les étoiles au-dessus de la mer. Partout où il posait les yeux, il voyait le visage de Fleur-des-neiges. Fleur-des-neiges assise à sa table d’écrivain. Fleur-des-neiges traçant sur le papier des signes de bonheur d’une beauté infinie.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Sur la fin de la nuit, pendant que tout le monde dormait encore au palais, il sortit par une porte secrète, enfourcha son cheval et partit au triple galop.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le soleil se levait quand il arriva à la maison du vénérable Matsuo Seki. Fleur-des-neiges était déjà à sa table, en train d’écrire ses adieux à la vie. Elle avait revêtu un kimono de soie bleue, coiffé ses beaux cheveux, maquillé son visage. Dès qu’elle entendit le pas du grand prince du côté du bassin aux lotus, elle se leva.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Me voilà prête, dit-elle d’une voix légèrement tremblante.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le grand prince apparut au seuil de la maison. Elle vit aussitôt qu’il ne portait ni sabre ni épée, ni beaux habits ni bijoux. Il avait les cheveux en désordre, il ressemblait à un oiseau mal réveillé. Mais il paraissait très heureux. Dans son regard brillait comme une lueur d’enfance.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je suis un grand prince, c’est vrai, commença-t-il d’une voix claire. Je possède beaucoup de soldats, de serviteurs, de palais, de chevaux. Mais que représentent mille chevaux, mille palais, mille soldats pour plaire au cœur de la femme que j’aime ? Regarde mes mains, elles sont vides ; vois mon cœur, il est nu&#8230;</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pendant qu’il parlait, Fleur-des-neiges s’était levée ; elle souriait aux dragons des lanternes peints naguère par le vénérable maître. Quand le prince en eut terminé, elle lui tendit la main. Il la conduisit jusqu’à son cheval et ils partirent au grand galop dans la direction du soleil levant.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pierre-Marie Beaude ; Claude Cachin (ill.)<br />
Fleur des Neiges<br />
Paris, Gallimard Jeunesse, 2004</span></span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/27/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/27/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=27&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>L’allumeur de rêves &#8211; Luce Fillol</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/04/l%e2%80%99allumeur-de-reves-luce-fillol/</link>
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		<pubDate>Wed, 04 Jul 2007 12:05:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[enfants]]></category>
		<category><![CDATA[famille]]></category>
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		<description><![CDATA[L’allumeur de rêves
 
I
 
Grand-Paulin revenait de son travail. Il était fatigué, mais satisfait. Il avait réussi à coller dans la journée toutes les affiches qu’on lui avait confiées. Et il y en avait. Des larges. Des petites. Des images amusantes. De longs discours qui n’en finissaient pas.
 
Grand-Paulin aimait les affiches aux personnages sympathiques. [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=24&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-align:center;" align="center"><strong><span style="font-size:14pt;color:#003366;">L’allumeur de rêves</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:10pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">I</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin revenait de son travail. Il était fatigué, mais satisfait. Il avait réussi à coller dans la journée toutes les affiches qu’on lui avait confiées. Et il y en avait. Des larges. Des petites. Des images amusantes. De longs discours qui n’en finissaient pas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin aimait les affiches aux personnages sympathiques. Il les contemplait. Examinait leurs moindres détails. Les plaçait avec un soin extrême.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Par contre, il collait sans enthousiasme celles où il n’y avait que des mots, des mots, toujours des mots. Il grommelait:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Du bla-bla-bla ! Du travail pour rien !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais il accomplissait tout de même sa tâche avec honnêteté. Car il était fier de sa réputation de bon colleur d’affiches.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">En réalité, il s’appelait Paulin. Il était si long, si maigre, que ses camarades l’avaient surnommé Grand-Paulin. Il trouvait lui-même que cela lui allait bien. Et il s’était habitué à son surnom.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Donc, ce soir-là, Grand-Paulin rentrait chez lui. Il se hâtait. Il allait retrouver sa chambre. Sa tranquillité. Son silence. La soupe qu’il se faisait mijoter en arrivant. Et puis ses livres. Il achetait à bon compte, aux étalages du boulevard, d’anciens livres de géographie. Des bandes dessinées aux images captivantes. Il avalait sa soupe et son fromage puis il se mettait au lit et se plongeait dans ses lectures.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Parfois, son regard quittait la ligne qu’il était en train de parcourir. Il oubliait brusquement le livre. Et à son tour, il se mettait à inventer une histoire extraordinaire. Il la racontait à voix haute. Personne ne pouvait l’entendre. L’appartement à côté du sien était inhabité. Sa dernière locataire était allée vivre chez ses enfants. Et nul n’avait répondu à l’écriteau : « Appartement à louer », placé depuis quatre mois par la concierge au balcon de l’immeuble.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">C’était normal. L’appartement n’avait aucun confort. Pas d’eau à l’évier. Seul, un robinet alimentait l’étage. Et cependant, le loyer était cher. Au fond, Grand-Paulin se trouvait bien satisfait d’être seul dans son coin. Il pouvait dire ses histoires tout haut. Il ne gênait personne.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Pourtant, il avait parfois le regret qu’aucun enfant ne fût près de lui. Pour l’écouter. Pour inventer avec lui des contes extraordinaires. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il aimait les enfants. Il n’en avait jamais eu. Ni neveux. Ni amis. Et cela, c’était sa grande peine cachée. Celle qu’il dissimulait en chantant sur son échelle. En riant avec les camarades. En<span>  </span>plaisantant à toute heure du jour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On disait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Grand-Paulin est un joyeux luron.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui&#8230; Peut-être. Mais un joyeux luron peut avoir une grande tristesse bien cachée au fond de son cœur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà ce que Grand-Paulin se racontait en avançant sur le trottoir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et tout en réfléchissant, il arriva devant l’immeuble où il habitait.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Immédiatement, il sentit que l’ordre habituel des choses était changé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">D’abord, il n’y avait plus au balcon l’écriteau : « Appartement à louer ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ensuite, devant la loge de la concierge se trouvait une malle. Une grande malle d’osier. La concierge n’acceptait jamais qu’il y eût même un petit panier déposé provisoirement devant sa porte.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">A cette heure-ci, la dame aurait dû être dans sa loge. Assise à sa table. Lisant son journal. Chaque soir, Grand-Paulin l’apercevait de profil à travers la vitre de la porte. Il disait très fort :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bonsoir, madame Mougeot !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La dame, qui n’avait pas envie de se déranger de sa lecture, répondait très vite :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— &#8230;soir&#8230; sieur Paulin&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais aujourd’hui, Mme Mougeot ne lisait pas son journal. Elle n’était pas dans sa loge.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On entendait, venant de l’étage, sa voix forte. Sans arriver à comprendre ce qu’elle disait. Et d’autres voix lui répondaient.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Alors, Grand-Paulin commença à s’inquiéter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il gravit rapidement l’escalier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La porte, à côté de celle de sa chambre, était ouverte. Dans l’appartement, inoccupé jusqu’à présent, le désordre régnait. Une valise. Des caisses. Un grand sac.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin allait passer rapidement, car il était habituellement très discret.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Mougeot l’interpella :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— M’sieur Paulin&#8230;, vous avez de nouveaux voisins !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Derrière le grand sac, une jeune femme et un jeune homme souriaient. Et puis, un petit garçon de six ou sept ans avança, au-dessus de la valise, un visage rond aux yeux effarés.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin leva poliment sa casquette, se dandina un instant sur ses longues jambes puis, ne sachant plus quoi faire, rentra chez lui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il commença à préparer sa soupe, tout en méditant sur la nouvelle qu’il venait d’apprendre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’y croyait plus, finalement, à la possibilité d’avoir des voisins. Il s’était peu à peu installé dans sa solitude. Il s’y trouvait bien. Alors, ce soir, il aurait dû être fort mécontent d’être dérangé dans ses petites habitudes. Finies les histoires racontées à l’écho des murs. Il faudrait se taire, dorénavant, afin de ne pas être pris pour un vieux bonhomme à la cervelle folle, et il y aurait du bruit à côté! Un enfant qui allait crier, pleurer. Une femme qui chanterait. Un homme qui rirait trop fort.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin énuméra toutes ces nouveautés qui bouleverseraient certainement sa vie bien organisée. Mais à sa propre surprise, une grande chaleur qui ressemblait beaucoup à de la joie, inondait son cœur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">II</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin brossa la dernière affiche de la journée. Puis il descendit de son échelle pour contempler son ouvrage. C’était du travail bien fait. Pas un pli. Le tout bien<span>  </span>droit, bien équilibré, sur le mur en face de sa fenêtre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il était content que son employeur ait choisi cet emplacement. De la fenêtre de sa chambre, il pourrait ainsi apercevoir la grande image colorée. Le jardin représenté débordait de fleurs multicolores. Une jolie jeune fille assise dans un fauteuil d’osier semblait regarder Grand-Paulin. Il lui sourit. Lui chercha un nom. Un nom qui sonnerait doux. Qui irait bien avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds. Il décida qu’elle s’appellerait Nine.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il aimait moins l’affiche collée un moment avant. Cette publicité de charcuterie l’écœurait un peu. Le garçon, assis devant la pile de saucisses, avait pourtant l’air sympathique. De toute façon, Grand-Paulin ne pouvait le voir de sa fenêtre. Les Damien, eux, le verraient de leur balcon. Cela amuserait Thomas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Les Damien étaient les nouveaux voisins de Grand-Paulin. Peut-être ne se doutaient-ils pas que, dans sa pensée, il les considérait déjà comme de vrais amis.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’avait pas encore osé leur parler longuement. Il se contentait de saluer. De répondre un mot gentil en passant:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, il fait beau aujourd’hui. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ou encore :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— C’est vrai, les hirondelles sont revenues.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le petit garçon semblait le guetter sur le palier pour lui crier à tue-tête :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bonsoir, monsieur Paulin !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et invariablement, Grand-Paulin répondait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bonsoir ! As-tu été sage à l’école ? Grand-Paulin connaissait mal les enfants.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’avait pas l’habitude. Il ne savait pas qu’on ne demande jamais cela à un petit garçon turbulent.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Alors, le petit garçon, qui n’avait pas envie de répondre à une question aussi insensée, rentrait vite chez lui en haussant les épaules.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin se demandait ce qu’il aurait fallu dire pour parler davantage à l’enfant. Ce dont il avait très envie, au fond.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Mougeot, elle, savait beaucoup de choses sur les nouveaux voisins. Grand-Paulin, non par curiosité mais par sympathie, avait été heureux de les apprendre à son tour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">M. Damien s’appelait Paul. Mme Damien, Yolande. Comme une dame des contes d’autrefois. Cela lui convenait. Elle était jolie, mince, brune, et avait une voix très douce. Quant au petit garçon, il se nommait Thomas. Grand-Paulin le trouvait beau comme une image avec ses boucles sombres et ses yeux bleus. Mais d’après ce qu’il percevait parfois à travers les cloisons, il savait qu’il n’était pas toujours sage comme une image.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas n’aimait pas la purée de pois cassés. Ni les épinards. Cela s’entendait de loin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Paul et Yolande Damien étaient vendeurs dans un grand magasin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le matin, ils emmenaient Thomas à l’école. A midi, Thomas mangeait à la cantine. Il restait après la classe dans une garderie. Le soir, ils revenaient tous ensemble vers vingt heures.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin guettait leur retour. Sans se montrer. De sa fenêtre, il voyait arriver le trio qui riait et bavardait sur le trottoir. Puis lui parvenait le bruit de leurs pas dans l’escalier. Les réflexions de ce diablotin de Thomas fusaient :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— J’ai battu Jean-Louis à l’école. C’est lui qui avait commencé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le père et la mère grondaient. Grand-Paulin souriait avec indulgence.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. Tout était donc bien organisé dans la vie du colleur d’affiches. Mais aux périodes heureuses de la vie succèdent parfois des moments plus tourmentés. Et inversement. Grand-Paulin le savait. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il savait aussi qu’il allait bientôt avoir soixante-cinq ans. Que cet âge sonnerait pour lui la fin de ses activités de colleur d’affiches. Le patron ne pouvait le garder. D’autres attendaient qu’il parte pour avoir du travail à leur tour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin le comprenait. D’ailleurs, sa retraite et ses petites économies lui suffiraient pour vivre. Il avait peu de besoins.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais l’idée de rester sans rien faire le rendait malade. Privé de son métier. Privé des gestes quotidiens qui avaient réglé sa vie pendant quarante-cinq ans. Il allait devenir inutile. Bon à rien. Une vieille bête. Il ne pourrait supporter cette situation.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin plia son échelle. Le patron avait dit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Puisque vous travaillez dans le quartier, demandez à votre concierge la permission de laisser l’échelle à la cave.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Mougeot avait accepté.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le colleur d’affiches mit son échelle sur son épaule, prit son pinceau et son pot de colle dans une main, et se dirigea vers son immeuble.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il se sentait soudain bien las, presque triste. Il avait horreur de la tristesse. Il essayait toujours de la repousser lorsqu’il la sentait fondre sur lui. Mais ce soir, il avait bien du mal à être plus fort qu’elle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ses soixante-cinq ans seraient là dans un mois. Il allait falloir s’en accommoder. Et arriver à vivre les bras ballants et inutiles.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il rangea son échelle. Monta l’escalier, son pot de colle à la main.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Une voix le héla d’en bas. Il reconnut celle de Mme Damien.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Monsieur Paulin ! Attendez-moi. J’ai quelque chose à vous dire.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il s’arrêta. Mme Damien arrivait, essoufflée. Près d’elle se tenait Thomas. Les yeux brillants. Les cheveux ébouriffés. L’air très excité. C’est lui qui parla le premier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Monsieur Paulin&#8230;, tu aimes la glace à la fraise ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’eut pas le temps de répondre. Mme Damien enchaînait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas a six ans aujourd’hui. On m’a permis de sortir plus tôt. Paul viendra me rejoindre après la fermeture du magasin. Nous allons fêter l’anniversaire de Thomas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Elle montra son panier à provisions.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Voilà. Je vais faire un bon souper. Nous vous invitons.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin resta devant eux. Confus. Embarrassé. Regardant ses mains pleines de colle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas hurla :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Dis oui, monsieur Paulin ! Dis oui !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et puis, subitement, il ordonna :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Allez ! Va te laver les mains, on va passer à table.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas, tu es infernal, protesta sa mère. Elle se précipita vers sa porte.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Je me presse. Il faut que je prépare mon repas. A tout à l’heure, monsieur Paulin. Nous comptons sur vous.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Elle entraîna Thomas qui criait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu aimes aussi la salade de tomates ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui. Il aimait tout. Ses voisins. Les gens. La vie. Les tomates. Vite, une bonne toilette pour faire honneur à ses hôtes. Vite descendre chez le marchand de jouets le plus proche pour faire un cadeau à Thomas. Ne pas oublier des fleurs pour sa maman. Depuis quand n’a-t-il pas acheté des fleurs ? Il est heureux. Affairé. Important.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. Ils étaient arrivés ses soixante-cinq ans ! Aujourd’hui avait été sa dernière journée de travail. Oh ! Pas de tristesse apparente. Le vieux Paulin avait bien tenu le coup. Les camarades avaient voulu lui offrir un « pot » d’adieu. Et lui, fidèle à sa réputation de joyeux luron, avait improvisé un discours.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. Ce soir, il montait l’escalier en essayant de secouer cette amertume qui s’installait en lui. Son cœur était lourd.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Dans un moment, la fête de la ville allait battre son plein. Grand-Paulin avait vu des lampions accrochés. Des baraques sur la place. Sur les trottoirs, devant les magasins, des étalages étaient disposés pour la braderie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ce soir, Grand-Paulin n’irait pas à la fête. Il n’en avait pas envie. La fête, c’est bon lorsqu’on a une famille avec soi. Une femme à son bras. Des enfants qui crient d’émerveillement devant les manèges.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Qu’est-ce qu’il ferait à la fête, lui ? Un vieux bonhomme, bon à rien dorénavant. Qu’on mettait de côté comme un outil usé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il rentra dans sa chambre. Il n’avait même pas envie de faire sa soupe. Pas envie d’ouvrir sa fenêtre pour regarder le ciel d’été qui devenait bleu sombre au-dessus des toits.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il s’assit sur son lit, contempla ses doigts calleux. Et leur parla :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Qu’est-ce que vous savez faire d’autre que de coller des affiches ? Vous ne savez pas dessiner, vous n’aimez pas jouer aux boules ni aux cartes&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il essaya d’imaginer des jours et des jours d’oisiveté. Il n’y parvint pas. On frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. M. Damien se tenait devant lui, l’air gêné.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— J’ai un grand service à vous demander&#8230; Notre magasin a fait un étalage à l’extérieur, pour la braderie&#8230; La vente se fera aussi la nuit&#8230; Les vendeurs seront de service à tour de rôle&#8230; Ma femme et moi assurons le service de cette première nuit&#8230; jusqu’à minuit&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il se tut un moment. Regarda Grand-Paulin qui essayait de deviner ce qu’on attendait de lui. Et brusquement, lança très vite :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Nous ne pouvons laisser Thomas seul. Pouvez-vous rester avec lui ? Il va dormir&#8230; J’en suis sûr&#8230; Mais vous comprenez&#8230;, nous n’avons personne à qui le confier&#8230; Ni parents&#8230;, ni amis&#8230; Mme Mougeot elle-même va à la fête&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il fixa des yeux inquiets sur Grand-Paulin, et répéta :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Vous comprenez&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Si Grand-Paulin comprenait ! Il en aurait sauté de joie s’il n’avait été subitement pénétré de la dignité de sa charge. Garder l’enfant ! Lui ! Le vieux bonhomme à la retraite !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Damien arrivait avec Thomas. Grand-Paulin répondait avec enthousiasme. La jeune femme expliquait qu’elle faisait souper Thomas, le mettait au lit, et que son mari et elle repartaient aussitôt.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas déchaîné, hurlait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— T’en fais pas, monsieur Paulin ! Tu peux me garder ! Je t’embêterai pas ! Je vais dormir ! Je vais être sage ! Tu peux en être sûr.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin n’en était pas sûr du tout. Il se hâta lui-même d’aller préparer sa soupe. Il se dit que ce soir la vie lui faisait un bien beau cadeau.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">III</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">M. et Mme Damien sont partis.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas est en pyjama. Un pyjama rouge. Avec des poussins blancs brodés sur la poche de la veste. Mais pas question pour lui de dormir. Il saute sur le lit. Va. Vient. Fait les honneurs de la chambre à Grand-Paulin. Exhibe tous ses jouets. Questionne. S’arrête avec de grands yeux étonnés. Et, tout à coup, bondit à nouveau aux quatre coins de la pièce. On dirait un feu follet. Il faudrait le calmer, pense Grand-Paulin qui commence à s’inquéter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Jouons au loto, propose-t-il.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— D’accord ! hurle le petit.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ils jouent un moment. Grand-Paulin n’a pas de chance. Il perd lamentablement. Alors, Thomas s’arrête.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non. C’est trop triste de toujours gagner. On va jouer aux dominos. Tâche d’être plus fort, cette fois-ci.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Hélas ! Aux dominos, Grand-Paulin n’est guère plus brillant. Ils abandonnent le jeu, mais il y a tout de même un instant d’accalmie. Le petit paraît soudain soucieux. Il examine le vieil homme, et tout à coup se décide à lui poser une question qui a l’air de le préoccuper.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Ça t’amuse que je t’appelle monsieur Paulin ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non, répond l’autre. Franchement non.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Alors, comment tu veux que je t’appelle ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— On m’appelle Grand-Paulin. Grand-Paulin ! Pour Thomas, c’est le délire !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il saute. Il crie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Grand-Paulin ! C’est le plus beau nom ! Tu es mon ami, Grand-Paulin ! Je le dirai à Jean-Louis, à la maîtresse, à toute la classe !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ciel ! Cet enfant devrait dormir. Comment fait-on pour endormir un enfant ? Faut-il chanter ? Grand-Paulin a une voix affreuse, éraillée. Et il chante faux. Puis, il ne connaît guère de chansons pour enfants. A part : « Au clair de la lune ». Il a essayé. Mais le rire de Thomas l’a stoppé net dès le début.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Qu’est-ce que tu chantes mal ! Et cette chanson, je l’aime pas ! Tu n’en connaîtrais pas plutôt une de Claude François.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Non. Il ne connaît pas. Et il commence sérieusement à s’affoler. Que vont penser de lui M. et Mme Damien ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La fenêtre est ouverte. Faut-il la fermer ? Cet enfant ne risque-t-il pas de prendre froid ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On entend au loin les rumeurs de la fête. Des bruits de pétards qui claquent.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas, qui a deviné le mouvement de l’homme vers la fenêtre, s’écrie, les sourcils froncés:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non. Il ne faut pas fermer. Il fait chaud.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et tout à coup son visage se détend. Il vient près de Grand-Paulin. Le tire vers le balcon. Sa tête s’appuie contre le vieil homme. Il murmure :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu entends la musique ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui. Des bribes de musique parviennent jusqu’à eux. L’éclat des klaxons d’autos s’y mêle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin caresse la tête de l’enfant. Une tête ronde et tiède où la frange des cheveux est douce comme de la soie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il demande doucement au petit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Veux-tu que je te raconte une histoire ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas se secoue. Il scande :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bravo ! Une histoire ! Une histoire ! Une histoire !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin se sent un instant désemparé. C’est la première fois qu’il a un auditeur. Mais, peu à peu, les histoires qu’il invente depuis si longtemps remontent à son esprit. Assis devant le balcon, la tête de l’enfant appuyée contre son épaule, il commence.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Les aventures se succèdent à l’oreille attentive du petit. Grand-Paulin l’entraîne au pays des petits hommes gris vainqueurs des gros géants Bêtas. Il lui explique les mésaventures de Dadou qui aurait tant voulu devenir sorcier, mais qui, n’y connaissant rien, avait mélangé toutes les formules magiques. Et puis l’histoire de Chandarli, le nain astucieux qui devint roi du Pays-des-chocolats-glacés. Et encore une autre histoire. Et encore&#8230;, et encore&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin regarde le visage de l’enfant. Est-ce qu’il dort ? Pas tout à fait. Mais cela ne va pas tarder. Ses paupières clignent. Il suce son pouce.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le vieil homme se tait. Il y a un moment de silence. Et subitement, Thomas bondit en criant :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Je t’ai eu ! Tu as cru que j’allais dormir !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il rit aux éclats. Heureux de la bonne blague qu’il vient de faire<span>  </span>à<span>  </span>son ami. Ses yeux pétillent de malice. Hélas ! Il ne paraît pas prêt à s’endormir !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Faut-il se fâcher? Faut-il être énergique&#8230; ? Exiger&#8230; ? Imposer&#8230; ? Grand-Paulin se sent de plus en plus désemparé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais, d’un seul coup, le visage de Thomas redevient sérieux. Il s’approche de Grand-Paulin. A la seconde, une expression angélique passe à nouveau dans ses yeux bleus. Et le vieil homme s’émerveille de voir avec quelle rapidité un visage d’enfant peut changer, passer de la malice à la tendresse, de la gaieté à la gravité. Il lui semble que, de toute sa vie, il n’aura jamais appris autant de choses qu’en cette nuit extraordinaire.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La petite main qui prend la grande main calleuse de Grand-Paulin est une main confiante, gentille et protectrice à la fois.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Écoute, Grand-Paulin, ne te fais pas de soucis ! Quand mes parents arriveront, je ferai semblant de dormir depuis longtemps. Je leur dirai pas qu’on s’est bien amusés tous les deux. Je te le promets.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin sursaute. Il a encore cru à la sagesse subite de l’enfant. C’est inimaginable. Maintenant il est complice d’un mensonge. Cet enfant va le rendre fou.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le pauvre colleur d’affiches s’assoit devant le balcon. A bout d’idées. A bout d’espoir. C’est fini. Mme et M. Damien n’auront plus jamais confiance en lui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas s’est approché de l’homme. Il tire un banc près de la chaise où ce dernier est assis. Il appuie sa tête contre lui. Sa voix est tendre. Qu’est-ce qu’il va encore imaginer ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin, si tu me racontais une histoire d’amour ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin le regarde, ahuri.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">D’amour ! Qu’est-ce qu’il y connaît, lui qui a toujours vécu seul, retiré dans son trou, entre sa soupe et son fromage, ses affiches et ses livres ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, insiste Thomas avec gentillesse, tu ne m’as raconté que des histoires de bagarres. J’en ai assez. Je voudrais maintenant une histoire d’amour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ses yeux fixent le vieil homme, pleins de douceur et de sérieux. Mais, derrière cette douceur, il y a comme une petite flamme, moitié entêtement, moitié malice, qui inquiète Grand-Paulin. Il faut absolument obéir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Son regard rencontre la grande affiche qu’il a mise, il y a trois semaines, en face du balcon.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">L’enfant aussi la regarde. Et il demande doucement :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu sais comment elle s’appelle ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Nine, répond machinalement l’homme.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et l’autre, là-bas, sur l’affiche qui est en face, tu sais comment il s’appelle ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Clo, répond encore Grand-Paulin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Elle est jolie, la dame, ajoute gravement l’enfant. Tu sais pourquoi elle est triste ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui. Grand-Paulin le sait. Il vient de le comprendre à l’instant même. Il vient à l’instant de comprendre l’histoire de Nine et de Clo. Nine dans son jardin fleuri, avec ses<span style="letter-spacing:-1.1pt;"> </span>cheveux blonds et ses yeux tendres. Clo, en face, de l’autre côté de la rue, devant son tas de charcuterie. Nine et Clo de la nuit, dont Thomas et Grand-Paulin se racontent mutuellement la belle aventure.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">IV</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Nine n’aime pas le jour, commence Grand-Paulin. Les jours de soleil, la chaleur brûle son visage. Les jours de pluie, l’eau fait des rigoles noires sur ses joues, ses bras nus, sa robe de mousseline.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et le jour, intervient Thomas, tout cela se voit. Clo, là-bas, en face, de l’autre côté de la rue, est témoin de tout ce gâchis. Et Nine est malheureuse.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, approuve le vieil homme. C’est pour cela que Nine n’aime que la nuit. N’importe quelle nuit. La nuit bleue de lune. La nuit de pluie. Argentée de brouillard. Ou poudrée de neige. Le lampadaire de la rue fait briller ses cheveux blonds. Sa robe de mouseline devient rosé. Les fleurs de son jardin semblent revivre. Là-bas, en face, Clo sourit. Son bon regard posé sur elle. Et Nine se demande ce qu’il pense. Sachant très bien qu’elle ne le saura jamais.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Moi, je le sais ! s’écrie Thomas. Et je vais te le dire. Clo, non plus, n’aime pas le jour. N’importe quel jour. Avec du soleil ou avec de la pluie. Parce que le jour éclaire toutes ces saucisses, tous ces pâtés, tous ces saucissons. C’est trop. Moi, ça me donne mal au cœur de les regarder. Clo aussi a honte d’être comme un goinfre devant toutes ces nourritures.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et la nuit&#8230;, murmure Grand-Paulin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— La nuit, coupe Thomas impétueusement, la lumière de la rue n’éclaire que le côté gauche où se trouve Clo.</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">L’enfant se penche. Il tire Grand-Paulin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Regarde. Dans l’ombre, on ne voit plus toute cette « mangeaille ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Certes, le langage de Thomas n’est pas très académique, mais Grand-Paulin pense comme lui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu as raison. La nuit, Clo contemple les cheveux blonds de Nine, sa robe rosé. Il sait qu’à ce moment elle peut aussi le regarder sans penser qu’il est un affreux glouton.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu sais, dit Thomas. Hier, j’ai bien vu, il y a même une grosse bouteille de vin sur la table de Clo.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et Nine, tu sais ce qu’elle boit ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bien sûr! Je sais lire. C’est écrit sur l’affiche. « L’eau est fade, buvez de la Cocoli bien fraîche ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu as lu tout cela ? s’étonne l’homme.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Papa m’a un peu aidé, avoue l’enfant.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bon. Alors, revenons à notre histoire, reprend Grand-Paulin. Clo voudrait bien dire à Nine qu’elle est belle. Qu’il accepte de vivre toute sa vie de Cocoli fraîche. Pour lui plaire. Mais il sait qu’il n’y arrivera jamais.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Pourquoi ? murmure le petit garçon tristement. Clo ne pourrait-il pas se détacher de sa chaise. Se décoller de son papier. Traverser la rue. Et ne plus être le bonhomme de la charcuterie Babinou ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu as lu ça aussi ? questionne Grand-Paulin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Maman m’a aidé. « La charcuterie Babi-nou, la charcuterie de chez nous. »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et Nine devra continuer à boire de la Cocoli toute sa vie, sans jamais parler à Clo.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oh! C’est trop triste ! se lamente Thomas au bord des larmes.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin est tout remué devant l’émotion du petit. Il se trouve bien malin avec ses histoires à faire pleurer les enfants. Il ne réfléchit plus. Il lance :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Mais la situation peut s’arranger.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">— C’est vrai ? hurle Thomas bien réveillé maintenant. Raconte, Grand-Paulin !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">L’homme prend un grand souffle. Cherche l’inspiration. Et jette d’un trait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Alors, Zorro est arrivé !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il y a un grand silence. Thomas regarde le vieil homme avec des yeux réprobateurs. Il secoue la tête. Et articule avec force :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non. Pas de Zorro. C’est fini, Zorro. On n’en parle plus. Grand-Paulin est arrivé. C’est toi qui vas tout arranger. Tu entends ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui, Grand-Paulin entend. Il bredouille. Marmonne une protestation.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais la porte s’ouvre. Les parents du garçon sont là.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Excusez-nous, dit Mme Damien. Il est un peu tard.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas a été sage ? demande M. Damien.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Au milieu des remerciements qu’on lui adresse, Grand-Paulin se lève. La voix de Thomas le poursuit.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— N’oublie pas que tu m’as promis d’arranger cette histoire.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’a rien promis ! Cet enfant est terrible. Au moment où on le croit satisfait, il a de nouvelles exigences. Bon, il sera temps demain pour trouver une réponse sans perdre sa dignité. Et surtout sans perdre la confiance des yeux bleus de Thomas fixés sur lui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Maintenant, Grand-Paulin est dans sa chambre. Il n’a pas sommeil. Les rumeurs de la ville en fête se sont tues. De sa fenêtre ouverte, il voit la rue. Calme. Le lampadaire éclairant les deux affiches.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Quelle idée a-t-il eue d’aller raconter cette histoire ? Thomas ne l’a pas pris pour un vieux bonhomme bon à rien. Il le croit capable de remplacer Zorro, héros invincible de la télévision et des bandes dessinées. Naturellement, c’est une idée flatteuse. Un sourire se dessine au coin des lèvres du vieil homme. Mais comment s’acquitter d’une telle mission ? Comment trouver un dénouement à l’histoire sans décevoir l’enfant ?</span></p>
<p><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et tout à coup, la solution jaillit, claire, nette, à l’esprit du colleur d’affiches. Il sera le héros qui sauve les malheureux. Il sera le bienfaiteur de Nine et de Clo. Il sera plus fort que Zorro. Il sera Grand-Paulin !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il ouvre sa chambre. Descend doucement sans faire grincer les marches. Mme Mougeot a l’oreille fine. Il pousse la porte de la cave. Sa grande échelle est là. Il doit la rapporter à son ancien patron, demain. A côté, il a rangé ses brosses, ses éponges, son pot de colle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Sans bruit, il ouvre la porte de la rue. Il sort son échelle, sa caisse.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il dresse l’échelle le long de l’affiche vantant la charcuterie Babinou. Retourne remplir un seau d’eau à la cave. Revient. Monte à l’échelle. Et s’active.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Une sorte de fièvre s’est emparée de lui. Il mouille. Racle. Décolle. Il sort son couteau et découpe la grande affiche dressée devant lui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il faut faire vite. Dans quelques heures, l’aube sera là. Il aurait bonne mine, lui, le colleur d’affiches, s’il était surpris sur son échelle en train de défaire son propre travail.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le papier glisse. Il ne faut pas le déchirer : la tête d’abord, puis les épaules. Le corps entier de Clo se détache peu à peu du fond de charcuteries étalées devant lui. Surtout, ne pas oublier la chaise.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">A présent, il lui faut descendre de l’échelle. Et surtout ne pas abîmer la silhouette du garçon qui se balance au bout de son bras. Il tire l’échelle et la met devant l’affiche où Nine semble attendre, souriante.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le pot de colle, la brosse, l’éponge, tout est là. L’échelle tremble un peu. Grand-Paulin aussi. Il faut qu’il réussisse. Thomas croit en lui. Il ne peut pas le décevoir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">V</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas se penche à la fenêtre. Il agrippe la main de Grand-Paulin. Il ne parle pas. Il ouvre de grands yeux extasiés.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Depuis la fameuse nuit de Nine et de Clo, deux jours se sont écoulés.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais le lendemain même de cette nuit mémorable, Grand-Paulin recevait la récompense de son exploit. Dès son retour de l’école, Thomas s’est précipité dans la chambre de son ami, chantant à tue-tête :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Grand-Paulin est arrivé ! Il a tout arrangé ! Le Grand-Paulin ! C’est mon grand copain !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Quelle belle chanson ! Pour lui ! Le vieil homme en rougissait. En balbutiait.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et Mme Damien, arrivée derrière son fils, a essayé de comprendre :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Mais&#8230; Thomas&#8230; Qu’est-ce que tu chantes-là ? Et ne crie pas ainsi, madame Mougeot va te gronder. Pourquoi chantes-tu ainsi pour monsieur Paulin ? Qu’est-ce qu’il a fait ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin se tait, confus. Thomas prend un air mystérieux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— C’est un secret, juste entre nous deux. Mme Damien, restée devant la porte ouverte, sourit.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Ah! Bon ! J’ai compris. Je ne dois pas m’en mêler. D’accord. Je vais préparer mon souper. N’ennuie pas monsieur Paulin trop longtemps. Et n’oublie pas que tu vas te coucher tôt, ce soir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">L’enfant s’est assis, songeur, devant la fenêtre. Les sourcils froncés sous les boucles de choses. Lui dire qu’elle voulait qu’il soit son ami. Lui dire que&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et Clo, interrompt Thomas. Tu te souviens comme il avait l’air malheureux ? Il aurait voulu dire tant de choses à Nine. Lui dire qu’il voulait qu’elle soit son amie. Lui dire que&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, continue Grand-Paulin. Lui dire qu’il s’ennuyait seul devant son tas de charcuterie. Alors, l’autre soir, je suis monté sur ma grande échelle&#8230; Et je me suis approché de Nine.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et elle t’a parlé ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Elle a eu l’air de faire un effort. Un immense effort. J’ai senti l’affiche qui tremblait.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— C’est vrai ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— C’est vrai. Je lui ai dit : « Comment vous appelez-vous ? »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— C’était pas facile pour elle de parler, hein, Grand-Paulin ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non. Pas facile quand on a passé sa vie à être muette, dessinée sur une affiche. Mais j’ai tout de même entendu : Nine&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu avais deviné son nom déjà !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui. Et tout à coup, elle a regardé l’affiche de charcuterie. Elle a dit : Clo&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— On avait deviné ! s’écrie Thomas, les yeux brillants.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui. Alors, j’ai changé l’échelle de place. Je suis allé vers Clo. J’ai encore nettement senti l’affiche qui tremblait. Tout paraissait s’y bousculer. Et tout à coup, j’ai vu Clo se lever, se détacher&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tout seul ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Hum&#8230; Oui&#8230; Je crois&#8230; Bon&#8230; Je l’ai pris. J’ai pris la chaise. Et je les ai amenés dans le jardin de Nine&#8230; Alors, le garçon s’est tourné vers moi. Il a dit tout doucement « merci ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu es épatant, Grand-Paulin ! </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Sans même s’en rendre compte, le vieil homme approuve :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais Thomas enchaîne:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et en ce moment, Grand-Paulin, qu’est-ce qu’ils disent ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Clo dit qu’il est bien dans ce jardin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Qu’il ne mangera plus jamais de ces kilos de grosses saucisses.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bien sûr! Et que, dans le jardin de Nine, il fait bon&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et que Nine est jolie&#8230; Et qu’ils sont amis pour toujours. Et Nine, qu’est-ce qu’elle dit ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Elle dit qu’elle est heureuse&#8230; </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Et est-ce qu’elle continuera à boire de la Cocoli&#8230; Dis&#8230; Grand-Paulin&#8230; qu’est-ce que tu as ? Pourquoi<span>  </span>tu ouvres tout grand ta<span>  </span>bouche et tes yeux ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin montre l’affiche du doigt. Il questionne d’une voix étouffée :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas&#8230; Tu peux lire ce qui est écrit sur l’affiche ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Naturellement, affirme le petit en haussant les épaules.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il récite par cœur, avec assurance, en faisant mine de lire :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— L’eau est fade, buvez de la Cocoli bien fraîche.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non, intervient sévèrement l’homme. Tu ne lis pas. Tu récites. Et moi, je me suis trompé en recollant les lettres. Et voici ce qu’on peut lire maintenant: « La Cocoli est fade, buvez de l’eau bien fraîche. »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bravo ! s’écrie Thomas dans un bel éclat de rire. Et Nine ne boira plus jamais de cette Cocoli. Tu es un as, Grand-Paulin !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le vieil homme n’en est pas sûr du tout. Il a même une petite appréhension. Il a abîmé deux affiches. Lui qui a passé sa vie à soigner celles qu’on lui confiait. Si on découvrait sa faute ! Il serait puni, certainement.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Bah ! Dans quinze jours, d’autres affiches remplaceront celles-ci. Dans quinze jours, il aura trouvé une autre histoire à raconter à Thomas. Encore plus belle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas murmure :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu vois que tu connais des histoires d’amour. Et c’est beau, les histoires d’amour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, c’est beau, affirme Grand-Paulin avec conviction.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Tous deux contemplent le visage rosé de Nine. Sa robe vaporeuse est dorée sous la lueur du lampadaire qui vient de s’allumer. Clo, en face, est paisible au milieu des fleurs tendres du jardin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, c’est beau une histoire d’amour !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais un petit pincement serre cependant le cœur de Grand-Paulin. Quand<span>  </span>la grande affiche aura disparu, quand elle sera remplacée par une autre, il a l’impression qu’il perdra deux amis. Lorsque Thomas ne sera pas là, le vieil homme sera à nouveau seul dans sa chambre. A tourner en rond. A chercher quelqu’un à qui parler. Et Nine et Clo ne lui souriront plus. Ils ne l’encourageront plus de leur bon regard, de l’autre côté de la rue.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il hausse les épaules. Il se traite de vieille bête qui ne sait pas ce qu’elle veut.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas le quitte, appelé par sa mère.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il est temps de fermer la fenêtre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">VI</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas est sur le balcon. Piaffant. Ne tenant plus en place. Tournant la tête, à droite, à gauche. Examinant la rue, en bas. Guettant dans tous les sens.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il bouscule un pot de fleurs. Une tige brisée tombe sur le carrelage.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Sa mère soupire :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Décidément, je n’arriverai jamais à avoir des géraniums sur ce balcon !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il a un peu de remords. Cinq minutes. Puis recommence à s’agiter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Pourquoi Grand-Paulin rentre-t-il avec autant de retard, ce soir ? Un soir comme celui-là. Où toutes les nouvelles à annoncer à la fois se bousculent dans l’esprit de Thomas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">D’abord, le départ de Nine et de Clo. Oui, ils sont partis. Dans la nuit, sans doute. Grand-Paulin avait heureusement averti l’enfant:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu sais, ils ne peuvent pas rester toute leur vie ici. Un jour, en te réveillant ou en rentrant de l’école, tu ne les verras plus. Ils seront allés vers un autre pays.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Où il y a un plus beau jardin ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui. Et ils se promèneront au milieu des oiseaux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Des écureuils&#8230;, des biches&#8230; Et ils bougeront, marcheront, parleront&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. C’est arrivé. Hier, il faisait trop sombre, sans doute, Thomas n’a rien vu.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ce matin, il dormait à moitié lorsque ses parents l’ont amené à l’école. Et ce soir seulement, il s’est rendu compte des changements de la rue.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Plus de Nine et de Clo sur l’affiche. Mais une autre affiche à la place. Une grande affiche avec une superbe auto bleue. Une dame et un monsieur dans l’auto. Ils partent. Où ? Des noms de pays chantent dans la tête de Thomas. Des noms entendus. A peine retenus. Qui resurgissent devant l’auto merveilleuse et le paysage de palmiers qui l’accompagne. L’Italie. La Norvège. Non. La Norvège, ce n’est peut-être pas du côté des palmiers. Il faudrait se renseigner.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin va arriver. Il va trouver une belle histoire sur la nouvelle affiche. Ils se consoleront mutuellement tous les deux du départ de Nine et de Clo. Car il faut l’avouer, Thomas a au fond du cœur un vrai chagrin de la perte de ses amis. Lui et Grand-Paulin ont passé de merveilleuses soirées à les contempler. A découvrir un détail nouveau. A leur prêter mille et une aventures.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il y a aussi une autre nouvelle. Celle qui leur fera oublier leur peine. Celle qui apportera à Grand-Paulin beaucoup de bonheur, et à Thomas beaucoup de fierté.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Maman, c’est moi qui vais tout dire à Grand-Paulin, hein ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Damien cesse de faire glisser son fer à repasser sur la chemise étalée devant elle. Elle lève la tête. Réfléchit un moment.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Si tu veux. Mais j’ajouterai quelques détails pour qu’il comprenne mieux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Tout à coup, les yeux de Thomas s’arrondissent, fixant l’affiche que le remplaçant de Paulin a dû coller ce matin à la place occupée hier encore par Nine et Clo. Est-ce qu’il rêve ? La dame blonde installée dans l’auto ressemble à Nine ! Et le jeune homme assis à ses côtés, ne ressemble-t-il pas à Clo ? Si cela était vrai, la merveilleuse histoire d’amour continuerait. Oh ! On peut faire confiance à Grand-Paulin. Il comprendra, lui, ce qui s’est passé. Il connaîtra toutes les aventures vécues par Nine et Clo pour arriver jusque dans cette belle auto. Que de passionnantes histoires en perspective !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Ça y est ! Cette fois-ci, tout le géranium est par terre !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La voix de Mme Damien retentit, excédée. Thomas navré s’empresse de ramasser les tiges cassées. Il essaye maladroitement de les replanter dans le pot. Mais son esprit s’envole bien loin des feuilles et des pétales meurtris.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">&#8230;Pendant ce temps, Grand-Paulin revient lentement vers son logis.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La journée a été longue. Thomas, parti à l’école, ne doit rentrer qu’à la nuit. Nine et Clo s’en sont allés. Et la solitude a pesé sur lui un peu plus lourdement aujourd’hui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il a vu son collègue, le nouveau colleur d’affiches, arriver dans la rue avec son échelle et ses pots. Grand-Paulin connaît le travail qui va suivre. Laver. Gratter. Racler. Et il n’a pas besoin de beaucoup d’imagination pour se représenter Clo arraché de sa chaise, la robe de Nine déchirée par lambeaux, les fleurs du jardin devenues des débris sales et mouillés jonchant le trottoir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin n’a pas voulu voir cela. Il est parti. Loin du quartier calme. Il a marché dans les rues bruyantes. Cherchant dans sa tête la belle histoire à raconter pour consoler Thomas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Car Thomas va avoir du chagrin, sûrement.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Lui, Grand-Paulin, s’il se sent autant attristé par la destruction de l’affiche qui a fait leur joie, c’est à cause de l’enfant, naturellement.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le vieil homme mesure un instant sa propre tristesse. Il hausse les épaules. Se secoue avec sévérité. Peut-on être ému à ce point parce qu’une affiche est remplacée par une autre. Il raconte des histoires, d’accord. Mais s’il se met à y croire comme un enfant, c’est qu’il devient un peu gâteux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il passe devant des vitrines éclairées. Traverse des rues au va-et-vient incessant. Et se rapproche peu à peu du quartier qu’il habite.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il hâte le pas. Thomas a dû rentrer maintenant. C’est pour le vieil homme le bon moment de la journée. L’enfant devant se coucher tôt, Mme Damien ne permet à son fils que vingt minutes de visite pour son « vieux copain », comme il dit. Et pendant ces vingt minutes, Grand-Paulin se sent redevenir utile. Indispensable même. Et c’est merveilleux. Cela lui fait oublier momentanément son désœuvrement de la journée. Ces longues heures où il a l’impression de n’être plus qu’un oisif traînant sa solitude et son ennui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il aimerait avoir un tout petit travail. Même un travail sans salaire. Qui lui prouverait qu’il n’est pas écarté d’un seul coup de toute activité. C’est idiot. Il le sait. D’autres s’accommodent très bien de ne plus rien faire. Ils aiment la pêche, le bricolage. Bon. Lui, il est comme ça. Depuis l’âge de quinze ans, il travaille. Il ne peut changer à soixante-cinq ans.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il est maintenant arrivé devant son immeuble. Il gravit l’escalier s’attendant aux cris habituels de Thomas qui doit le guetter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais Thomas, absorbé par ses travaux de jardinier d’occasion et par mille pensées, n’a pas entendu les pas de son ami dans le couloir. Le bruit de sa clef dans la serrure le fait bondir. Il court sur le palier. Sa voix éclate en fanfare :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Grand-Paulin, Nine et Clo sont revenus ! Enfin, je crois. Je suis presque sûr. Tu vas voir. Et toi, tu vas aller raconter des histoires pour<span>  </span>plein<span>  </span>de copains et<span>  </span>de copines&#8230; parce que le magasin, c’est<span>  </span>pas loin, et tu auras une chaise pour t’asseoir&#8230; et puis le directeur, il te donnera&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin essaye de comprendre. Il voudrait placer une demande d’explications. Mais Mme Damien parle à son tour :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui&#8230; Entrez, monsieur Paulin, entrez vous asseoir un moment. Thomas mélange un peu tout. Je vais vous mettre au courant.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il entre. La cuisine sent bon le ragoût qui cuit et l’odeur du linge lessivé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On lui tend une chaise. Il s’assoit. Intrigué. Emprunté. Tandis que Thomas et sa mère prennent un air mystérieux qui commence à l’inquiéter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Voilà, commence Thomas. Je vais tout te raconter : dans le magasin, y a des petits copains&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Damien intervient doucement :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas&#8230; Jamais monsieur Paulin n’arrivera à comprendre&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Maintenant, Thomas et ses parents parlent à la fois.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">M. Damien explique les conditions du travail proposé à Grand-Paulin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Damien décrit le joli coin où Grand-Paulin va dorénavant raconter ses histoires.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas parle de copains et de copines qui vont être si heureux d’écouter son ami.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin se tait. Il savoure en lui cette joie merveilleuse qui lui donne envie de rire comme un enfant. Cette fierté qui le réchauffe chaque fois qu’il se répète : « Grand-père&#8230;, je serai grand-père de tous ces petits enfants&#8230; J’aurai fort à faire ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Nous allons souper ensemble, décide M. Damien.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin, malgré sa confusion, n’a pas la force de protester. Thomas l’entraîne déjà vers le balcon.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Viens voir ! Nine et Clo sont revenus !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bien sûr ! constate Grand-Paulin. Je vais te dire comment.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et la belle histoire continua.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;"><span style="font-size:10pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:4.8pt;text-align:right;text-indent:19.85pt;line-height:135%;" align="right"><span style="font-size:11pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:4.8pt;text-align:right;text-indent:19.85pt;line-height:120%;" align="right"><span style="font-size:11pt;line-height:120%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:9pt;color:#003366;">Luce Fillol</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><em><span style="font-size:9pt;color:#003366;">L’allumeur de rêves</span></em></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:4.8pt;text-align:right;text-indent:19.85pt;line-height:120%;" align="right"><span style="font-size:9pt;line-height:120%;color:#003366;">Paris, Editions de l’Amitié, 1980</span><span style="font-size:10pt;line-height:120%;color:#003366;"></span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/24/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/24/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/24/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/24/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/24/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/24/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/24/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/24/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/24/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/24/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/24/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/24/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=24&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>L’homme qui plantait des arbres &#8211; Jean Giono</title>
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		<pubDate>Wed, 04 Jul 2007 11:41:41 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[histoire]]></category>
		<category><![CDATA[pédagogie]]></category>
		<category><![CDATA[récits]]></category>

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		<description><![CDATA[L’homme qui plantait des arbres
Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout 
C’était, au moment où j’entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=23&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;line-height:150%;color:#003300;">L’homme qui plantait des arbres</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;"><em>Pour que le caractère d’un être humain dévoile des qualités vraiment exceptionnelles, il faut avoir la bonne fortune de pouvoir observer son action pendant de longues années. Si cette action est dépouillée de tout </em></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">C’était, au moment où j’entrepris ma longue promenade dans ces déserts, des landes nues et monotones, vers 1200 à 1300 mètres d’altitude. Il n’y poussait que des lavandes sauvages.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Je traversais ce pays dans sa plus grande largeur et, après trois jours de marche, je me trouvais dans une désolation sans exemple. Je campais à côté d’un squelette de village abandonné. Je n’avais plus d’eau depuis la veille et il me fallait en trouver. Ces maisons agglomérées, quoique en ruine, comme un vieux nid de guêpes, me firent penser qu’il avait dû y avoir là, dans le temps, une fontaine <span>ou </span>un puits. Il y avait bien une fontaine, mais sèche. Les cinq à six maisons, sans toiture, rongées de vent et de pluie, la petite chapelle au clocher écroulé, étaient rangées comme le sont les maisons et les chapelles dans les villages vivants, mais toute vie avait disparu.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">C’était un beau jour de juin avec grand soleil, mais, sur ces terres sans abri et hautes dans le ciel, le vent soufflait avec une brutalité insupportable. Ses grondements dans les carcasses des maisons étaient ceux d’un fauve dérangé dans son repas. </span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il me fallut lever le camp. A cinq heures de marche de là, je n’avais toujours pas trouvé d’eau et rien ne pouvait me donner l’espoir d’en trouver. C’était partout la même sécheresse, les mêmes herbes ligneuses. Il me sembla apercevoir dans le lointain une petite silhouette noire, debout. <span>Je la pris pour le tronc d’un arbre solitaire. A tout hasard, je me dirigeai vers elle. C’était un berger. Une trentaine de moutons couchés sur la terre brûlante se reposaient près de lui. </span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il me fit boire à sa gourde et, un peu plus tard, il me conduisit à sa bergerie, dans une ondulation du plateau. Il tirait son eau, excellente, d’un trou naturel, très profond, au-dessus duquel il avait installé un treuil rudimentaire.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Cet homme parlait peu. C’est le fait des solitaires, mais on le sentait sûr de lui et confiant dans cette assurance. C’était insolite dans ce pays dépouillé de tout. Il n’habitait pas une cabane mais une vraie maison en pierre où l’on voyait très bien comment son travail personnel avait rapiécé la ruine qu’il avait trouvée là à son arrivée. Son toit était solide et étanche. Le vent qui le frappait faisait sur les tuiles le bruit de la mer sur les plages. Son ménage était en ordre, sa vaisselle lavée, son parquet balayé, son fusil graissé ; sa soupe bouillait sur le feu. Je remarquai alors qu’il était aussi rasé de frais, que tous ses boutons étaient solidement cousus, que ses vêtements étaient reprisés avec le soin minutieux qui rend les reprises invisibles.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il me fit partager sa soupe et, comme après je lui offrais ma blague à tabac, il me dit qu’il ne fumait pas. Son chien, silencieux comme lui, était bienveillant sans bassesse.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il avait été entendu tout de suite que je passerais la nuit là ; le village le plus proche étant encore à plus d’une journée et demie de marche. Et, au surplus, je connaissais parfaitement le caractère des rares villages de cette région. Il y en a quatre ou cinq dispersés loin les uns des autres sur les flancs de ces hauteurs, dans les taillis de chênes blancs à la toute extrémité des routes carrossables.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Ils sont habités par des bûcherons qui font du charbon de bois. Ce sont des endroits où l’on vit mal. Les familles, serrées les unes contre les autres dans ce climat qui est d’une rudesse excessive, aussi bien l’été que l’hiver, exaspèrent leur égoïsme en vase clos. L’ambition irraisonnée s’y démesure, dans le désir continu de s’échapper de cet endroit.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Les hommes vont porter leur charbon à la ville avec leurs camions, puis retournent. Les plus solides qualités craquent sous cette perpétuelle douche écossaise. Les femmes mijotent des rancœurs. Il y a concurrence sur tout, aussi bien pour la vente du charbon que pour le banc à l’église, pour les vertus qui se combattent entre elles, pour les vices qui se combattent entre eux et pour la mêlée générale des vices et des vertus, sans repos. Par là-dessus, le vent également sans repos irrite les nerfs. Il y a des épidémies de suicides et de nombreux cas de folies, presque toujours meurtrières.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il<span>  </span>eut ainsi<span>  </span>devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et<span>  </span>nous allâmes nous coucher.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout, c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être, était-elle la propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi ses cent glands avec un soin extrême.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille étaient sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">C’est à ce moment-là que je me souciai de l’âge de cet homme. Il avait visiblement plus de cinquante ans. Cinquante-cinq, me dit-il. Il s’appelait Elzéard Bouffier. Il avait possédé une ferme dans les plaines. Il y avait réalisé sa vie.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il avait perdu son fils unique, puis sa femme. Il s’était retiré dans la solitude où il prenait plaisir à vivre lentement, avec ses brebis et son chien. Il avait jugé que ce pays mourait par manque d’arbres. Il ajouta que, n’ayant pas d’occupations très importantes, il avait résolu de remédier à cet état de choses.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Menant moi-même à ce moment-là, malgré mon jeune âge, une vie solitaire, je savais toucher avec délicatesse aux âmes des solitaires. Cependant, je commis une faute. Mon jeune âge, précisément, me forçait à imaginer l’avenir en fonction de moi-même et d’une recherche du bonheur. Je lui dis que, dans trente ans, ces dix mille chênes seraient magnifiques. Il me répondit très simplement que, si Dieu lui prêtait vie, dans trente ans, il en aurait planté tellement d’autres que ces dix mille seraient comme une goutte d’eau dans la mer. </span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il étudiait déjà, d’ailleurs, la reproduction des hêtres et il avait près de sa maison une pépinière issue des faines. Les sujets qu’il avait protégés de ses moutons par une barrière en grillage étaient de toute beauté. Il pensait également à des bouleaux pour les fonds <span>où, </span>me dit-il, une certaine humidité dormait à quelques mètres de la surface du sol.</span></p>
<p><span style="line-height:200%;">Nous nous séparâmes le lendemain.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">L’année d’après, il y eut la guerre de 14 dans laquelle je fus engagé pendant cinq ans. Un soldat d’infanterie ne pouvait guère y réfléchir à des arbres. A dire le vrai, la chose même n’avait pas marqué en moi ; je l’avais considérée comme un dada, une collection de timbres, et oubliée.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Sorti de la guerre, je me trouvai à la tête d’une prime de démobilisation minuscule mais avec le grand désir de respirer un peu d’air pur. C’est sans idée préconçue, sauf celle-là, que je repris le chemin de ces contrées désertes.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Le pays n’avait pas changé. Toutefois, au-delà du village mort, j’aperçus dans le lointain une sorte de brouillard gris qui recouvrait les hauteurs comme un tapis. Depuis la veille, je m’étais remis à penser à ce berger planteur d’arbres. « Dix mille chênes, me disais-je, occupent vraiment un très large espace. « </span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">J’avais vu mourir trop de monde pendant cinq ans pour ne pas imaginer facilement la mort d’Elzéard Bouffier, d’autant que, lorsqu’on en a vingt, on considère les hommes de cinquante comme des vieillards à qui il ne reste plus qu’à mourir. Il n’était pas mort. Il était même fort vert. Il avait changé de métier. Il 8ne possédait plus que quatre brebis mais, par contre, une centaine de ruches. Il s’était débarrassé des moutons qui mettaient en péril ses plantations d’arbres. Car, me dit-il (et je le constatais), il ne s’était pas du tout soucié de la guerre. Il avait imperturbablement continué à planter.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Les chênes de 1910 avaient alors dix ans et étaient plus hauts que moi et que lui. Le spectacle était impressionnant. J’étais littéralement privé de paroles et, comme lui ne parlait pas, nous passâmes tout le jour en silence à nous promener dans sa forêt. Elle avait, en trois tronçons, onze kilomètres dans sa plus grande largeur. Quand on se souvenait que tout était sorti des mains et de l’âme de cet homme, sans moyens techniques, on comprenait que les hommes pourraient être aussi efficaces que Dieu dans d’autres domaines que la destruction.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il avait suivi son idée, et les hêtres qui m’arrivaient aux épaules, répandus à perte de vue, en témoignaient. Les chênes étaient drus et avaient dépassé l’âge où ils étaient à la merci des rongeurs ; quant aux desseins de la Providence elle-même pour détruire l’œuvre créée, il lui faudrait avoir désormais recours aux cyclones. Il me montra d’admirables bosquets de bouleaux qui dataient de cinq ans, c’est-à-dire de 1915, de l’époque où je combattais à Verdun. Il leur avait fait occuper tous les fonds où il soupçonnait, avec juste raison, qu’il y avait de l’humidité presque à fleur de terre. Ils étaient tendres comme des adolescents et très décidés.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">La création avait l’air, d’ailleurs, de s’opérer en chaînes. Il ne s’en soucia pas ; il poursuivait obstinément sa tâche, très simple.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Mais en redescendant par le village, je vis couler de l’eau dans des ruisseaux qui, de mémoire d’homme, avaient toujours été à sec. C’était la plus formidable opération de réaction qu’il m’ait été donné de voir. Ces ruisseaux secs avaient jadis porté de l’eau, dans des temps très anciens.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Certains de ces villages tristes dont j’ai parlé au début de mon récit s’étaient construits sur les emplacements d’anciens villages gallo-romains dont il restait encore des traces, dans lesquelles les archéologues avaient fouillé et ils avaient trouvé des hameçons à des endroits où au vingtième siècle, on était obligé d’avoir recours à des citernes pour avoir un peu d’eau.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Le vent aussi dispersait certaines graines. En même temps que l’eau réapparaissaient les saules, les osiers, les prés, les jardins, les fleurs et une certaine raison de vivre.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Mais<span style="letter-spacing:-1.2pt;"> </span>la transformation s’opérait si lentement qu’elle entrait dans l’habitude sans provoquer d’étonnement. Les chasseurs qui montaient dans les solitudes à la poursuite des lièvres ou des sangliers avaient bien constaté le foisonnement des petits arbres mais ils l’avaient mis sur le compte des malices naturelles de la terre. C’est pourquoi personne ne touchait à l’œuvre de cet homme. Si on l’avait soupçonné, on l’aurait contrarié. Il était insoupçonnable. Qui aurait pu imaginer, dans les villages et dans les administrations, une telle obstination dans la générosité la plus magnifique ? </span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">A partir de 1920, je ne suis jamais resté plus d’un an sans rendre visite à Elzéard Bouffier. Je ne l’ai jamais vu fléchir ni douter. Et pourtant, Dieu sait si Dieu même y pousse ! Je n’ai pas fait le compte de ses déboires. On imagine bien cependant que, pour une réussite semblable, il a fallu vaincre l’adversité ; que, pour assurer la victoire d’une telle passion, il a fallu lutter avec le désespoir. Il avait, pendant un an, planté plus de dix mille érables. Ils moururent tous. L’an d’après, il<span>  </span>abandonna les érables pour<span>  </span>reprendre les hêtres<span>  </span>qui réussirent encore mieux que les chênes.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Pour avoir une idée à peu près exacte de ce caractère exceptionnel, il ne faut pas oublier qu’il s’exerçait dans une solitude totale ; si totale que, vers la fin <span>de </span>sa vie, il avait perdu l’habitude de parler. Ou, peut-être, n’en voyait-il pas la nécessité ?</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">En 1933, il reçut la visite d’un garde forestier éberlué. Ce fonctionnaire lui intima l’ordre de ne pas faire de feux dehors, de peur de mettre en danger la croissance de cette forêt naturelle<span>.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">C’était la première fois, lui dit cet homme naïf, qu’on voyait une forêt pousser toute seule. A cette époque, il allait planter des hêtres à douze kilomètres de sa maison. Pour s’éviter le trajet d’aller-retour, car il avait alors soixante-quinze ans, il envisa­geait de construire une cabane de pierre sur les lieux mêmes de ses plantations. Ce qu’il fit l’année d’après.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">En 1935, une véritable délégation administrative vint examiner <span>la forêt naturelle. </span>Il y avait un grand personnage des Eaux et Forêts, un député, des 11techniciens. On prononça beaucoup de paroles inutiles. On décida de faire quelque chose et, heureusement, on ne fit rien, sinon la seule chose utile : mettre la forêt sous la sauvegarde de l’État et interdire qu’on vienne y charbonner. Car il était impossible de n’être pas subjugué par la beauté de ces jeunes arbres en pleine santé. Et elle exerça son pouvoir de séduction sur le député lui-même.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">J’avais un ami parmi les capitaines forestiers qui était de la délégation. Je lui expliquai le mystère. Un jour de la semaine d’après, nous allâmes tous les deux à la recherche d’Elzéard Bouffier. Nous le trouvâmes en plein travail, à vingt kilomètres de l’endroit où avait eu lieu l’inspection.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Ce capitaine forestier n’était pas mon ami pour rien. Il connaissait la valeur des choses. Il sut rester silencieux. J’offris les quelques œufs que j’avais apportés en présent. Nous partageâmes notre casse-croûte en trois et quelques heures passèrent dans la contemplation muette du paysage.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Le côté d’où nous venions était couvert d’arbres de six à sept mètres de haut. Je me souvenais de l’aspect du pays en 1913, le désert… Le travail paisible et régulier, l’air vif des hauteurs, la frugalité et surtout la sérénité de l’âme avaient donné à ce vieillard une santé presque solennelle. C’était un athlète de Dieu. Je me demandais combien d’hectares il allait encore couvrir d’arbres.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Avant de partir, mon ami fit simplement une brève suggestion à propos de certaines essences auxquelles le terrain d’ici paraissait devoir convenir. Il n’insista pas. « Pour la bonne raison, me dit-il après, que ce bonhomme en sait plus que moi. » Au bout d’une heure de marche, l’idée ayant fait son chemin en lui, il ajouta : « Il en sait beaucoup plus que tout le monde. Il a trouvé un fameux moyen d’être heureux ! »</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">C’est grâce à ce capitaine que, non seulement la forêt, mais le bonheur de cet homme furent protégés. Il fit nommer trois gardes forestiers pour cette protection et il les terrorisa de telle façon qu’ils restèrent insensibles à tous les pots-de-vin que les bûcherons pouvaient proposer. L’œuvre ne courut un risque grave que pendant la guerre de 1939. Les automobiles marchant alors au gazogène, on n’avait jamais assez de bois. On commença à faire des coupes dans les chênes de 1910, mais ces quartiers sont si loin de tous réseaux routiers que l’entreprise se révéla très mauvaise au point de vue financier. On l’abandonna. Le berger n’avait rien vu. Il était à trente kilomètres de là, continuant paisiblement sa besogne, ignorant la guerre de 39 comme il avait ignoré la guerre de 14.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">J’ai vu Elzéard Bouffier pour la dernière fois en juin 1945. Il avait alors quatre-vingt-sept ans. J’avais donc repris la route du désert, mais maintenant, malgré le délabrement dans lequel la guerre avait laissé le pays, il y avait un car qui faisait le service entre la vallée de la Durance et la montagne. Je mis sur le compte de ce moyen de transport relativement rapide le fait que je ne reconnaissais plus les lieux de mes premières promenades. Il me semblait aussi que l’itinéraire me faisait passer par des endroits nouveaux. J’eus besoin d’un nom de village pour conclure que j’étais bien cependant dans cette région jadis en ruine et désolée. Le car me débarqua à Vergons.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">En 1913, ce hameau de dix à douze maisons avait trois habitants. Ils étaient sauvages, se détestaient, vivaient de chasse au piège ; à peu près dans l’état physique et moral des hommes de la préhistoire. Les orties dévoraient autour d’eux les maisons abandonnées.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Leur condition était sans espoir. Il ne s’agissait pour eux que d’attendre la mort : situation qui ne prédispose guère aux vertus.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Tout était changé. L’air lui-même. Au lieu des bourrasques sèches et brutales qui m’accueillaient jadis, soufflait une brise souple chargée d’odeurs. Un bruit semblable à celui de l’eau venait des hauteurs : c’était celui du vent dans les forêts. Enfin, chose plus étonnante, j’entendis le vrai bruit de l’eau coulant dans un bassin. Je vis qu’on avait fait une fontaine, qu’elle était abondante et, ce qui me toucha le plus, on avait planté près d’elle un tilleul qui pouvait déjà avoir dans les quatre ans, déjà gras, symbole incontestable d’une résurrection.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Par ailleurs, Vergons portait les traces d’un travail pour l’entreprise duquel l’espoir est nécessaire. L’espoir était donc revenu. On avait déblayé les ruines, abattu les pans de murs délabrés et reconstruit cinq maisons. Le hameau comptait désormais vingt-huit habitants dont quatre jeunes ménages. Les maisons neuves, crépies de frais, étaient entourées de jardins potagers où poussaient, mélangés mais alignés, les légumes et les fleurs, les choux et les rosiers, les poireaux et les gueules-de-loup, les céleris et les anémones. C’était désormais un endroit où l’on avait envie d’habiter.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">A partir de là, je fis mon chemin à pied. La guerre dont nous sortions à peine n’avait pas permis l’épanouissement complet de la vie, mais Lazare était hors du tombeau. Sur les flancs abaissés de la montagne, je voyais de petits champs d’orge et de seigle en herbe ; au fond des étroites vallées, quelques prairies verdissaient.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Il n’a fallu que les huit ans qui nous séparent de cette époque pour que tout le pays resplendisse de santé et d’aisance. Sur l’emplacement des ruines que j’avais vues en 1913, s’élèvent maintenant des fermes propres, bien crépies, qui dénotent une vie heureuse et confortable. Les vieilles sources, alimentées par les pluies et les neiges que retiennent les forêts, se sont remises à couler. On en a canalisé les eaux. A côté de chaque ferme, dans des bosquets d’érables, les bassins des fontaines débordent sur des tapis de menthe fraîche. Les villages se sont reconstruits peu à peu. Une population venue des plaines où la terre se vend cher s’est fixée dans le pays, y apportant de la jeunesse, du mouvement, de l’esprit d’aventure. On rencontre dans les chemins des hommes et des femmes bien nourris, des garçons et des filles qui savent rire et ont repris goût aux fêtes campagnardes. Si on compte l’ancienne population, méconnaissable depuis qu’elle vit avec douceur et les nouveaux venus, plus de dix mille personnes doivent leur bonheur à Elzéard Bouffier.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;"></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;"></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Quand je réfléchis qu’un homme seul, réduit à ses simples ressources physiques et morales, a suffi pour faire surgir du désert ce pays de Canaan, je trouve que, malgré tout, la condition humaine est admirable. Mais, quand je fais le compte de tout ce qu’il a fallu de constance dans la grandeur d’âme et d’acharnement dans la générosité pour obtenir ce résultat, je suis pris d’un immense respect pour ce vieux paysan sans culture qui a su mener à bien cette œuvre digne de Dieu.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Elzéard Bouffier est mort paisiblement en 1947 à l’hospice de Banon.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;"></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:10pt;color:#003300;">Jean Giono</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><em><em><span style="font-size:10pt;color:#003300;">L’homme qui plantait des arbres</span></em></em></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:10pt;color:#003300;">Paris, Gallimard Jeunesse, 1988</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;"><span><em> </em></span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/23/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/23/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/23/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/23/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/23/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/23/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/23/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/23/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/23/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/23/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/23/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/23/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=23&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>Je me trouve nulle &#8211; Florence Dutruc-Rousset</title>
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		<pubDate>Wed, 04 Jul 2007 11:39:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[enfants]]></category>
		<category><![CDATA[histoires]]></category>
		<category><![CDATA[psychologie]]></category>
		<category><![CDATA[pédagogie]]></category>

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		<description><![CDATA[JE ME TROUVE NULLE
 
1. Quelle mocheté !
 
Il pleut, Tim est parti en week-end avec ses parents, Vanessa écoute de la musique dans sa chambre, papa est dans son bureau, et ma mère dans le salon. C’est le désert. Il n’y a vraiment rien à faire. Je descends rejoindre maman : elle aura peut-être une idée.
— Dis [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=22&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;text-align:center;" align="center"><strong><span style="font-size:14pt;color:navy;">JE ME TROUVE NULLE</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;text-align:center;" align="center"><strong><span style="font-size:10pt;color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;">1. Quelle mocheté !</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Il pleut, Tim est parti en week-end avec ses parents, Vanessa écoute de la musique dans sa chambre, papa est dans son bureau, et ma mère dans le salon. C’est le désert. Il n’y a vraiment rien à faire. Je descends rejoindre maman : elle aura peut-être une idée.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Dis Maman, je ne sais pas quoi faire !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Tiens, tu n’as qu’à m’aider.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Qu’est-ce que tu fais ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Tu vois, je classe les photos qu’on a prises pendant les vacances chez mamie. Comme ça, on aura un bel album.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Oh, fais voir ! C’est Vaness’ avec le chien des voisins. Trop drôle ! Comment il s’appelait déjà ? Ah oui, Bouffi !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Regarde, là, Bouffi en train de manger la tarte aux prunes de mamie. Oh là là, quel drame, tu te souviens ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Bien sûr ! Mamie a failli avoir une crise cardiaque. Faut dire, la pauvre, elle avait préparé une super tarte pour le goûter et Bouffi l’a engloutie en une bouchée.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Finalement, classer les photos, c’est plutôt rigolo comme occupation. J’ai bien fait de venir voir maman. Elle me montre une photo de moi en me disant :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Regarde qui c’est ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Ah, le choc ! Je m’écrie :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Par pitié, déchire-la ! Je suis trop moche !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Qu’est-ce que tu racontes, ma chérie ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Ben, tu vois bien ! J’ai les cheveux tout frisés, et plein de taches de rousseur. Et, en plus, j’ai des mollets de coq !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Qui t’as dit ça, Lulu ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Personne, ça saute aux yeux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Mais, enfin, tu es très jolie, au contraire !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Toi, tu es ma mère. Alors, tu crois que je suis jolie. Tu ne te rends pas compte !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je fouille dans le tas de photos pour en trouver une autre de moi. En voilà une où je suis en jupe.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Regarde, on ne dirait même pas une fille ! Je ressemble plutôt à une mocheté déguisée en fille. Je suis toute maigre, on voit mes os. J’aurais tellement voulu être comme Mélissa !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Qui est-ce, Mélissa ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— C’est une fille de ma classe. Elle est trop belle ! Elle a de longs cheveux noirs tout raides. Ils sont toujours bien coiffés, et ils brillent. En plus elle a de super jambes, musclées juste comme il faut. Elle est la meilleure en sport.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Tu es très bien aussi, ma Lulu. Je ne vois pas pourquoi tu t’es mis ces idées dans la tête ! Tu n’es pas maigre du tout. Tu es tout à fait normale. Et les taches de rousseur sont adorables, je t’assure.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Pff, de toute façon, tu dis ça pour me faire plaisir&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Rien du tout ! Tu as une mignonne </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;line-height:130%;"><span style="color:navy;">petite bouille, dis maman en me faisant un gros bisou sur la joue. Évidemment, une mère trouve toujours son enfant beau, vu que c’est elle qui l’a fait. Mais, même si elle est complètement aveugle, ça me réchauffe le cœur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;">2. La honte internationale</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Le lendemain, en arrivant à l’école, on doit juste poser nos cartables dans la classe et, hop ! direction : le gymnase. Génial, on va faire de l’escalade, pour la première fois. Quand on est au bas du mur, c’est drôlement impressionnant. Je ne sais pas comment on va monter tout là-haut. Il y a bien des fausses pierres où poser ses pieds, mais ça n’a pas l’air évident.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Isabelle, notre maîtresse, nous explique:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Vous allez enfiler le harnais, chacun votre tour, pour rester bien accroché à la corde. Pendant la montée, deux camarades tiendront le bout de la corde, au cas où vous tomberiez. Ne vous inquiétez pas, il n’y a aucun risque. Je vous guiderai au fur et à mesure pour que vous mettiez vos pieds aux bons endroits. Alors, vous êtes prêts, les alpinistes ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Toute la classe se met à hurler « oui » ! Pour une fois qu’on a le droit de crier, ou en profite !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Isabelle demande :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Qui est volontaire pour commencer ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Moi, répond Mélissa, j’en ai déjà fait !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Très bien, Mélissa, viens mettre ton harnais. Passe chaque jambe dans une boucle, comme dans un pantalon, puis glisse les bras dans les boucles du haut. Voilà.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">La maîtresse ferme la grosse ceinture et passe la corde dans une poulie. C’est toute une histoire. Elie désigne Félix et Ling pour tenir la corde. Mine de rien, c’est une énorme responsabilité. Mais la maîtresse explique que la poulie permet de rendre Mélissa beaucoup plus légère. Heureusement !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Mélissa commence sa montée. ElIe pose son pied droit sur une pierre puis le gauche sur une autre et fait pareil avec ses mains. Ça semble super facile. On dirait qu’elle a des polis collants sur les mains et les pieds, exactement comme Spiderman. Qu’est-ce que j’aimerais être aussi forte qu’elle&#8230; Ses cheveux noirs ondulent comme des vagues. Tout le monde l’applaudit.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Quel est le courageux suivant ? lance la maîtresse.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je réponds sans réfléchir :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Moi !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Eh bien, Lulu, vas-y !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">J’enfile l’équipement, et c’est parti ! Je pose mes mains et mon pied droit aux mêmes endroits que Mélissa et je me hisse. Aie ! Mes mains glissent, et je tombe à terre ! Je recommence. Je tiens bon, je pousse sur mon pied&#8230; Oh, la vache, c’est super dur ! Ça fait mal aux bras et aux jambes.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">La maîtresse me donne des conseils. J’essaie de toutes mes forces de monter encore un peu. Hop ! je mets ma main gauche un cran au-dessus. Ouille, je me sens écartelée. Je crois que je vais lâcher. Je regarde en bas&#8230; Au secours, j’ai le vertige !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">La maîtresse me dit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Allez, Lulu, du courage, tu n’es pas encore bien haut !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je ne sais pas ce qu’il lui faut ! J’ai l’impression d’être à 6 000 mètres d’altitude. Je monte un pied. Ça tangue, ça tangue. Je sens que je glisse, je vais lâcher&#8230; Je lâche !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">En tombant, je pousse un grand cri. Mais, au lieu d’atterrir sur le tapis, je suis retenue en l’air par la corde. C’est Félix et Ling qui tirent comme des malades. Toute la classe est morte de rire. La honte ! Je dois ressembler à un asticot qui se tortille. J’ai le vertige !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je hurle :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Faites-moi redescendre !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Félix rigole encore plus et retient la corde tant qu’il peut. La maîtresse intervient :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Allez, les enfants, du calme ! Félix et Ling, lâchez doucement la corde.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Tout à coup, sans rien comprendre, je ressens une vive douleur aux fesses. Je suis par terre. Félix et Ling ont lâché la corde d’un seul coup. Les rires redoublent ; tout le monde se moque de moi.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je ne sais pas quoi dire. Je suis ridicule, et je n’ai même pas une idée de blague pour m’en sortir. Y a pas plus nulle que moi, je suis la plus nulle de toutes les nulles de cette Terre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;">3. Allez, Lulu !</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">En sortant de l’école, Élodie, ma meilleure copine, m’accompagne jusque chez moi. Elle voit bien que ça ne va pas fort. Elle me dit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Allez, Lulu, ne fais pas cette tête ! Moi non plus, je n’ai pas assuré en escalade ! C’est pas grave.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— C’est pas ça&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Alors, qu’est-ce qu’il y a ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Je suis moche et je suis nulle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— N’importe quoi ! Pourquoi tu dis ça ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— T’es comme ma mère, mais je sais ce que je sais. J’ai des cheveux atroces, des taches de rousseur, des mollets de coq, je suis ridicule, et je ne sais jamais quoi dire au bon moment.<span>  </span>Je suis nulle, voilà !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Bah, tu es vexée pour ce matin, mais, franchement, tu ne devrais pas ! C’était super dur !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Arrivées devant chez moi, Élodie me lance :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Allez, bisou ! Et ne pense pas trop à tout ça, parce qu’il y a un contrôle de maths demain, et, là, il ne faudra pas être nulle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Ce qui est bien avec Élodie, c’est qu’elle trouve toujours un petit truc pour me faire rigoler.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je goûte vite fait et je m’installe à mon bureau devant mon cahier de maths. Hum, ça ne me tente pas vraiment. Je préfère rêver&#8230; Et si j’étais la championne du monde d’alpinisme ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je vais tenter un exploit jamais réalisé par un être humain : l’ascension du mont de la Mort. Les gens sont venus de très loin pour m’encourager. Ils me regardent tous avec admiration. Je les entends murmurer : « Quel courage ! C’est incroyable ! »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je fais un signe d’adieu à la foule, et je commence mon ascension. Tout à coup, une tempête éclate. La glace me pique le visage, mais je continue à monter, coûte que coûte. Je suis frigorifiée, mes mains sont gelées.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">L’équipe, qui me suit de loin dans l’hélicoptère, a terriblement peur pour moi : « Elle n’y arrivera jamais, c’est de la folie ! »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je suis épuisée, presque au bord de l’évanouissement. Je monte comme un automate. Je suis à 5 600 mètres d’altitude, l’oxygène manque, j’ai de plus en plus de mal à respirer. Je souffre, mais je n’arrête pas le combat. Enfin, j’atteins le sommet. J’ai réussi ! L’hélicoptère se pose à côté de moi. Les médecins viennent me secourir. La télé me filme et annonce le nouveau record du monde. Félix et ses copains sont là aussi. Ils sont complètement épatés.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— On ne savait pas que tu étais une championne, Lulu ! s’exclame Mansour. On comprend maintenant pourquoi tu as fait semblant de ne pas savoir faire de l’escalade au gymnase. Tu ne voulais pas qu’on connaisse ta vraie vie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Alors, là, chapeau, Lulu ! s’écrie Félix. Tu as bien caché ton jeu.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">J’entends fuser les commentaires des journalistes :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">« Quelle fille ! Elie est formidable ! Extraordinaire ! Et elle est si belle, avec ses longs cheveux noirs ! »</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Si seulement ça pouvait être vrai&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Allez, Lulu, halte aux lamentations ! Pour l’escalade, c’est fichu, mais pour les cheveux, tu peux encore faire quelque chose&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je prends mes chouchous, mes barrettes et ma brosse, et je fonce dans la salle de bain. Je me fais deux magnifiques couettes sur le haut de la tête, puis je me mets un peu de rose sur les joues. Ah, j’oubliais, un soupçon de rouge à lèvres ! Voilà, c’est quand même mieux.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Soudain, ma mère débarque dans la salle de bain :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Mais&#8230; qu’est-ce que tu fais, Lulu ? Ça ne va pas, la tête ? Enlève-moi tout ça, tu es horrible !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">C’est trop injuste ! Quand je suis normale, je suis moche et, quand je me fais belle, je suis horrible ! J’ai envie de pleurer.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Ma mère ajoute :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Tu ne crois pas que tu as mieux à faire ? Et le contrôle de maths, qui va le préparer à ta place ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Oui, oui&#8230; j’y vais&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;">4. Pas touche !</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Le lendemain, après le contrôle, on se retrouve ensemble, Tim, Élodie, Mélissa et moi, à la récréation. On joue au mistigri et, évidemment, c’est moi qui l’ai. Et, bien entendu, je n’arrive pas à m’en débarrasser. Le sort s’acharne sur moi !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Tout à coup, je vois Félix et Mansour embêter des petits de CP. Je tends l’oreille. Félix leur dit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Hé, les minus, allez jouer ailleurs avec vos crottes de nez. Ici, c’est notre coin, compris ? Alors, du balai !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Mansour ajoute :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Et au triple galop, les mioches !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Les deux petits de CP ont l’air terrorisé.<span>  </span>Ils ne bougent pas ; ils regardent Félix et Mansour avec les mêmes yeux que Pistache, mon cochon d’Inde, quand je le gronde.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Mélissa murmure :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Ils sont vraiment méchants, ces deux-là !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Ça se fait pas ! continue Élodie. S’ils ne sont pas contents, c’est à eux d’aller ailleurs.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Allez, à toi de jouer ! me dit Tim.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Non, je ne peux pas laisser les petits comme ça ! C’est trop injuste. Je me lève et je fonce vers Félix et Mansour :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Vous allez arrêter de les embêter ! La cour est à tout le monde, il n’y a pas de places réservées.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Puis je me tourne vers Félix :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Entre parenthèses, je me demande bien qui est le plus minus ici ! Est-ce que ce serait pas plutôt celui qui s’attaque aux plus petits que lui ? Tiens, il y a des CM2 là-bas, va leur dire la même chose. Même pas cap’ !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Félix est très vexé. Il me regarde avec un œil mauvais et bougonne :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— De quoi je me mêle ? T’es pas leur mère, que je sache !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Pas besoin d’être leur mère pour les comprendre. T’as pas été en CP, toi ? Ah non, c’est vrai, monsieur est passé directement du ventre de sa mère en CE2. Mais tout le monde n’est pas aussi surdoué que monsieur !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Occupe-toi de tes oignons, Lulu ! Retourne jouer aux cartes et fiche-nous la paix !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Avant, vous allez partir, sinon, j’appelle la maîtresse.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Oh, la rapporteuse ! s’écrie Mansour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Je préfère être une rapporteuse qu’un lâche !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Mansour ne semble pas trop apprécier ce que je dis, mais il n’insiste pas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Félix, lui, ne veut pas céder :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Si t’appelles la maîtresse, ça va mal aller pour toi.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Ah oui ? Qu’est-ce que tu vas me faire ? Me casser la figure ? Ce serait très risqué, vu que la maîtresse sera au courant de tout. C’est pour toi que ça va mal aller, Félix.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Félix réfléchit un peu et déclare :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— OK pour cette fois, superwoman ! Mais tu n’as pas intérêt à te prendre pour la chef de la cour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Puis il s’éloigne avec son copain en traînant les pieds.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Ouf, je n’ai pas eu besoin d’appeler la maîtresse ! Je me tourne aussitôt vers les CP :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Il ne faut pas vous laisser faire ! Vous avez le droit de jouer où vous voulez. Moi aussi, j’avais un peu peur en CP, c’est normal. Mais, vous verrez, bientôt vous ne serez plus les plus petits de la cour. Et, si des grands vous embêtent encore, venez me chercher.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Les petits me font un grand sourire. Je crois qu’ils sont rassurés. Et ce n’est pas demain la veille que Félix leur retombera dessus.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Du coup, je retourne à mon mistigri. Je l’avais oublié, celui-là ! S’il pouvait, lui, aller jouer ailleurs…</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:11pt;line-height:130%;color:navy;">5. C’est celui qui le dit qui y est !</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:130%;" align="center"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:130%;color:navy;"> </span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Le soir même, je retrouve Mélissa à l’étude. Elle, elle y va tous les jours. Pour moi, c’est exceptionnel. Il n’y a personne à la maison aujourd’hui, et maman ne veut pas que je reste seule. Ça ne me dérange pas, c’est plutôt marrant, l’étude.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Mélissa et moi, on s’assoit l’une à côté de l’autre. On a un exercice de grammaire à faire : conjuguer tous les verbes qui sont à l’infinitif Ces phrases sont complètement débiles ! « Depuis qu’il n’avoir plus de puces, le chien Médor dormir sur le canapé. » Pas terrible comme français !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je me concentre sur les puces de Médor quand, tout à coup, Mélissa se penche discrètement vers moi et me glisse à l’oreille :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— C’est dingue comme tu as cassé Félix et Mansour ce matin ! Toi, au moins, tu as du courage. Tu ne te laisses pas impressionner. Moi, je n’aurais jamais osé. Dès que les gens parlent fort, qu’ils se disputent, j’ai peur, et je perds tous mes moyens. Je ne dis rien, et puis après je m’en veux. Je me trouve nulle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je suis sidérée. Mélissa se trouve nulle ! Ça alors&#8230; Je lui dis :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— T’es folle, tu n’es pas nulle ! Tu crois que j’ai du courage, mais ce n’est pas vrai, je ne le fais même pas exprès. Ça me vient comme ça, je n’ai pas à y penser. Ce n’est pas dur : Félix et Mansour ne me font pas peur. Je les connais depuis la maternelle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Quand même, moi, je ne pourrais pas, répond Mélissa.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Mais, toi, tu es super bonne en sport, et puis tu as de trop beaux cheveux ! Mon plus grand rêve, ce serait d’avoir de longs cheveux noirs et raides comme les tiens&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Mélissa fait une drôle de tête et me lance :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— QUOI ? Mais tu ne te rends pas compte, c’est nul, les cheveux raides ! Ils sont toujours aplatis sur la tête. Je veux aller chez le coiffeur pour me les faire friser, mais maman n’est pas d’accord. J’aimerais tellement avoir des cheveux qui font des frisettes&#8230; J’ai essayé de faire des boucles avec la brosse chauffante de maman, mais ça ne tient jamais.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je n’en reviens pas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Mais tu dis n’importe quoi ! Les cheveux frisés, c’est nul, ça fait poils de chien. Tu as toujours une grosse boule sur la tête. Alors, tu les mouilles pour les aplatir et plus tu les mouilles, plus ils gonflent. C’est affreux !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Au contraire, c’est ça qui est beau. Tout plat, c’est nul. Ça me fait une toute petite tête sur un gros corps.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je m’exclame :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Un gros corps ? T’es malade. Tu as un corps de championne olympique !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Tu rigoles ! J’ai des jambes trop grosses. Elles sont nulles !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Alors, qu’est-ce que tu dirais si tu avais des mollets de coq ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Aïe, je croise le regard de la maîtresse qui surveille l’étude. Elle fronce les sourcils et nous demande :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">— Qu’est-ce que vous vous racontez, on peut savoir ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:27pt;line-height:130%;"><span style="color:navy;">Je ne peux pas m’empêcher de rigoler. Je jette un petit coup d’œil à Mélissa et je réponds :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;text-align:justify;text-indent:27pt;"><span style="color:navy;">— Euh&#8230; non, non&#8230; c’est trop nul !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="margin-bottom:6pt;text-align:justify;text-indent:27pt;"><span style="font-size:10pt;color:navy;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:9pt;color:navy;">Florence Dutruc-Rousset ; Marylise Morel</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><em><span style="font-size:9pt;color:navy;">Je me trouve nulle</span></em></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:9pt;color:navy;">Paris, Bayard Poche</span><span style="font-size:9pt;color:navy;">, 2006</span></p>
<p class="MsoNormal"><span> </span></p>
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		<title>Anne Frank &#8211; Josephine Poole</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:49:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Anne Frank
Je nous vois tous les huit dans l’Annexe comme si nous étions un morceau de ciel bleu entouré de gros nuages noirs, si noirs. Sur le cercle bien délimité où nous nous tenons, nous sommes encore en sécurité, mais les nuages avancent toujours plus près, et l’anneau nous séparant du danger qui s’approche ne [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=21&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">Anne Frank</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;"><em>Je nous vois tous les huit dans l’Annexe comme si nous étions un morceau de ciel bleu entouré de gros nuages noirs, si noirs. Sur le cercle bien délimité où nous nous tenons, nous sommes encore en sécurité, mais les nuages avancent toujours plus près, et l’anneau nous séparant du danger qui s’approche ne cesse de resserrer.<br />
Maintenant, le danger et l’obscurité sont tellement imminents que, ne sachant où nous réfugier, nous nous cognons les uns aux autres. Nous regardons tous en bas où les gens se bagarrent, nous regardons tous en haut où c’est calme et beau, et entre-temps, notre cercle est isolé par la masse sombre qui ne nous pousse ni en bas, ni en haut, mais se tient devant nous, mur impénétrable, qui s’apprête à nous détruire mais ne le peut pas encore. Il ne me reste qu’à crier et à supplier : « Oh anneau, anneau, élargis-toi et ouvre-toi pour nous ! »</em></span></p>
<p align="justify">&nbsp;</p>
<p align="right">Journal d’Anne Frank :<br />
lundi soir, 8 novembre 1943</p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">L’histoire d’Anne Frank commence comme celle d’une petite fille normale, qui pourrait être votre voisine de classe. Elle avait de grands yeux expressifs et des cheveux bruns bouclés. Elle était gaie et populaire, toujours entourée d’une foule d’amies.<br />
La plupart du temps, Anne se sentait très heureuse. Mais il lui arrivait d’avoir peur. Et ce n’était pas sans raison : Adolf Hitler, qui dirigeait l’Allemagne à l’époque, s’était juré de se débarrasser des Juifs.<br />
Anne Frank était juive allemande.</span></p>
<p align="justify">&nbsp;</p>
<p align="center">*</p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Anne est née à Francfort le 12 juin 1929. Dès le début, elle eut envie de s’exprimer. Elle criait beaucoup ! Quand sa jeune sœur Margot jetait un coup d’œil dans le berceau, elle ne pouvait s’empêcher de rire. La petite Anne avait des cheveux noirs et des oreilles de lutin.<br />
La famille d’Anne avait de la chance. Ils avaient de l’argent ; son père avait un travail. Pour la plupart des Allemands à l’époque, la vie était très difficile.<br />
L’Allemagne, à laquelle on reprochait la Première Guerre mondiale, était obligée de payer des sommes colossales en compensation des graves dommages. C’était une sanction très lourde. Dix ans après la fin de la guerre, l’Allemagne était un pays ruiné.<br />
Il y avait un nombre considérable de chômeurs. Bien des gens ne mangeaient pas à leur faim. Et tout le monde avait en mémoire la richesse et la puissance de ce pays qui comptait parmi les plus grands du monde.  De sorte que les  Allemands ne tardèrent pas à éprouver une colère  et  une honte sans nom. Il leur fallait trouver un coupable, et c’est alors que les choses commencèrent à changer d’une façon très inquiétante pour les Juifs.<br />
Il y avait un homme qui s’appelait Hitler – un petit bonhomme très raide avec une moustache. Il parlait beaucoup et faisait des tas de promesses. Il attirait des foules immenses. Les gens n’avaient pas de travail, pas d’espoir. Il était normal qu’ils l’acclament lorsqu’il leur promettait que l’Allemagne serait de nouveau une nation riche et puissante !<br />
Hitler détestait les Juifs, et peu lui importait les innombrables mensonges qu’il pouvait proférer à leur sujet. Qui était responsable des maux de l’Allemagne ? Hitler connaissait la réponse. Il accusa les Juifs d’occuper les meilleurs emplois, de voler le pain des travailleurs. Et ce n’était pas bien du tout, car les Allemands n’étaient pas n’importe qui – la plus belle race du monde !<br />
Les gens furent de plus en plus nombreux à venir l’écouter, et à voter pour son parti nazi. Au début, la menace n’existait pratiquement pas, ce n’était guère qu’une petite étincelle. Mais l’étincelle n’a pas tardé à se transformer en flamme, et la flamme en un gigantesque incendie qui allait embraser toute l’Europe.<br />
Il y avait toutes sortes de manières de faire peur aux Juifs et de leur faire sentir qu’ils étaient indésirables, quel que soit leur âge.<br />
À l’école, les élèves commencèrent à remarquer ceux de leurs petits camarades qui étaient juifs, se moquant d’eux et les tourmentant méchamment. C’était très éprouvant pour ces enfants juifs d’être malmenés et insultés par ces garçons et ces filles qui avaient été leurs amis. Ils furent bientôt obligés d’aller s’asseoir à l’écart dans la classe.<br />
Les choses étaient bien pires dans le monde des adultes. Les gens n’adressaient plus la parole à leurs voisins juifs. Les magasins appartenant à des Juifs furent saccagés. Eux-mêmes furent pris à partie dans les rues, parfois passés à tabac par de jeunes hommes de main que Hitler avait réunis en sections d’assaut. S’ils faisaient mine de se défendre, ils étaient raflés et chassés.<br />
Tout d’abord, les Juifs furent sidérés par une telle haine. Puis ils eurent très peur. Ils furent nombreux à quitter l’Allemagne, et M. Frank s’inquiéta pour les siens. Il trouva du travail aux Pays-Bas, ainsi qu’un appartement assez bon marché à Amsterdam.<br />
Anne resta chez sa grand-mère pendant le déménagement. Elle rejoignit sa famille le jour des huit ans de Margot. Quelle surprise ! La petite Anne juchée telle une petite fée sur les cadeaux de Margot !<br />
Il y avait un jardin là où habitaient les Frank. Tous les enfants de l’immeuble y jouaient lorsqu’il faisait beau, s’entraînaient à faire le poirier, se cachaient dans les buissons, faisaient du patin à roulettes et sautaient à la corde sur le trottoir. Lorsqu’ils avaient envie qu’un de leurs amis descende, ils ne frappaient pas à la porte ni ne sonnaient. Ils sifflaient un petit air à eux – comme Anne ne savait pas siffler, elle chantait à la place.<br />
Un matin d’hiver, elle se rendit au bureau de son père où elle rencontra son assistante, qui s’appelait Miep. Miep aida Anne à ôter sa petite veste en fourrure blanche et lui donna un verre de lait. Elle lui apprit à se servir de la machine à écrire. Anne était exactement le genre de petite fille intelligente que Miep aurait bien aimé avoir !<br />
Miep ne pouvait pas savoir qu’un jour elle risquerait sa vie pour les Frank, mais elle aima tout de suite Anne.<br />
Anne et Margot allaient dans des écoles différentes. Ce qui était une bonne chose, car Anne n’était pas sage en classe – rien à voir avec sa sœur si studieuse ! Son grand plaisir était de raconter des blagues et de faire des grimaces, faisant rire tout le monde, y compris ses professeurs.<br />
Leurs amies aimaient beaucoup venir chez elles, car Mme. Frank était une excellente pâtissière. Mais quand M. Frank était de la partie, c’était lui la vedette ! Il avait toujours quelque bonne histoire à raconter, ou un jeu qu’il venait d’inventer. Tous les enfants l’adoraient.<br />
Mais personne ne pouvait oublier les manœuvres haineuses de Hitler. À cette époque, de nombreux Juifs allemands s’étaient réfugiés à Amsterdam, et M. et Mme Frank écoutaient avec angoisse les sombres récits qu’ils faisaient : le harcèlement perpétuel, et les camps où l’on emprisonnait les gens sans raison et où on les obligeait à travailler pour les Allemands.<br />
La puissante armée de Hitler était en marche. La France et l’Angleterre déclarèrent la guerre, mais les troupes allemandes continuaient leur progression. Bientôt, les Hollandais assistèrent, impuissants, à l’entrée des soldats allemands dans Amsterdam.<br />
Une fois de plus, les Juifs furent impitoyablement persécutés, et les Hollandais comprirent vite qu’il était dangereux de les soutenir.<br />
Tout Juif âgé de plus de six ans était obligé de porter une grande étoile jaune, avec le mot Jood écrit dessus. On pouvait même désormais interdire aux petits enfants l’accès à certains lieux publics tels que les parcs, les cinémas et les piscines.<br />
Anne adorait le cinéma. Dorénavant, elle n’avait plus le droit d’y aller. Elle devait se contenter de sa collection de photos et de cartes postales de célébrités, punaisées au mur. Au moins, personne ne viendrait lui demander de les enlever !<br />
Il était trop tard pour trouver refuge dans un autre pays, où les choses seraient peut-être pires.<br />
M. Frank travaillait dans un vieux bâtiment au bord du canal. En haut, sur l’arrière, certaines pièces étaient vides. Petit à petit, avec moult précautions, dans le plus grand secret, il apporta des meubles et des provisions dans cette annexe, et installa des toilettes et un évier. Si les Allemands l’avaient découvert ainsi que les courageux Hollandais qui l’aidèrent, le châtiment aurait été terrible.<br />
Mais tout se passa bien. Il était prêt en cas de danger. Il n’eut pas longtemps à attendre.<br />
Margot avait seize ans. Un jour de l’été 1942, une convocation arriva par la poste lui ordonnant de partir au service du travail obligatoire. Ce qui signifiait travailler pour les Allemands. Sa famille ne la reverrait probablement jamais.<br />
Il fallait qu’ils disparaissaient, et vite. Anne et Margot réunirent tout ce qu’elles estimaient indispensable. Le cœur battant et les mains tremblantes, Anne bourra pêle-mêle sa sacoche de tous ses petits trésors : des livres de classe, des lettres, un peigne et des bigoudis, mais surtout le journal que ses parents lui avaient offert pour son dernier anniversaire.<br />
Le lendemain matin, à la première heure, elle enfila, les uns sur les autres, plusieurs tricots de corps et des culottes, deux pairs de bas, une robe, une jupe, une veste, un imperméable, des chaussures d’hiver, mit un bonnet et une écharpe. C’était la seule façon d’emporter ses vêtements : tout Juif avec une valise était suspect.<br />
Ils quittèrent l’appartement en laissant les lits défaits et la vaisselle sale dans l’évier, ainsi qu’un bout de papier avec une fausse adresse afin d’induire les voisins en erreur. Anne dut faire ses adieux à son cher petit chat, Moortje. Elle pleura amèrement – se reverraient-ils un jour ?<br />
Miep les attendait dans le bureau de M. Frank. Très silence, ils la suivirent dans un long couloir, montèrent un escalier en bois, franchirent une porte peinte en gris. Derrière cette porte, se trouvait l’Annexe secrète.<br />
Anne n’en croyait pas ses yeux. Son père avait tout organisé, pensé à tout, et il n’en avait jamais rien dit ! Mais, quel fouillis ! Des valises et des cartons, des tas et des piles – Mme. Frank et Margot se laissèrent tomber sur les lits à cette vue, extenuées par la peur et l’excitation. Alors Anne et son père se mirent au travail et tout fut rangé.<br />
Dès cet instant, jour après jour, semaine après semaine, ils durent rester cachés. Pendant que le bâtiment était occupé, ils devaient faire le moins de bruit possible dans l’Annexe – ils ne pouvaient même pas ouvrir un robinet ou tirer la chasse d’eau. Ils risquaient à tout instant d’être surpris et dénoncés à la police. Comme ils attendaient avec impatience les visites de Miep après le départ des ouvriers ! Elle était toujours de bonne humeur, leur apportait des nouvelles de l’extérieur, des journaux et des livres pour passer le temps, et de petites courses.<br />
Être obligé de se taire toute la journée, voilà qui était parfaitement insupportable pour quelqu’un comme Anne.<br />
Le carillon de l’église voisine la rassurait. Il sonnait tous les quarts d’heure, lui rappelant qu’il y avait encore un autre monde à l’extérieur, un monde où les enfants allaient à l’école et jouaient tous ensemble, et surtout où ils n’avaient pas peur d’être vus ou entendus.<br />
Un autre couple vint s’installer avec leur fils, Peter. À présent, ils étaient sept à se cacher dans l’Annexe exiguë – bientôt huit. Il était donc normal qu’ils soient tous exaspérés les uns par les autres ! Anne était la plus jeune et souffrait plus qui quiconque. Elle était intelligente et pleine d’imagination, nerveuse et sensible et, de toute manière, grandir n’aurait pas été chose facile pour elle. Elle avait l’impression qu’on lui reprochait tout ce qui allait de travers, tandis que Margot semblait à l’abri des critiques. Elle aimait son père par-dessus tout ; mais il lui arrivait, à lui aussi, de lui faire des réflexions, et cela lui était insupportable. Elle pleurait souvent dans son lit la nuit.<br />
Elle avait terriblement besoin de quelqu’un à qui se confier, quelqu’un qui la comprendrait. Ce ne pouvait être ni Margot ni Peter, qui était un enfant paresseux et gâté – il lui déplut tout de suite. Alors elle se tourna vers son journal, ses lettres à sa « chère Kitty », une petite fille qu’elle avait connue longtemps avant. Elle lui confia ses pensées les plus intimes, parce qu’elle savait que Kitty ne les lirait jamais ; elle se montra donc d’une franchise absolue. Le petit livre était le plus secret de tous ses secrets.<br />
Elle y décrivit sa vie dans l’Annexe, les disputes et les drames. Elle raconta son amour de la nature, représentée par un simple carré de ciel et la cime d’un marronnier qu’elle apercevait para la lucarne du grenier. Elle raconta ses peurs, ses peurs paniques.<br />
Et, en grandissant, ses sentiments pour Peter changèrent. Elle commença à le comprendre. À mesure qu’ils s’éprenaient l’un de l’autre, elle écrivait sur l’amour et l’espoir.<br />
Une fois le petit livre rempli de la première à la dernière page, Miep lui apporta du papier pour qu’elle puisse continuer à écrire.<br />
Chaque soir, tout le monde descendait dans l’ancien bureau de M. Frank pour écouter la radio. De temps en temps, Anne soulevait le rideau et risquait un regard par la fenêtre. C’était étrange de regarder les gens comme ça dans la rue ; elle avait l’impression d’être invisible, revêtue d’une cape magique comme dans les contes de fées. Ils avaient tous l’air si pressés, si inquiets, et leurs vêtements étaient si miteux. Mais Anne aussi était habillée comme un épouvantail, et elle n’y pouvait pas grand-chose !<br />
L’Allemagne était en train de perdre la guerre. À la nuit tombée, de gros bombardiers passaient au-dessus de leurs têtes pour aller détruire les villes allemandes. Tout le ciel vibrait de leur grondement menaçant. Si l’Annexe était bombardée, tous ses occupants mourraient.<br />
Mais, à cette époque, Anne était – presque – amoureuse de Peter. Elle était heureuse d’aller s’asseoir à côté de lui, dans le grenier et de sentir son bras rassurant autour d’elle. Ils parlaient de ce qu’ils feraient après la guerre – ou parfois restaient sans rien dire, tandis qu’un autre jour s’écoulait et que la lumière baissait peu à peu dans le ciel. C’était un amour aussi doux, et aussi fragile, que les fleurs du marronnier que l’on apercevait par la fenêtre.<br />
Il est fort possible, alors que la guerre était sur le point de finir, que les gens de l’Annexe ne se montraient plus tout à fait aussi prudents qu’au début. Car quelqu’un remarqua quelque chose et les dénonça.<br />
Quelqu’un réclama la rançon que les Allemands offraient pour chaque Juif arrêté.<br />
Et le cauchemar commença.<br />
D’abord le fracas de la porte qu’on défonçait. Le bruit des bottes dans l’escalier – des hommes brutaux en uniforme, armés de pistolets. Ils étaient pris au piège – aucun endroit où fuir, aucun endroit où se cacher…<br />
Et, tout à coup, l’espace, la lumière, l’air libre – le choc pour ceux qui avaient vécu enfermés pendant plus de deux ans.<br />
Le 4 août 1944, les huit réfugiés furent emmenés. L’Annexe fut investie et mise à sac.<br />
Lorsque Miep y monta, ce funeste soir, elle trouva les lieux dévastés. Le journal d’Anne était éparpillé aux quatre coins de la chambre. Miep ramassa toutes les pages et les cacha dans un tiroir, dans le fol espoir que la famille reviendrait. Mais M. Frank fut le seul à revenir après la guerre. Il avait été séparé de sa femme et de ses filles. Il savait que sa femme était morte. Il priait pour que de bonnes nouvelles lui parviennent d’Anne et de Margot.<br />
Malheureusement, elles étaient mortes du typhus dans un camp de concentration allemand. Lorsqu’il apprit la nouvelle, il se rendit dans son bureau et s’assit à sa table. Il se sentait désespérément seul. Il avait tout perdu.<br />
Mais Miep se souvint du journal. Elle le retrouva, et le remit à M. Frank.<br />
— C’est pour vous, lui dit-elle, de la part de votre fille, Anne.<br />
Anne Frank n’était qu’une très jeune fille, et sa vie, si courte, était terminée.<br />
Mais son histoire ne faisait que commencer.</p>
<p align="right">Josephine Poole ; Angela Barret (ill.)<br />
<em>Anne Frank</em><br />
Paris, Gallimard Jeunesse, 2005</p>
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		<title>La couleur des yeux &#8211; Yves Pinguilly</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/03/la-couleur-des-yeux-yves-pinguilly/</link>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:44:49 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
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		<description><![CDATA[La couleur des yeux
En ce temps-là qui n’était pas comme aujourd’hui, les lions avaient déjà quatre pattes, mais pas plus que les éléphants ils ne pouvaient prendre deux chemins à la fois!
En ce temps-là
dans ce village-là
il y avait Fati et aussi Issa.
Elle, Fati, elle dormait la nuit allongée sur une natte, couchée toujours sur le [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=20&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">La couleur des yeux</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">En ce temps-là qui n’était pas comme aujourd’hui, les lions avaient déjà quatre pattes, mais pas plus que les éléphants ils ne pouvaient prendre deux chemins à la fois!</span></p>
<p align="left"><span style="line-height:200%;">En ce temps-là</span></p>
<p align="center"><span style="line-height:200%;">dans ce village-là</p>
<p align="right"><span style="line-height:200%;">il y avait Fati et aussi Issa.</p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">Elle, Fati, elle dormait la nuit allongée sur une natte, couchée toujours sur le ventre.<br />
Lui, pendant ce temps, dans la case de sa mère, il rêvait étendu sur le dos.<br />
Un matin, Issa invita Fati à venir pêcher avec lui, dans le grand marigot.<br />
— Fati, tu viens pêcher ou tu viens pas?<br />
— Je viens, mais si le poisson ne mord pas?<br />
— On attendra.<br />
Ils partirent, lui devant comme toujours.<br />
Fati, qui était aveugle, le suivait du même pas.<br />
Sa mère, comme toutes les mères  du village, savait cuisiner une bonne sauce graine et aussi le foutou d’igname. Son père connaissait les remèdes contre les serpents malfaisants, et contre les nains méchants de la brousse qui ne sont que de malfaisants!<br />
Mais, ni son père ni sa mère ne savaient comment transformer des yeux qui ne voient pas pour qu’ils deviennent des yeux qui voient!<br />
Ils marchaient sur une petite piste rouge.<br />
Issa vit des tisserins virevolter près des feuilles d’un baobab.<br />
Fati les entendit gazouiller.<br />
Elle s’était fermé la tête avec un morceau de pagne pour se protéger un peu. Comme Issa, elle sentait le soleil lui chauffer les épaules aussi bien qu’un feu de brousse. Elle ne savait rien de la forme moqueuse de sombres toujours un peu plus grandes, mais elle devinait la grosse bouche du soleil qui tétait le ciel avec gourmandise.<br />
Ils arrivèrent au marigot.<br />
─ L’eau est bien réveillée, s’écria Issa.<br />
Fati y trempa son doigt et s’exclama:<br />
─ Elle est toute mouillée cette eau-là!<br />
Issa prépara une ligne pour Fati et une pour lui. Ils les jetèrent à l’eau. Un peu de temps passa. Issa se pencha vers Fati et lui chuchota, au risque de lui mordre l’oreille:<br />
─ Ne bouge pas, je fais quelques pas.<br />
─ Pourquoi ça?<br />
─ Le soleil nous tape trop. Je vais peut-être nous cueillir un peu de l’ombre du jujubier.<br />
Il s’éloigna, pressé d’aller faire quelque chose que personne n’aurait pu faire pour lui!<br />
Rien n’arrive sans s’annoncer…<br />
Fati, sa ligne entre les doigts, était aussi immobile qu’une vieille termitière, quand elle sentit une miette de secousse lui remuer la main. Quand la deuxième secousse arriva, ce fut comme si elle l’attendait, exactement à ce moment-là. Elle tira d’un coup sec et, quand elle entendit l’eau s’éclabousser elle-même, elle n’eut plus aucun doute, c’était bien un poisson qui avait mordu et qu’elle pêchait. Doucement, afin de n’effrayer rien ni personne, elle se leva, tenant toujours sa ligne à la main.<br />
Elle saisit le petit poisson qui dansait bien accroché à l’épingle. Elle dit tout de suite à voix haute, pour elle-même:<br />
“C’est un sonson, un joli petit sonson certainement.”<br />
─ Un sonson qui préférerait retourner dans l’eau au lieu de cuire au soleil, lui répondit une voix.<br />
─ Issa, c’est toi?<br />
─ C’est pas Issa, c’est moi, lui répondit le sonson d’une même voix.<br />
─ Mais qui parle? interrogea Fati.<br />
Elle n’obtint pas de réponse. Elle crut avoir rêvé.<br />
Doucement elle décrocha son poisson de l’épingle.<br />
─ Ouf, merci. C’est mieux comme cela, entendit elle.<br />
─ Mais à qui est cette voix que je ne connais pas?<br />
─ À moi. Je suis le sonson que tu viens de pêcher, ça se voit, non?<br />
─ Non. J’ai des yeux mais je ne vois pas.<br />
Le sonson, qui était moins peureux qu’une tortue et plus bavard qu’un griot louangeur, continua à parler.<br />
─ Tu peux me dire ton nom, toi qui m’as pêché?<br />
─ Fati.<br />
─ Fati, si tu me remets dans l’eau du marigot, je peux te faire don du plus beau des cadeaux.<br />
─ C’est quoi le plus beau des cadeaux?<br />
─ C’est ce que tu veux…exactement ce que tu veux.<br />
─ Ça n’existe pas le plus beau des cadeaux.<br />
─ Ça existe!<br />
Fati se mit à rire et dit au sonson:<br />
─ Petit poisson, tu peux offenser le génie de l’eau avec tes mensonges.<br />
─ Je ne mens pas.<br />
─ Alors, fais-moi voir le monde avec mes deux yeux.<br />
─ Le monde entier?<br />
─ Le monde entier.<br />
Sans réfléchir plus, le petit poisson dit à Fati:<br />
─ Prends deux de mes écailles, ensuite tu en poseras une sur chacun de tes yeux.<br />
─ Après…<br />
─ Après, rien, C’est tout. Tu verras ce que tu voudras voir.<br />
Fati prit deux écailles et fit ce que le sonson lui avait dit de faire. Alors, vrai, elle se mit à voir et ses deux yeux touchèrent le monde.<br />
─ Tu peux presque tout regarder à présent, lui dit le sonson.<br />
─ Pourquoi “presque”?<br />
─ Tu peux tout voir, sauf tes yeux. Avec ses yeux, personne ne peut voir ses propres yeux.<br />
Fati remit le poisson dans le marigot et là, bien sûr, il continua à vivre comme un poisson dans l’eau. Issa arriva. Il s’était soulagé quelque part. Fati, que ne l’avait jamais vu, le regarda s’approcher.<br />
─ Issa, je te reconnais.<br />
─ Facile, puisque tu me connais.<br />
─ Je te reconnais avec mes yeux, pas seulement avec mes oreilles!<br />
Issa s’était arrêté à deux pas de Fati. Il la regardait d’assez près pour voir ses yeux. Il s’exclama:<br />
─ Mais, que s’est-il passé? Tu as lavé tes yeux dans le ciel?<br />
─ Et pourquoi ça?<br />
─ Fati, tes yeux sont bleus comme le ciel. Tu es toujours noire et tes yeux sont bleu ciel!<br />
Fati lui raconta tout. Quand ils arrivèrent au village, Fati fut étonnée de ne voir qu’un seul monde avec ses deux yeux. Le lendemain matin,  ils  entendirent gronder le village. Issa,  qui lui tenait toujours  la main, entendit les voix en même temps qu’elle. Ils virent arriver les trois co-épouses du père de Fati, et d’autres femmes, et quelques hommes. Ils avaient tous la bouche débordant de méchancetés et ils criaient. Derrière eux, tous ceux du village furent bientôt là. Ils étaient pires que des animaux fous de la brousse. Ils criaient:<br />
─ Sorcière!<br />
─ Fati, pars d’ici!<br />
─ Tu n’es qu’une bâtarde du ciel!<br />
─ Sorcière bleue! Pars, va-t’en ailleurs pour toujours, avec tes yeux bleus!<br />
─ Chiure de vautour!<br />
Tous  se mirent à jeter des pierres, et Fati ne trouva son salut que dans la fuite. Issa, qui avait essayé de la défendre, dut fuir lui aussi.<br />
Après une longue course, ils arrivèrent là-bas, au bout du bout, un peu plus loin que l’horizon.<br />
─ Fati, je t’aime moi.<br />
─ Tu n’as pas peur de mes yeux?<br />
─ Fati, je t’aime.<br />
Ils s’étaient assis face à face, à l’ombre d’un jujubier. Fati demanda:<br />
─ Est-ce qu’en fermant les yeux on efface la méchanceté?<br />
─ Non…on n’efface rien. Si tu fermes les yeux, tu n’effaces même pas les colères de la brousse.<br />
Ils se turent. Issa prit dans ses mains les deux mains de Fati, qui à présent avait deux yeux pour voir et pour pleurer. Il lui murmura:<br />
─ Ils ont  peur.  Ils sont captifs de leur peur et la peur ça éteint un le coeur…<br />
Ce jour-là, en ce temps-là, qui ressemblait beaucoup à aujourd’hui, Fati et Issa avaient le coeur ébréché comme une vieille calebasse. Ils se levèrent et s’éloignèrent encore plus de leur village, peut-être pour trouver la source des quatre vents du ciel, eux qui soufflent les mêmes chatouilles sur toutes les couleurs du monde.<br />
Aujourd’hui, plusieurs saisons des pluies ont succédé à plusieurs saisons sèches. Hier, au village, un gros oiseau noir s’est posé sur le beau flamboyant fleuri, c’était un calao. Un calao noir aux yeux bleus. Oui, noir aux yeux bleus! Tous l’ont trouvé beau. Ce calao, c’était un signe.  Peu après qu’il se fut posé  sur le grand flamboyant du village, Fati et Issa sont arrivés.<br />
Elle, Fati, souriait comme lui, Issa. C’est elle qui a dit:<br />
─ Bonjour, nous étions si loin depuis si longtemps… nous revoici, ici tous deux.<br />
─ Bonjour!<br />
─ Bonjour…<br />
Ils furent plusieurs à leur offrir l’eau de bienvenue. Le lendemain, Issa commença à construire leur case. Comme leur parents, c’est dans leur village qu’ils eurent leurs enfants.<br />
C’est ainsi.<br />
C’est le griot qui me l’a dit.</span></p>
<p align="right">Yves Pinguilly, Florence Koenig<br />
<em>La couleur des yeux</em><br />
Autrement Jeunesse, 2001</p>
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		<title>Juliette, la romantique &#8211; Carole Tremblay</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:42:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<category><![CDATA[enfants]]></category>
		<category><![CDATA[famille]]></category>
		<category><![CDATA[histoires]]></category>

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		<description><![CDATA[Juliette, la romantique
Roméo et Juliette s’aiment d’amour tendre. Ils se disent des mots très doux. Ils s’offrent des cadeaux fous. Ils chantent ensemble au clair de lune.
Avant de se quitter, ils ferment les yeux et se donnent un minuscule baiser. C’est comme la caresse d’un petit nuage sucré au bout de leur museau.
Même s’ils se [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=19&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">Juliette, la romantique</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Roméo et Juliette s’aiment d’amour tendre. Ils se disent des mots très doux. Ils s’offrent des cadeaux fous. Ils chantent ensemble au clair de lune.<br />
Avant de se quitter, ils ferment les yeux et se donnent un minuscule baiser. C’est comme la caresse d’un petit nuage sucré au bout de leur museau.<br />
Même s’ils se connaissent depuis des lustres, il leur arrive d’être encore timides l’un avec l’autre. Surtout lorsque l’émotion fait battre leurs petits cœurs de rats.<br />
Ainsi, le jour où Juliette se décide enfin à demander Roméo en mariage, elle se met à bafouiller.<br />
― Roméo ? appelle-t-elle.<br />
― Oui, ma Juliette en sucre doré ?<br />
― Voudrais-tu me pousser ?<br />
― Te pousser ? s’exclame Roméo. Mais je ne veux pas te faire de mal, voyons !<br />
Juliette soupire et reprend :<br />
― Non, mon Poméo, pas me pousser, m’épousseter…<br />
― Mais tu t’es lavée la semaine dernière, ma douce ratonnette.<br />
Juliette commence à s’énerver. Elle ferme les yeux, puis se concentre très fort avant de lancer à pleins poumons :<br />
― Roméo, veux-tu m’épouser ?<br />
Tous ceux qui se trouvent à moins d’un kilomètre à la ronde sursautent en même temps que Roméo. Le petit rat, plus intimidé que jamais, rougit jusqu’à la pointe des moustaches. Un grand silence se fait sur la montagne Noire. Tous attendent la réponse de Roméo avec impatience. À commencer par Juliette.<br />
Dans un geste très tendre, Roméo attrape les deux petites pattes de Juliette et y dépose un baiser.<br />
― Quand tu veux, ma boule… Je veux dire ma belle.<br />
La foule applaudit. Des hourras fusent de toutes parts tandis que les amoureux se font un câlin format géant.<br />
Hélas, les parents de Roméo ne l’entendent pas de cette oreille. Ils n’apprécient pas du tout que leur fils fréquente la fille d’un rat de laboratoire. Ils prétendent qu’ils ne sont pas de la même espèce.<br />
― Moi, je suis née sur la montagne Noire, ainsi que ma mère et la mère de ma mère et la mère de la mère de ma mère, affirme madame Montaigu, la maman de Roméo.<br />
― Les parents de cette Juliette à lunettes, eux, sont nés dans un laboratoire tout blanc, tout propre, ajoute son papa.<br />
― Te marier avec elle ! Quelle horreur ! fait la maman d’un air si dégoûté que Roméo croit qu’elle va s’évanouir.<br />
Les parents de Roméo sont d’accord : il est hors de question que cette étrangère fasse partie de la famille.<br />
― Mon fils, tu dois choisir, c’est elle ou nous, déclare même monsieur Montaigu.<br />
Roméo est catastrophé. Il a le cœur si tourneboulé qu’il oublie de souper. Il ne sait plus quoi faire. Il adore ses parents, mais il ne peut vivre sans sa Juliette.<br />
Le petit rat passe une nuit horrible, traversée de cauchemars où il doit dire adieu à l’amour de sa vie.<br />
Ou à ses parents. Ou à sa Juliette…<br />
Sa bien-aimée le découvre, au petit matin, endormi sur la voie ferrée.<br />
― Qu’est-ce que tu fais là, mon flétri, euh… je veux dire mon chéri ? lui demande-t-elle, étonnée. Pourquoi n’es-tu pas dans ton lit ?<br />
Roméo ouvre un œil ensommeillé.<br />
― Mes parents ne veulent pas me revoir si je t’épouse, ma tendre cocotte. Ils prétendent que nous ne sommes pas du même monde.<br />
― Mais… le monde est à tout le monde ! s’écrie Juliette.<br />
La belle passionnée se lève d’un bond.<br />
― Je vais leur parler à tes parents, moi !<br />
Mais Roméo n’entend plus rien. Il est tellement épuisé par sa mauvaise nuit qu’il s’est rendormi. Quand il se réveille enfin, son amoureuse est déjà loin.<br />
Juliette est devant la maison des Montaigu. Elle cogne à la porte, deux gros sacs sous le bras. C’est le papa de Roméo qui ouvre.<br />
― Bonjour, monsieur, je m’appelle Juliette Capulet et…<br />
― Merci, mademoiselle, mais nous n’achetons  jamais rien des vendeurs itinérants.<br />
Et vlan ! Il claque la porte.<br />
Juliette n’est pas découragée pour autant. Elle frappa de nouveau.<br />
Cette fois, c’est madame Montaigu qui se présente à la porte.<br />
― Madame, s’exclame Juliette, je suis follement amoureuse de votre fils et je viens vous demander sa main.<br />
Juliette a à peine fini sa phrase qu’elle sort un œuf d’un de ses sacs et se le casse sur le coco.<br />
― Mes parents sont peut-être nés dans un laboratoire, mais je peux être aussi sale que vous, poursuit-elle en se déversant un litre de jus d’orange sur la tête.<br />
― Raoul, viens voir, c’est la petite Capulet, crie madame Montaigu.<br />
Juliette profite de ce bref moment pour sortir un sac de farine.<br />
Quand monsieur Montaigu apparaît dans l’encadrement de la porte, il aperçoit une Juliette qui s’enneige de la tête aux pieds, en déclarant :<br />
― Je vous promets de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour rendre votre fils heureux.<br />
Encore à moitié endormi, Roméo arrive sur ces entrefaites.<br />
Il ne reconnaît pas Juliette sous le tas de miettes de pain qui s’agglutinent sur la farine, l’œuf et le jus d’orange.<br />
Il croit qu’un étranger veut attaquer ses parents. Il fonce vers la masse collante.<br />
― Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Que voulez-vous ?<br />
Le petit rat avance, menaçant l’étranger avec une brosse à dents.<br />
Sa mère l’arrête juste avant qu’il ne fracasse le crâne de Juliette.<br />
― Non, Roméo !<br />
L’être englué de nourriture s’approche.<br />
― Ce que je veux ? Mais ta main, mon bel amour.<br />
― Juliette. Ma merveilleuse courageuse ! s’écrie le petit rat en prenant le tas de miettes au jus d’orange dans ses bras.<br />
― Roméo, mon fils valeureux ! lance madame Montaigu en s’élançant sur lui. Tu étais prêt à nous défendre au péril de ta vie !<br />
― Ma brave chérie ! ajoute le papa en se collant à sa douce moitié. Tu as arrêté Roméo juste à temps.<br />
Sous le coup de l’émotion, les quatre rats se font un si gros câlin qu’ils se retrouvent collés les uns aux autres. Incapables de se séparer, ils doivent trottiner tous ensemble jusqu’à la flaque la plus proche.<br />
― Vous me trouvez toujours trop propre ? demande Juliette, coincée au beau milieu du groupe.<br />
― Sûrement pas, rigole monsieur Montaigu. Une chose est sûre, vous êtes salement amoureuse de mon fils.<br />
Arrivés devant la flaque, le tas de rats se laisse tomber dans l’eau verte. Tandis qu’ils flottent tous sur le dos, madame Montaigu déclare solennellement :<br />
― Mademoiselle Capulet, puisque vous aimez notre fils autant que nous l’aimons, nous vous aimerons, nous aussi, pour la vie.<br />
Le mariage a eu lieu deux semaines plus tard au sommet de la montagne Noire. Tous les habitants des environs sont invités.<br />
Finalement, les parents de Juliette et ceux de Roméo s’entendent à merveille. D’autant plus qu’ils se découvrent une passion commune pour le cha-cha-cha.<br />
Les parents dansent ensemble jusqu’à la nuit tombée. Ils s’amusent tellement qu’ils ne se rendent même pas compte que Roméo et Juliette se sont échappés pour aller voir la lune d’un peu plus près.<br />
Une lune au délicieux goût de miel…</span></p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Carole Tremblay; Dominique Jolin<br />
<em>Juliette, la romantique</em><br />
Saint-Lambert, Dominique et compagnie, 2003</span></p>
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		<title>Juliette la chouette &#8211; Catherine Salambier</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:40:20 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
		<category><![CDATA[enfants]]></category>
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		<description><![CDATA[Juliette la chouette
Juliette, la chouette, n’en fait qu’à sa tête.
Ses parents ont beau lui dire qu’elle fait tout de travers, rien n’y fait. 
Contrairement aux autres chouettes, Juliette dort la nuit et s’amuse le jour.
Papa et maman Chouette lui ont pourtant expliqué qu’elle était un animal « nocturne » et que, par conséquent, comme toutes [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=18&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">Juliette la chouette</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Juliette, la chouette, n’en fait qu’à sa tête.</p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Ses parents ont beau lui dire qu’elle fait tout de travers, rien n’y fait. </span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Contrairement aux autres chouettes, Juliette dort la nuit et s’amuse le jour.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Papa et maman Chouette lui ont pourtant expliqué qu’elle était un animal « nocturne » et que, par conséquent, comme toutes les autres chouettes, elle devait se reposer le jour pour pouvoir veiller et chasser durant la nuit. Mais Juliette ne veut rien entendre.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Son horloge tourne à l’envers et lorsque ses parents, fatigués par leur chasse, viennent se reposer au creux du vieux saule, dès l’aube, Juliette quitte le nid.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">La petite chouette a beaucoup d’amis dans le pré d’à côté.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Papa et maman Chouette s’arrachent les plumes depuis qu’ils savent que Juliette sympathise avec une famille de mulots venus s’installer au bout du grand champ. Quel déshonneur pour la famille !</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Car tout le monde sait que les chouettes chassent les mulots, musaraignes et autres petits animaux des champs. Mais, non, Juliette n’en fait qu’à sa tête. Elle préfère se contenter d’insectes et de vers de terre comme repas et faire des petites bêtes des champs ses compagnons de jeux.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Hier, on l’a vue volant au ras des prés, tirant derrière elle un long ruban auquel s’accrochaient, en riant, les petits mulots de la famille Cacao. Quel drôle de cerf-volant ! Mais lorsque les petits de monsieur et madame Lapin ont voulu faire leur baptême de l’air, s’accrochant eux aussi au ruban, tout le monde s’est retrouvé pattes en l’air dans le champ.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">─ Trois lapereaux à faire décoller, c’est un peu trop ! a dit Juliette en riant.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Ce matin, pendant que monsieur et madame Chouette somnolent dans leur nid, Juliette prend le soleil avec son amie musaraigne tout en écoutant le bavardage d’Amélie, la pie.</p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">Et, l’après-midi, on retrouve notre amie en grande conversation avec la famille Souris, qui commente joyeusement le baptême de l’air mouvementé des lapereaux intrépides.</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;">─ On se fait plein d’amis lorsqu’on sort à midi, dit-elle à ses parents endormis.<br />
Ah ! décidément, Juliette n’en fait qu’à sa tête !</span></p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Catherine Salambier<br />
<em>Les amis de Juliette la chouette</em><br />
Belgique, Editions Hemma, 2000</span></p>
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	</item>
		<item>
		<title>Yunus &#8211; Henri Gougaud</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:38:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
		<category><![CDATA[lectures]]></category>
		<category><![CDATA[psychologie]]></category>

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		<description><![CDATA[Yunus

Emré inventa autrefois des chants plus durables que le souvenir même de sa vie. Il fut aussi un infatigable chercheur de vérité.
Quand pour la première fois lui vint au cœur cette avidité de savoir qui le jeta sur les chemins du monde, il avait peut-être vingt ans, peut-être moins. Il s’en fut, espérant que le [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=17&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">Yunus</span></p>
<p><span style="font-size:11pt;"></span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Emré inventa autrefois des chants plus durables que le souvenir même de sa vie. Il fut aussi un infatigable chercheur de vérité.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Quand pour la première fois lui vint au cœur cette avidité de savoir qui le jeta sur les chemins du monde, il avait peut-être vingt ans, peut-être moins. Il s’en fut, espérant que le désir qui l’assoiffait le conduirait au-devant d’un maître capable de l’illuminer. Ce maître, il lui fut donné de le rencontrer, après dix années d’errance misérable, dans le grand vent d’une colline, en pleine steppe anatolienne. Il s’appelait Taptuk et il était aveugle.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Taptuk avait lui aussi longtemps cheminé, mais il avait suivi d’autres routes que celles de Yunus. Dès son adolescence, il s’était rasé le crâne et les sourcils, s’était coiffé d’un bonnet de feutre rouge et s’en était allé combattre les envahisseurs mongols. Il avait traversé autant de charniers que d’éphémères victoires, chevauché le sabre aux dents à la poursuite d’hommes aussi fous que lui, croupi le lendemain dans des lambeaux sanglants. Il avait haï, pillé, tué, cent fois perdu et cherché son âme dans la rage des combats, jusqu’à ce que le silence tombe enfin sur sa tête. Un soir de défaite, il avait été laissé pour mort sur un champ de bataille. Il s’était traîné au bord d’un ruisseau. Là, une femme, la première de son existence, hors quelques putains de tavernes, s’était enfin penchée sur lui. Elle l’avait recueilli, soigné, guéri, mais elle n’avait pu lui rendre la vue qu’un tranchant de lame lui avait prise. Alors elle lui avait donné sa vie, sa main pour le conduire, et de ce jour, guidé par son épouse, Taptuk n’avait plus songé qu’à se frayer en lui-même un chemin jusqu’à la source silencieuse d’où s’élève la lumière qui rend toutes choses simples. </p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Un soir, dans ce désert de hautes herbes où ne se risquait jamais personne, sauf de rares bergers  égarés et quelques lambeaux d’armées en déroute,  il  avait atteint cette source. Il avait donc décidé de ne pas aller plus loin et avait construit là sa maison. D’autres chercheurs l’avaient rejoint, de loin en loin, poussés par on ne sait quel vent de l’âme. Ils avaient reconnu en cet homme imposant et avare de paroles le maître qu’ils espéraient. Ils avaient donc bâti leur cabane près de la sienne, puis dressé une palissade autour de ces humbles masures.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Quand Yunus Emré parvint en ce lieu, le monastère de Taptuk l’aveugle n’était rien d’autre que cela : quelques bâtisses basses ceintes d’un mur de pierres sèches dans la steppe infinie. Taptuk, dès qu’il eut palpé le visage et les épaules de ce vagabond affamé de savoir, lui promit la Vérité.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">« – Elle te viendra peu à peu », lui dit-il. « Pour l’instant, je n’ai rien à t’apprendre. Ton travail sera donc de balayer sept fois par jour la cour du monastère. »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Yunus obéit de bon cœur. A l’instant même où il s’était trouvé devant ce grand vieillard au crâne ras, une confiance inébranlable lui était venue. Il était sûr qu’elle ne l’abandonnerait plus. Sept fois par jour il balaya donc la cour avec entrain, saluant joyeusement le maître et ses disciples quand ils se rendaient ensemble à la maison de l’épouse où Taptuk l’aveugle tous les matins enseignait. Il s’étonna bientôt que nul ne réponde à ses salutations. « – Passe encore que les apprentis m’ignorent, se dit-il, mais celui qui m’a si bonnement accueilli chez lui, pourquoi ne m’adresse-t-il jamais la parole ? » Une année passa ainsi, puis deux et trois années, sans que nul ne lui parle. Alors le cœur de Yunus s’alourdit. « Sans doute ce silence signifie-t-il quelque chose, se dit-il. Assurément mon maître veut apprendre quelque chose à mon âme, car c’est à l’âme que s’adresse la parole sans voix. » Il réfléchit dans sa solitude besogneuse, chassant sept fois par jour la poussière que le vent sans cesse ramenait dans la cour du monastère.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Enfin, un matin de printemps, comme il sortait de sa cabane, son balai sur l’épaule, une lumière lui vint. « J’ai trouvé : Taptuk veut m’apprendre la patience », se dit-il. Il jubila dans son cœur, content de sa découverte, et se remit à balayer la cour avec une ardeur nouvelle.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Cinq années étaient passées. Deux autres s’écoulèrent encore, puis trois, puis cinq nouvelles, sans que change son sort. Alors Yunus désespéra. « Qu’ai-je fait pour mériter une aussi longue indifférence ?  se dit-il. Peut-être mon maître m’a- t-il oublié. Ou peut-être ne suis-je pour lui qu’un idiot recueilli par pitié, tout juste bon à chasser la poussière. » Il s’efforça pourtant de réfléchir sans passion. Une nuit de tempête lui vint à l’esprit que Taptuk voulait peut-être lui apprendre l’humilité. Dans l’obscurité tourmentée où il était couché, il sourit. « C’est cela. Il veut m’apprendre l’humilité », se dit-il. Le lendemain matin, quand il se mit à l’ouvrage, ses gestes étaient plus mesurés, et parce que son cœur était en paix il se mit, tout en balayant la cour, à fredonner. Peu de chose : des paroles qui lui venaient, des chants qui lui montaient aux lèvres et qu’il laissait aller au vent, pour la seule satisfaction d’entendre voix humaine.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;"> Cependant sa confiance en Taptuk peu à peu le quitta. Cet homme, décidément, l’avait trompé. Il n’avait jamais eu l’intention de lui apprendre ce qu’il avait pourtant promis. « Je perds ma vie à espérer », se dit-il. Cinq ans encore, il balaya la cour en fredonnant, sans que nul ne l’écoute. Un soir, fatigué de cette existence de pauvre hère et convaincu que personne ne s’apercevrait de son absence, il décida de quitter ce lieu où il n’avait trouvé, après quinze années d’humble patience, qu’amertume et mélancolie. Il s’en fut donc dans la nuit, droit devant lui. Il marcha jusqu’à l’aube, ivre de liberté sans espoir. Il eut faim et soif, mais il n’y avait nulle source où s’abreuver, nul abri où refaire ses forces dans cet infini désert d’herbes jaunies, de cailloux et de vent. « Je vais mourir, se dit-il. Qu’importe ! Mieux vaut mourir en marchant qu’en balayant la cour d’un fou. » Il marcha donc trois journées entières.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Au soir du troisième jour, comme il allait se coucher sur un roc pour offrir son corps exténué aux vautours, il aperçut, au loin, un campement. Il s’étonna. Aucun voyageur ne se risquait jamais dans ces contrées. Qui pouvaient être ces gens ? Il s’approcha. Il vit des hommes assis au seuil d’une tente aux voilures amples. Ils festoyaient en riant et parlant fort. Dès qu’ils l’aperçurent, ils lui firent signe et, à grands cris joyeux, l’invitèrent à partager leurs provisions. Des fruits luisants, des galettes dorées, des rôtis odorants, des boissons de toutes couleurs dans des flacons de verre étaient à profusion étalés devant eux, sur un tapis de laine. Yunus prit place en leur compagnie, but, mangea, osa enfin demander à ces gens par quel miracle, dans ce méchant désert, ils se trouvaient ainsi pourvus en nourritures si délicates qu’il n’en avait jamais goûté de pareilles.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">« — Une voix nous a conduits ici », lui dirent-ils. « Assurément c’est le meilleur endroit du monde. Le vent tous les jours nous apporte du lointain les chants d’un derviche inconnu. Il nous suffit de les écouter, de les chanter nous-mêmes. Aussitôt apparaissent devant nous tous ces mets succulents que vous voyez là. Nous serions fous d’aller vivre ailleurs. »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Yunus s’extasia, avoua qu’il ne comprenait rien à pareille magie et osa enfin demander à ses compagnons si, par extrême bonté, ils pourraient lui apprendre ces chants nourriciers, afin qu’il ne meure pas de faim dans cette steppe où il devait aller seul.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">« — Volontiers », répondirent les hommes. Et ils se mirent à chanter. Alors Yunus, bouleversé, les yeux ronds et la bouche ouverte, entendit les chants qu’il avait lui-même fredonnés, cinq ans durant, en balayant la cour du monastère. Il reconnut les paroles sorties de ses lèvres dans le seul désir de tromper la solitude, les musiques montées de son cœur dans le seul espoir d’alléger sa mélancolie. Elles étaient son œuvre. Sur l’instant il comprit pour quel travail il était en ce monde, il goûta la pure vérité de son âme et il souffrit la pire honte, songeant à Taptuk qui l’avait instruit, sans qu’il n’en devine rien, comme un fils infiniment aimé.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Alors il embrassa les hommes qui l’avaient accueilli et revint au monastère en courant et pleurant. « Taptuk me pardonnera-t-il d’avoir douté de lui ? » se disait-il, buvant le vent. « Me pardonnera-t-il jamais ? » Il parvint à la nuit tombée à la porte vermoulue qui fermait la palissade. Il cogna du poing, appelant et demandant pitié. Le visage de l’épouse de Taptuk apparut au-dessus du mur.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">« — Te voilà revenu », Yunus, dit-elle doucement. « Pauvre enfant, je ne sais si Taptuk t’acceptera à nouveau parmi nous. Ton départ l’a désespéré. « Quel malheur, m’a-t-il dit, mon fils le plus cher m’a quitté. Que vaut ma vie désormais ? » «  Je vais t’ouvrir. Tu te coucheras dans la poussière de la cour. Demain, quand ton maître fera sa promenade du matin, il butera du pied contre ton corps. S’il dit : « Qui est cet homme ? », alors tu devras partir pour toujours. S’il dit : « Est-ce là notre bon Yunus ? », alors tu sauras que tu peux à nouveau vivre en sa présence. Entre, mon fils. »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Yunus se coucha dans la poussière de la cour. Au jour revenu, il vit s’approcher Taptuk l’aveugle au bras de son épouse. Il ferma les yeux, sentit un pied contre son flanc, entendit :</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">« — Est-ce là notre bon Yunus ? »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Il se leva, ébloui de lumière et de bonheur, courut à son balai et se remit à balayer la cour.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Ainsi fit-il jusqu’à sa mort, sans faillir un seul jour. Quand il fut devenu semblable à la poussière mille fois envolée, ses chants s’élevèrent, envahirent les lieux où vivaient les hommes et les nourrirent avec tant de persévérante bonté qu’aujourd’hui encore neuf villages, en Anatolie, revendiquent le privilège d’avoir sur leur territoire la vraie tombe de Yunus Emré, l’homme que Taptuk l’aveugle illumina.</p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Henri Gougaud.<br />
<em>L’Arbre aux Trésors</em><br />
Paris, Éditions du Seuil, 1987</span></p>
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		<title>La course de Sébastien &#8211; Anne-Catherine De Boel</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:35:46 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La course de Sébastien
Ce jour-là, tous les animaux des alentours s’étaient rassemblés dans la clairière.
Sébastien, le lapin le plus fier et le plus rapide de la planète, avait une fois de plus provoqué un de ses voisins à la course.
Comme chaque fois, il avait gagné et, comme chaque fois, l’enjeu était: «on-demande-ce-qu’on-veut-au-perdant». Cette fois-ci, Sébastien [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=16&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">La course de Sébastien</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:180%;">Ce jour-là, tous les animaux des alentours s’étaient rassemblés dans la clairière.<br />
Sébastien, le lapin le plus fier et le plus rapide de la planète, avait une fois de plus provoqué un de ses voisins à la course.<br />
Comme chaque fois, il avait gagné et, comme chaque fois, l’enjeu était: «on-demande-ce-qu’on-veut-au-perdant». Cette fois-ci, Sébastien avait réclamé un plein panier de carottes.<br />
Sébastien alla s’allonger dans un petit coin tranquille pour grignoter ses carottes. Il poussa un soupir de bien-être: «Aaah, c’est ça la vie!». «En es-tu bien sûr?» fit une voix qui venait du fond de la terre. «Crois-tu vraiment que la vraie vie consiste à remporter des courses en humiliant tes voisins?» lui demande la tortue.<br />
«Mais, Madame Laterre, comment donc ferais-je pour manger, boire et m’habiller si je n’avais pas les courses? De toute façon, vous êtes bien mal placée pour me faire la leçon, vous qui dormez jour et nuit à attendre que passent les saisons.»<br />
«Tu te trompes grandement: je me déplace bien plus que toi!». «On fait la course alors?» la provoqua Sébastien. «Je relève le défi et propose comme enjeu que l’on demande au perdant ce que l’on veut.» «Topez-là, Madame Laterre. Je vous laisse même une heure d’avance», dit Sébastien, grand seigneur. Il se prépara quelques belles carottes et une gourde de ce délicieux cocktail de fruits que lui procurait Victor, le chien de la ferme. Puis, sûr de la victoire, il se mit à courir.<br />
Et il courut, courut, courut… jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus.<br />
Quand il s’arrêta, il avait parcouru des milliers de kilomètres. À ses pieds s’étendait une immense étendue d’eau. Chez lui, il y avait un petit ruisseau dans lequel les autres se baignaient. Mais vous imaginez le roi de la course patauger dans l’eau? Quelle honte!<br />
Cette fois pourtant, il avait tellement chaud et la mer était si belle que Sébastien se déshabilla et plongea dans l’eau. Il se dit que c’était agréable et qu’il aurait peut-être dû se baigner avec les autres animaux. Mais c’était un si petit ruisseau, alors que lui pouvait nager dans cette mer immense…<br />
Il attendit Madame Laterre en mangeant quelques carottes. Il patienta longtemps, puis l’appela. En vain. Il décida alors de faire la sieste… Sébastien dormit très longtemps.<br />
Quand il se réveilla, Madame Laterre n’était toujours pas là. Alors, il cria: «Vous voyez, j’ai gagné!». Mais, de très loin au-delà des flots, une voix profonde lui répondit: «Ttttt! Ça, c’est ce que tu imagines, fier lapin. Mais je suis déjà de l’autre côté!»<br />
Sébastien n’en crut pas ses oreilles. Madame Laterre était de l’autre côté de la mer! Comment faire pour traverser cette immensité d’eau? Il se souvint alors que les chats avaient un jour construit un radeau pour descendre le ruisseau. Il avait refusé de les aider. Erreur! Il rassembla ses souvenirs: des branches liées avec de la corde…<br />
C’était bien cela! Il ajouta un mât et mit le radeau à l’eau. Sébastien se mit à ramer. Il rama, rama, rama jusqu’à la terre ferme. Puis il mangea ses dernières carottes et se remit à courir. Il courut, courut, courut… jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Il se laissa tomber de tout son long et regarda autour de lui. Tout ce sable, toute cette lumière: il n’avait jamais rien vu de pareil. Quelle chaleur! Il était mort de soif. Il prit sa gourde: vide! Il s’approcha d’un puits et regarda dedans.<br />
Il contenait une eau brunâtre, plutôt dégoûtante. Sébastien pensa alors à ceux qui, chez lui, buvaient l’eau des flaques. Beurk! Il puisa tout de même de l’eau et remit sa gourde. Ensuite, il s’installa pour admirer le magnifique paysage et attendre sa concurrente. Finalement, c’est grâce à elle qu’il découvrait toutes ces merveilles. Il ferma les yeux en souriant et s’endormit. Il dormit très longtemps.<br />
Quand il se réveilla, Madame Laterre n’était toujours pas là. «Ne te fatigue pas!», cria-t-il. «J’ai gagné!». Mais, de très très loin au-delà du désert, une voix profonde lui répondit: «Ttttt! C’est ce que tu crois, fier lapin. Je suis là, au pays des neiges éternelles.» Sébastien était abasourdi: Madame Laterre était vraiment une redoutable adversaire!<br />
Plus question de s’endormir! Sébastien se remit en route. Il courut, courut, courut jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. Quand il s’arrêta, il avait parcouru des milliers de kilomètres. Le spectacle qui s’offrait à lui lui coupa le souffle. Il n’avait jamais rien vu d’aussi grand, d’aussi blanc… Qu’est-ce qu’il faisait froid! Comment faire pour allumer un feu? Déjà, il ne sentait plus ses pattes. Sébastien ferma les yeux et pensa très fort à chez lui pour se réchauffer un peu. Il pensa à son voisin, Joseph le renard. A Léon le sanglier, dont il se moquait souvent. À Marcelle, la jolie petite marte qu’il poursuivait dans les bois. A Gaston le héron, à Berthe, à Suzanne, à Lili, et à tous les autres… Sébastien regrettait de les avoir méprisés.<br />
Il se sentait loin d’eux. Il avait une telle envie de les serrer dans ses bras qu’il se mit à pleurer, pleurer, pleurer.<br />
Il prit la décision de rentrer chez lui dès le lendemain. «Tant pis pour Madame Laterre: elle terminera la course seule!». Il creusa un nid dans la neige et s’y blottit. Il se sentait heureux. Sa tête était plus légère et, dans sa poitrine, quelque chose qu’il n’avait jamais ressentie auparavant le faisait sourire. Quand Sébastien se réveilla, tout était vert! Il mangea des baies, but l’eau du ruisseau, remplit sa gourde et se remit en route.<br />
Quand il se retrouva devant la mer, il refit un petit radeau et rama, rama, rama… Puis il courut, courut, courut jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus.<br />
Un jour enfin, il arriva chez lui. Épuisé mais heureux. Les autres animaux furent étonnés de retrouver un Sébastien tellement différent. Mais ils ne dirent rien. Ils firent la fête. Une belle fête.<br />
Ce soir-là, Sébastien alla se coucher au bord du ruisseau. «Madame Laterre, êtes-vous là?» appela-t-il. «Je suis là», répondit une voix profonde. «Merci pour ce merveilleux voyage…».<br />
Et Sébastien s’endormit en souriant, avec des rêves jusqu’au ciel.</span></p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Anne-Catherine De Boel<br />
<em>La Course de Sébastien</em><br />
Paris, Ed.Pastel, l’école des loisirs, 2002</span></p>
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		<title>L’arbre qui chante &#8211; Bernard Clavel</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:31:30 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[L’arbre qui chante
C’était un matin de janvier. Un de ces beaux matins blancs et secs pareils à ces vieux montagnards qui ont du givre à leurs moustaches et des yeux pétillants de soleil. Il avait neigé toute la nuit à gros flocons serrés. Puis, le jour venu, un grand souffle de vent du nord avait [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=15&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">L’arbre qui chante</span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:200%;">C’était un matin de janvier. Un de ces beaux matins blancs et secs pareils à ces vieux montagnards qui ont du givre à leurs moustaches et des yeux pétillants de soleil. Il avait neigé toute la nuit à gros flocons serrés. Puis, le jour venu, un grand souffle de vent du nord avait débarbouillé le ciel. Derrière la maison, la forêt qui commence au pied de la montagne s’était endormie dans un grand silence glacé. Entre les arbres, les ombres étaient bleues. Les sapins ployaient encore sous leur charge de neige, car le vent de l’aube n’avait soufflé que pour chasser les nuages.<br />
Isabelle et Gérard habitaient là, tout près du bois, dans la maison de leurs grands-parents. C’était une toute petite maison aux murs gris et aux volets verts. Elle se trouvait à l’écart du village que l’on devinait à peine, ce matin-là, très loin, au bord de la rivière gelée.<br />
On ne voyait même plus le chemin qui court entre les champs et traverse la prairie. De la fenêtre, les deux enfants essayaient de le suivre du regard. Ils le trouvèrent très facilement jusqu’au premier tournant, près du gros érable mort depuis deux ans et que le grand-père ne s’était pas encore décidé à couper, mais, plus loin, tout se confondait.<br />
Tandis qu’ils regardaient ainsi, le nez collé à la vitre, Isabelle et Gérard virent passer un oiseau, puis un autre, puis tout un vol qui se percha sur la treille d’où tombèrent des paquets de neige.<br />
― Ils ont froid, dit Isabelle. Il faut leur donner des graines ou du pain.<br />
Elle prépara des graines, et Gérard ouvrit la fenêtre.<br />
― Ferme vite, cria Grand-père, tu vas faire entrer tout l’hiver dans la cuisine !<br />
Les enfants se mirent à rire. Comme si l’hiver pouvait entrer dans une maison !<br />
Isabelle jeta ses graines sur le sentier que Grand-père avait balayé pour aller jusqu’au bûcher chercher du bois. Grand-mère se mit à tousser et souleva les cercles de fonte de la cuisinière pour enfourner une énorme bûche dans le foyer.<br />
Dès que la fenêtre fut refermée, deux oiseaux quittèrent la treille pour venir picorer. Les autres semblaient inquiets, mais, comme rien ne bougeait, ils s’envolèrent à leur tour tandis que d’autres tombaient du toit, tout droit, presque sans battre des ailes.<br />
― Ils n’auront jamais assez de graines, dit Isabelle. Il en vient de plus en plus.<br />
― Mais si, mais si ! cria Grand-mère. Si tu leur donnes tout, ce sont mes poules qui n’auront plus rien !<br />
― Et si tu continues, tu finiras par attirer tous les oiseaux de la forêt, renchérit Grand-père.<br />
Isabelle se résigna et revint à la fenêtre. Elle resta un long moment à côté de son frère, essuyant la vitre quand la buée l’empêchait de voir. Soudain, elle empoigna le bras de Gérard en disant:<br />
― Regarde, sur le chemin !<br />
Gérard leva les yeux. Là-bas, plus loin que le gros érable mort, un animal curieux avançait dans la neige. Il ressemblait beaucoup au petit lapin mécanique que le Père Noël avait apporté à Gérard quelques années plus tôt. Comme le jouet, il sautillait, vacillait de droite à gauche et s’arrêtait à chaque instant. Toujours comme le lapin, il était vêtu de poils gris et portait de longues oreilles qui se rejoignaient au sommet de son crâne.<br />
Cette apparition était tellement surprenante que les enfants oublièrent les oiseaux. Ils restaient bouche bée, observant sans mot dire cet animal étrange dont les yeux, par moments, lançaient des éclats de lumière.<br />
Quand le lapin, qui marchait uniquement sur ses pattes de derrière, eut atteint la haie bordant le jardin, les enfants ne virent plus que sa tête.<br />
― On dirait qu’il vient ici, murmura Gérard.<br />
― C’est vrai, il fait le tour du jardin.<br />
Le lapin disparut et il y eut un long silence un peu angoissant. Les sonnèrent sur les marches de pierre, et les oiseaux s’envolèrent si enfants retenaient leur souffle, l’oreille tendue. Bientôt, des pas brutalement que les enfants sursautèrent.<br />
― Vous n’avez rien entendu ? demanda Grand-père.<br />
Les deux petits hochèrent la tête.<br />
― Qu’est-ce que ça peut bien être ? dit Grand-mère.<br />
À cette heure-ci, le facteur était encore loin.<br />
Les grands-parents n’avaient rien vu, et les enfants n’osaient répondre. Ils ne pouvaient tout de même pas dire: « C’est un lapin mécanique grand comme un homme qui arrive tout seul et bat de la semelle sur le palier ! »<br />
Il y eut encore un frottement contre la pierre, puis on entendit frapper à la porte. Les grands-parents se regardèrent, puis regardèrent la porte. Enfin, comme on frappait plus fort, Grand-père cria :<br />
― Entrez !<br />
La porte s’ouvrit lentement, et ce fut tout d’abord une large bouffée de bise qui pénétra dans la cuisine. Cette fois, c’était le lapin qui apportait l’hiver dans son poil gris. Car c’était bien lui qui se tenait là, debout sur le seuil, tout surpris par la chaleur et l’odeur du feu de bois où cuisait la pâtée des vrais lapins.<br />
Grand-mère se précipite pour fermer la porte. Et voilà que le lapin se met à parler :<br />
― Bonjour, bonjour, dit-il. Je viens très tôt, il faut m’excuser, mais…<br />
Les poils gris s’écartent à la hauteur du visage, de grosses lunettes paraissent, puis un nez tout rouge, puis des moustaches raides comme un balai de crin, puis un visage piqueté de barbe blanche pareille à celle de Grand-père.<br />
― Mais c’est Vincendon ! s’exclame Grand-père. C’est Vincendon !<br />
Et c’était vrai ! C’était bien Vincendon. Et ce fut seulement quand il eut ôté son bonnet à oreilles relevées et quitté sa pelisse dont le col montait à hauteur de ses yeux que les enfants eurent la certitude que le lapin mécanique était un homme. Ils ne l’avaient jamais vu, mais Grand-père leur avait souvent parlé de ce vieil ami.<br />
Le père Vincendon essuyait ses lunettes, il essuyait les larmes qui coulaient de ses yeux en répétant :<br />
― Je vous vois à peine. La chaleur après le froid me fait toujours pleurer. Et mes lunettes sont couvertes de buée.<br />
Il n’y voyait pas, mais il pouvait parler et écouter. Bientôt, assis au coin du feu à côté de Grand-père, il se mit à raconter des histoires de sa jeunesse. Grand-père en racontait aussi. Ils parlaient en même temps, personne ne les écoutait, mais ils semblaient heureux tous les deux.<br />
Les enfants sont déjà retournés à la fenêtre. Il n’y a plus de graines, mais quelques oiseaux s’obstinent à chercher. Une ombre passe sur la neige, un gros oiseau noir descend pour aller se poser sur l’arbre mort. Gérard se retourne.<br />
― Grand-père, il y a un aigle sur l’arbre mort ! Viens vite ! Viens vite voir, Grand-père !<br />
Grand-père ne bouge pas, mais Vincendon se lève et rejoint les enfants.<br />
Ses lunettes rondes enfin propres sont sur son nez. Il dit :<br />
― Ce n’est pas un aigle, c’est un corbeau. Et l’arbre, c’est un érable, mais il n’est pas mort.<br />
De son fauteuil, Grand-père crie :<br />
― Il est mort depuis deux ans. Et je l’abattrai dès que je pourrai.<br />
― Je te dis qu’il n’est pas mort, affirme Vincendon. Les arbres ne meurent jamais…<br />
― Ne me raconte pas des choses pareilles, dit Grand-père, l’air surpris. Je t’assure que ça fait deux printemps qu’il n’a pas bourgeonné. Je te dis qu’il est mort et bon pour le feu.<br />
Vincendon les regarde tous, et pourtant, on dirait qu’il ne les voit pas, qu’il voit autre chose, très loin, bien plus loin que le bout de la plaine.<br />
― Je vous répète que les arbres ne meurent jamais, dit-il… Et je vous le prouverai… Je vous le prouverai en faisant chanter votre vieil érable.<br />
Grand-père parait incrédule. Mais il se tait. Vincendon est son ami, sans doute ne veut-il pas le contrarier.<br />
Les enfants se regardent. Ont-ils bien entendu ?<br />
Déjà Vincendon a regagné son fauteuil et repris le cours de ses histoires. Et il va rester là jusqu’à la tombée de la nuit, partageant avec eux le repas du midi.<br />
Lorsqu’il s’en va, Grand-père l’accompagne jusqu’ à l’érable. Ils tournent tous deux autour du gros arbre, comme s’ils jouaient à la cachette, tout petits dans le crépuscule qui éloigne tout et donne au paysage l’aspect d’une carte postale de bonne année.<br />
Lorsque Grand-père rentre, les enfants se précipitent pour demander :<br />
― Alors, qu’est-ce qu’il a dit ?<br />
― Vincendon soutient que l’érable n’est pas mort. En tout cas, il m’a promis de le faire chanter.<br />
― Mais comment, Grand-père, comment fera-t-il ?<br />
― C’est son secret. Vous verrez plus tard. Je ne peux rien vous dire puisqu’il ne m’a rien expliqué. Il faut attendre.<br />
Les enfants ont beau insister, Grand-père se tait.<br />
Le temps passa. La neige se mit à fondre et les pluies de printemps lavèrent sur le flanc de la colline les dernières traces de l’hiver. Les enfants avaient oublié le père Vincendon lorsqu’un soir, en rentrant de l’école, ils s’aperçurent qu’il manquait quelque chose au paysage. C’était le gros érable. À sa place, il n’y avait qu’une large souche, quelques brindilles, des morceaux d’écorce et de la sciure qui ressemblait à un petit tas de neige oublié là par le soleil.<br />
― C’est peut-être Grand-père qui a coupé l’arbre, dit Gérard. Il n’aurait pas dû. Monsieur Vincendon avait promis de le faire chanter.<br />
― Tu y crois ? demanda Isabelle.<br />
― Oui, parce que c’est monsieur Vincendon qui l’a promis.<br />
Mais Grand-mère prétend que l’arbre mort ne peut plus chanter autrement que dans le feu.<br />
― Il ne faut pas qu’on le brûle, dit le garçon. Viens, viens vite !<br />
Ils se mirent à courir vers la maison. Ils posèrent en passant leurs cartables au pied de l’escalier, et ils filèrent vers le bûcher qui est une petite cabane de bois que Grand-père a construite au fond du jardin.<br />
La porte était grande ouverte et la charrette arrêtée devant l’entrée. Les enfants coururent, coururent très vite. Lorsqu’ils arrivèrent, ils étaient rouges et essoufflés. Grand-père et Vincendon sortaient du bûcher. Un tronçon de l’érable était encore sur la charrette. Les enfants regardèrent Vincendon avec une lueur de reproche dans leurs yeux clairs, mais le vieillard sourit sous sa moustache. Il s’approcha de la charrette, et se mit à caresser le tronc de l’érable comme il eût fait avec un chien.<br />
Les mains de Vincendon sont grosses, avec des doigts larges et épais, avec des ongles tout relevés et qui ont une drôle de forme. Quand Vincendon caresse le bois, on dirait qu’il le passe au papier de verre tant ses paumes sont râpeuses. Lorsqu’il vous serre la main on se figure toujours qu’il porte des gants de fer comme en mettaient les chevaliers du Moyen Âge.<br />
Il caressa donc le bois et cligna de l’oeil en disant :<br />
― Ne vous faites pas de souci, il chantera. Je vous l’ai promis, et je tiens toujours mes promesses.<br />
― Il chantera dans le fourneau, ricana Grand-père. Exactement comme tous les arbres qui meurent. Le faire chanter comme ça, c’est facile.<br />
Grand-père devait plaisanter ! Pourtant Vincendon fit mine de se fâcher.<br />
― Tais-toi donc ! cria-t-il. Tu n’y connais rien. Moi, je te dis qu’il chantera mieux encore que lorsqu’il vivait les pieds dans la terre et la tête au soleil. Mieux que les jours où il était tout chargé d’oiseaux et tout habité de vent.<br />
Les enfants écoutaient ce langage curieux. Comme ils semblaient douter de lui, Vincendon les prit chacun par un bras, et il les serra fort avec ses grosses mains dures. Il serrait très fort, presque à faire mal, mais cette force qui était en lui avait quelque chose de rassurant. Il retourna vers la charrette, et continua de palper le gros tronc couché sur les planches.<br />
Il se penchait, tapotait du doigt, écoutait, se redressait en hochant la tête, exactement comme fait le docteur lorsqu’on est au lit avec une grosse fièvre. Mais Vincendon n’avait pas l’air inquiet. Il continua d’ausculter son arbre, répétant seulement de loin en loin :<br />
― C’est bien… C’est très bien… Il est sain… Il chantera… Vous verrez ce que je vous dis, il chantera mieux encore que lorsqu’il avait des oiseaux plein les bras.<br />
Le lendemain, tout avait disparu. Il ne restait plus dans le bûcher que quelques branches et un bon tas de sciure. Les enfants se mirent à chercher. Enfin, au grenier, ils finirent par retrouver l’érable. Mais cette fois, ils furent très déçus. L’arbre était méconnaissable, tout débité en grosses planches, il avait vraiment un air d’arbre mort.<br />
― Monsieur Vincendon s’est moqué de nous, dit Isabelle. Il ne fera jamais chanter cet arbre. D’ailleurs, est-ce que quelqu’un peut faire chanter un arbre mort ? Il faudrait un sorcier. Et ce Vincendon n’est pas un sorcier.<br />
― Qu’en sais-tu ?<br />
Isabelle regarda son frère, l’air effrayé.<br />
― Tu crois qu’il serait sorcier ? fit-elle.<br />
Gérard prit à son tour un air important pour répondre :<br />
― Ce n’est pas impossible. Je crois savoir des choses… des choses.<br />
En fait, il se vantait pour paraître mieux informé et plus débrouillard que sœur, car il ne savait rien de plus que vous et moi sur le père Vincendon.<br />
Mais le printemps est tout plein de vie, et les enfants oublièrent très vite le vieil arbre. Avant la montée de la sève, Grand-père était allé dans la forêt, et il  avait  rapporté  deux  petits  érables  qu’il  avait plantés au bord du chemin, de chaque côté de la vieille souche. À présent, ces petits arbres avaient des feuilles, et c’était eux qui commençaient à chanter avec le vent, venu du fond de l’horizon en poussant dans le ciel bleu de gros nuages blancs.<br />
Tout le printemps s’écoula, puis, un jour de juillet, Grand-père sortit la charrette du bûcher et descendit du grenier les plus grosses planches tirées de l’érable.<br />
― À présent, dit-il, en route pour l’atelier de Vincendon.<br />
Isabelle grimpa sur la charrette. Grand-père se mit à tirer par le timon, tandis que Gérard poussait derrière. Ils marchèrent plus d’une heure pour gagner le village. Une heure sous le gros soleil.<br />
Vincendon habitait tout au bout du pays, une maison dont les fenêtres regardaient couler la rivière. Dès qu’il entendit les roues ferrées crisser sur le gravier de la cour, Vincendon sortit sur le pas de sa porte. Il leva les bras dans un geste comique et s’écria :<br />
― Diantre ! Voilà des clients sérieux ! Depuis le temps que je les attendais !<br />
Il portait une chemise claire et un tablier de toile bleue qui tombait jusque sur ses pieds. Ses manches relevées laissaient paraître ses avant-bras maigres ; ainsi, ses mains semblaient encore plus grosses.<br />
Il aida Grand-père à transporter les planches jusqu’au fond d’une longue pièce un peu sombre où les enfants n’osèrent pas les suivre. Une odeur étrange venait jusqu’à eux, et ils demeuraient sur place, se tenant par la main.<br />
Pourtant, Vincendon les fit entrer dans une autre pièce plus claire. Au plafond, le soleil reflété par la rivière jouait en vagues folles.<br />
― Vous me permettrez bien de terminer ce que j’ai commencé, dit Vincendon.<br />
Grand-père approuva, et le vieux bonhomme se remit au travail. Ses énormes mains qui semblaient si maladroites pouvaient manipuler les objets les plus menus et les plus fragiles. Vincendon expliqua qu’il polissait le rouage d’une serrure de coffret à secrets. Il faisait tout en bois, même les serrures et les charnières. Pour lui, le métal n’était qu’un serviteur du bois.<br />
― Le bois, disait-il, c’est un matériau noble. Vivant ? toujours vivant. Le métal est bon à fabriquer les outils qui nous permettront de travailler le bois. Mais le bois… le bois…<br />
Quand il prononçait ce mot, ses yeux n’étaient plus les mêmes.<br />
Vincendon n’était pas un homme comme les autres : il était amoureux du bois.<br />
Il en parlait vraiment comme d’un être vivant, comme d’une personne de sa famille, avec qui il vivait depuis des années et des années. Avec le bois, il pouvait tout réaliser. De petits coffrets incrustés d’ivoire et de marqueteries compliquées. De petites tables dont les pieds étaient si minces que les enfants retenaient leur souffle de peur de les faire tomber.<br />
Les murs de son atelier étaient garnis d’outils posés sur les rayons ou suspendus à des râteliers. Il y avait des rabots de toutes dimensions et de toutes formes, des scies, des gouges, des ciseaux, des varlopes, des boîtes  à coupes, des compas et bien d’autres instruments dont les enfants entendaient le nom pour la première fois. Et puis, il y avait des pots de colle, des bouteilles de vernis, des pains de cire et du bois partout. Du bois de toutes les essences, de toutes les formes, de toutes les couleurs.<br />
Comme Isabelle, qui est très curieuse, se dirigeait vers une petite porte et posait déjà sa main sur la poignée, Vincendon se précipita :<br />
― Non, non, dit-il, n’entre pas là…<br />
C’est dans cette pièce qu’est mon secret.<br />
Isabelle pensa au cabinet de Barbe-Bleue, mais elle se mit à rire. Il y avait longtemps qu’elle ne croyait plus à tout cela.<br />
― C’est mon secret, reprit Vincendon. Tu le connaîtras quand tu auras entendu chanter ton arbre.<br />
L’été passa trop vite, avec les vacances et les courses merveilleuses dans la campagne et la forêt. Les deux arbres plantés par Grand-père poussaient bien. Les oiseaux s’arrêtaient déjà. Vers la rentrée des classes, leurs feuilles commencèrent à jaunir et les grands vents d’automne les emportèrent au loin. Les deux petits érables semblaient morts, mais Gérard et Isabelle savaient qu’ils venaient seulement de s’endormir pour l’hiver. À cause des devoirs toujours difficiles et des leçons à apprendre, les deux enfants avaient oublié les gros érables et la promesse du père Vincendon.<br />
Un jeudi matin, quelques jours avant la Noël, les enfants comprirent dès le réveil que la neige était revenue. Il y avait un grand silence tout autour de la maison, et la lumière filtrait par les fentes des volets était plus blanche que celle des autres matins. Ils se levèrent très vite malgré le froid.<br />
― Les oiseaux, dit Isabelle. Il faut penser aux oiseaux.<br />
Elle allait ouvrir la fenêtre pour jeter des graines lorsqu’elle aperçut, hésitant sur le sentier tout blanc, le lapin mécanique.<br />
― Vincendon, c’est monsieur Vincendon !<br />
C’était bien lui, vêtu de sa pelisse grise et de son bonnet à oreilles, mais il portait sous son bras un long paquet enveloppé de papier brun. Le vieil homme approchait lentement, évitant les congères et cherchant avec peine le tracé du chemin. Il passa les deux érables que l’on devinait à peine dans la grisaille, son bonnet dansa un moment au-dessus de la haie puis disparut.<br />
― C’est lui, répétaient les enfants ! C’est bien lui !<br />
Ils ne savaient pas ce qu’apportait Vincendon, mais leur cœur s’était mis à battre très fort. Dès que les semelles du vieil homme heurtèrent le seuil de pierre, Gérard courut ouvrir la porte.<br />
L’air qui entra en même temps que Vincendon était tout piqueté de minuscules flocons blancs. Le feu grogna plus fort, puis ce fut le silence. Ils étaient là tous les quatre, à regarder le père Vincendon et son paquet solidement ficelé.<br />
Vincendon posa son paquet sur la table, ôta ses lunettes, les essuya longuement, se moucha, remit ses lunettes et s’approcha du feu en frottant l’une contre l’autre ses grosses mains qui faisaient un bruit de râpe.<br />
― Il fait meilleur ici que dehors, dit-il.<br />
Les enfants s’impatientaient. Chacun d’un côté de la table, ils regardaient le paquet sans oser y toucher. Le vieil homme semblait prendre plaisir à prolonger leur attente. Il les observait du coin de l’œil et adressa aux grands-parents des sourires complices.<br />
Enfin, il se retourna et dit :<br />
― Alors, qu’est-ce que vous attendez pour l’ouvrir ? Ce n’est tout de même pas à moi de défaire le paquet.<br />
Quatre petites mains volèrent en même temps. Les nœuds étaient nombreux et bien serrés.<br />
― Prête-nous tes ciseaux, Grand-mère…<br />
― Non, dit Vincendon. Il faut apprendre la patience et l’économie. Défaites les nœuds et n’abîmez rien, je veux récupérer ma ficelle et mon papier.<br />
Il fallut patienter encore, se faire mal aux ongles, se chamailler un peu. Vincendon riait. Les grands-parents, aussi impatients que les enfants, attendaient,  suivant des yeux chacun de leurs gestes.<br />
Enfin, le papier fut enlevé, et une longue boîte de bois roux et luisant apparut. Elle était plus large d’un bout que de l’autre. Vincendon s’en approcha lentement et l’ouvrit.<br />
À l’intérieur, dans un lit de velours vert, un violon dormait.<br />
― Voilà, dit simplement le vieil homme. Ce n’était pas plus compliqué que ça. Les cordes, le velours et les crins de l’archet, tout se trouvait au cœur de votre arbre.<br />
― Mon Dieu, répétait Grand-mère, qui avait joint ses mains en signe d’admiration. Mon Dieu, que c’est beau !<br />
― Ça alors !&#8230; ça alors ! bégayait Grand-père. Je te savais très adroit, mais tout de même !<br />
Le vieil artisan souriait. Il passa plusieurs fois sa main sur sa moustache avant de dire :<br />
― Vous comprenez pourquoi je ne voulais pas vous laisser entrer dans mon séchoir ? Vous auriez vu des violons, des guitares, des mandolines et bien d’autres instruments. Et vous auriez tout deviné. Eh oui ! je suis luthier. Je fais des violons… Et l’érable, voyez-vous, c’est le bois qui chante le mieux.<br />
Sa grosse main s’avança lentement pour caresser l’instrument, puis elle se retira toute tremblante.<br />
― Alors, dit-il à Gérard. Tu ne veux pas essayer de jouer ? Tu ne veux pas faire chanter ton arbre ? Allons, tu peux le prendre, il ne te mordra pas, sois tranquille.<br />
Le garçon sortit le violon de son lit, et le prit comme il avait vu les musiciens le faire. Il posa l’archet sur les cordes et en tira un grincement épouvantable. Grand-mère se boucha les oreilles tandis que le chat, réveillé en sursaut, disparaissait sous le buffet. Tout le monde se mit à rire.<br />
― Eh bien ! dit Grand-père, si c’est ce que tu appelles chanter !<br />
― Il faut qu’il apprenne, dit Vincendon en prenant l’instrument, qu’il plaça sous son menton.<br />
Et le vieux luthier aux mains énormes se mit à jouer. Il jouait en marchant lentement dans la pièce, en direction de la fenêtre. Immobiles, les enfants regardaient et écoutaient.<br />
C’était une musique très douce, qui semblait raconter une histoire pareille à ces vieilles légendes venues du fond des âges, comme le vent et les oiseaux qui arrivent en même temps du fond de l’horizon.<br />
Vincendon jouait, et c’était vraiment l’âme du vieil arbre qui chantait dans son violon.</span></p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Bernard Clavel<br />
<em>L’arbre qui chante</em><br />
Paris, Pocket Jeunesse, 2002</p>
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		<title>Le fil d’araignée &#8211; Henri Gougaud</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:23:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Le fil d’araignée
Voici ce qui advint, un jour, au paradis.
Shakiamouni flânait solitaire et serein dans la beauté des fleurs au bord d’un lac céleste. La brise parfumée ridait à peine l’eau. C’était un matin de printemps ordinaire, doux et parfait. Or, comme ce dieu tranquille cheminait à pas lents dans l’herbe tiède de la rive, [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=14&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">Le fil d’araignée</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Voici ce qui advint, un jour, au paradis.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Shakiamouni flânait solitaire et serein dans la beauté des fleurs au bord d’un lac céleste. La brise parfumée ridait à peine l’eau. C’était un matin de printemps ordinaire, doux et parfait. Or, comme ce dieu tranquille cheminait à pas lents dans l’herbe tiède de la rive, son regard se laissa captiver par le scintillement du soleil sur les vagues transparentes. Il fit halte, et le désir lui vint de regarder, au travers de l’eau claire, ce qui se passait ce matin-là dans le tréfonds du monde où était l’enfer. Car sous ce lac du paradis, infiniment lointains mais parfaitement visibles aux yeux divins de Shakiamouni, étaient les marais de sang et de feu où remuait la foule épaisse des damnés.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Parmi cette foule, le dieu remarqua un homme qui se débattait plus furieusement que les autres, s’acharnait à se hisser sur les échines, à tendre les mains aux cieux vides, à s’agripper aux flammes errantes pour hurler sa révolte dans les fumées de soufre. Shakiamouni le reconnut : c’était Kandata, un bandit de grande force et de haute gueule. Cet homme n’avait occupé son séjour terrestre qu’à piller, incendier, assassiner et violer sans vergogne. Avait-il jamais eu le moindre élan de bonté, même infime ? Shakiamouni s’interrogea, et lui vint, comme une brume légère, un souvenir.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Un jour que Kandata traversait une forêt, traqué par une armée de justiciers, il avait failli sur son chemin écraser une araignée. Mais il avait retenu sa botte, par respect pour la vie de cette bête, et avait eu pour elle une fugitive pensée fraternelle. Shakiamouni savoura cet événement menu dans son esprit avec un bonheur imperceptible, mais infini. « Peut-être est-il possible de racheter ce Kandata », se dit-il. Près de lui une araignée du paradis tissait sa toile entre deux fleurs de lotus. Il saisit délicatement son fil entre ses doigts d’ivoire et, à travers les eaux du lac, le dévida jusqu’aux marécages de l’enfer.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Au milieu des maudits épuisés de tortures dont les faces blafardes et gémissantes dérivaient autour de lui, Kandata, seul rebelle, battant les flaques sanglantes et chassant les feux follets comme nuées d’insectes, vit tout à coup luire ce fil d’araignée dans le ciel noir. Il leva la tête et s’aperçut qu’il descendait en droite ligne d’un trou brillant comme une étoile, au plus haut de la voûte. Son cœur aussitôt bondit dans sa poitrine et l’espoir exaltant lui vint de s’évader de ces miasmes où il croupissait. Avidement, il empoigna le fil et de toutes ses forces se mit à grimper. En bon voleur qu’il était, il savait agilement escalader dans les ténèbres, mais l’étoile était lointaine, et le paradis plus haut encore. Il s’essouffla à s’élever, perdit ses forces, et bientôt incapable de mettre un poing devant l’autre, il décida de s’accorder un instant de repos.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Il cessa donc de se hisser et regarda en bas. Il ne s’était pas exténué en vain : les marais infernaux étaient déjà presque indistincts, perdus dans une brume fauve, et dans l’air qui respirait ne régnait plus l’oppressante puanteur qui accablait les lieux d’où il venait. « Encore un effort et je suis sauvé », se dit-il avec une jubilation féroce. « A moi le paradis, à moi ! ». Avant de reprendre son ascension, à nouveau il pencha la tête pour se donner courage et s’emplir une dernière fois le regard de l’enfer qu’il fuyait.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Alors il vit, au fond des fonds, semblables à des fourmis dans des lueurs de feux, des grappes de damnés, affolés d’espérance, s’agripper au bout de la fine corde qu’il gravissait, et s’élever à sa suite. « Malheur, se dit-il, ne voient-ils pas que ce fil est fragile ? Il ne me supporte que par miracle. Comment pourrait-il résister à cette armée de malandrins ? Il va se rompre, et nous allons tous retomber en enfer, moi et ces maudits invivables ! »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">« — Halte ! » cria-t-il de toutes ses forces, tremblant d’effroi et de colère. « Qui vous a permis de grimper ? Ce fil est à moi, à moi seul, damnés, lâchez-le ! »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">A peine avait-il dit ces mots, la bouche contre ses poings, que le souffle de sa voix – ce seul souffle – brisa le fil tout net.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Au bord du lac du paradis, Shakiamouni vit Kandata tomber comme un point de braise et tournoyer jusqu’à se fondre dans les lointaines brumes infernales. Il était à jamais perdu maintenant. Rien ne pourrait plus le sauver. « Comme les hommes sont étranges et peu simples », se dit le dieu, soudain mélancolique. « Pourquoi ce brigand a-t-il voulu se sauver seul ? »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;">Il reprit sa promenade paisible au bord de l’eau, dans la brise indifférente et les fleurs au parfum parfait. Il était midi au paradis et le soleil dans le ciel n’avait pas encore rencontré le moindre nuage.</p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Henri Gougaud<br />
<em>L’Arbre d’Amour et de Sagesse</em><br />
Paris, Editions du Seuil, 1992</span></p>
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		<title>Auprès de Grand-arbre &#8211; Michel Deydier</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jul 2007 13:13:08 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
		<category><![CDATA[enfants]]></category>
		<category><![CDATA[histoires]]></category>

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		<description><![CDATA[Auprès de Grand-arbre
&#160;
Grand-arbre était si grand… Je me demandais si un jour je serais aussi grand que lui… Les nuits de pleine lune, Grand-arbre scintillait sous le ciel noir.
Par la fenêtre, je regardais ses branches se balancer avec grâce. Son ombre dansante sur les murs de ma chambre m’aidait à m’endormir. Je lui disais : [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=13&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p><span style="font-size:14pt;">Auprès de Grand-arbre</span></p>
<p align="justify">&nbsp;</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Grand-arbre était si grand… Je me demandais si un jour je serais aussi grand que lui… Les nuits de pleine lune, Grand-arbre scintillait sous le ciel noir.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Par la fenêtre, je regardais ses branches se balancer avec grâce. Son ombre dansante sur les murs de ma chambre m’aidait à m’endormir. Je lui disais : « Bonne nuit, Grand-arbre ! » Et il s’ébrouait comme un ours hors de l’eau pour me répondre.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Les matins de printemps, quand il faisait beau, je m’allongeais sur l’herbe à son pied. Les rayons du soleil se frayaient un chemin à travers le feuillage, et ils dessinaient sur mon ventre une dentelle de lumière.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Un couple d’écureuils venait souvent s’amuser dans Grand-arbre. Ils passaient leur temps à se courir après le long de ses branches interminables. Lorsqu’ils détalaient à toute vitesse sur l’herbe, même le chat de la voisine ne parvenait à les rattraper. « Bien fait pour toi ! lui criais-je. Tu n’as qu’à les laisser jouer ! »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Grand-arbre donnait en été des fruits sauvages. L’automne venu, ils éclataient en tombant lourdement sur l’herbe : « Plonc ! » Alors ses feuilles se mettaient à roussir si fort qu’on aurait dit que le feu était passé par là. Durant cette saison, les écureuils s’en donnaient à cœur joie car ils devenaient parfaitement invisibles. Et Grand-arbre riait car les écureuils lui chatouillaient le ventre et les bras.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">L’hiver, Grand-arbre se dressait, nu, jetant ses mille branches dans les nuages gris, comme s’il portait le ciel. Certains jours, une tourterelle venait s’y poser. « Bonjour Tourterelle ! lui disais-je. Comme tu es belle ! » Alors elle rougissait. Du moins ça me plaisait de le croire… Quand le chat la laissait tranquille, elle plantait son bec dans un fruit encore accroché à une branche pour en picorer les pépins.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Un soir d’hiver, en rentrant de l’école, je découvris que Grand-arbre avait disparu. On avait arraché mon meilleur ami ! Depuis ma fenêtre, je ne voyais plus que des tours, des usines, des routes, des ponts. À la place de Grand-arbre, il ne restait qu’un rond de terre noire dans la pelouse verte. Une horrible cicatrice !</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Moi je pensais que Grand-arbre m’appartenait parce qu’il vivait sous ma fenêtre. « Tu te trompes, m’a-t-on expliqué. Grand-arbre, comme beaucoup d’autres arbres, appartient à la ville. Là-bas, il y a des hommes et des femmes qui décident de leur sort. » Alors le mien devait disparaître ? Je ne comprenais pas pourquoi.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Mon amie la tourterelle vint me voir par un froid matin. La pauvrette tournoyait au-dessus du rond de terre noire en battant des ailes. Son perchoir préféré s’était envolé et elle me lançait des regards étonnés… Elle finit par se poser sur l’herbe et s’intéressa à un vieux fruit qui pourrissait là – Grand-arbre lui avait laissé un souvenir. Ce n’était plus qu’une peau brune renfermant quelques pépins. Elle planta son bec et s’apprêtait à les picorer quand le chat de la voisine l’effraya et elle disparut dans le ciel blanc… « Vilain, le chat ! Pourquoi fais-tu peur à tout le monde ? »</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Le chat joua un moment avec cette petite boule toute ridée. Il la poussa de la patte, comme s’il s’agissait d’un ballon, et le fruit roula jusqu’au rond de terre noire. Il s’amusa à le recouvrir en grattant la terre, puis, lassé de son jeu, s’éloigna de sa démarche imperturbable, sans même se retourner. Un peu plus tard, ce même jour, le couple d’écureuils vint lui aussi. « Bonjour les amis ! » leur lançai-je alors qu’ils tournaient sur eux-mêmes comme des toupies à la recherche de leur arbre de jeu. Comment pouvais-je leur expliquer ce que je ne comprenais pas moi-même ? Ils semblaient si tristes. On aurait dit qu’ils attendaient le retour de Grand-arbre. Le temps était devenu menaçant et le chat avait dû rentrer chez lui.</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Un violent orage éclata durant la nuit. Le tonnerre grondait sans relâche, des éclairs zébraient le ciel et la pluie ne voulait cesser. Hélas, Grand-arbre n’était plus là pour me protéger. Je grelottais de frayeur au fond de mon lit… L’hiver se termina sans que je revoie la tourterelle et les écureuils. D’ailleurs, je ne voulais plus regarder au-dehors. Je n’ouvrais plus mes rideaux…</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Et puis le printemps pointa le bout de son nez. Mais sans Grand-arbre,  ma joie n’était pas complète.  Un matin,  mon amie la tourterelle me réveilla en tapant au carreau. Je me précipitai à ma fenêtre, écartait les rideaux et… « Oh ! » Je n’en croyais pas mes yeux.  « Vite ! Descendons ! » Au centre de la pelouse, dans le rond de terre, un arbre poussait. Un vrai petit arbre qui ressemblait déjà à Grand-arbre. Alertés par la tourterelle qui virevoltait de bonheur, le couple d’écureuils vint aux nouvelles et nous dansâmes autour de Petit-arbre. Intrigué par cette sarabande, le chat de la voisine entra à son tour dans la ronde. C’était aussi un peu grâce à lui que Petit-arbre avait pu naître. La pluie de l’orage avait fait germer un pépin, mais c’est le chat qui avait enterré le fruit…</p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:180%;">Bien sûr, Petit-arbre était beaucoup plus petit que moi, mais il allait grandir, et c’était à moi de veiller sur lui. « Je viendrai t’arroser chaque matin », lui promis-je. Petit-arbre était si petit… Je me demandais si un jour il serait aussi grand que moi.</p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Michel Deydier<br />
<em>Auprès de Grand-arbre</em><br />
Paris, Gautier-Languereau, 2006</span></p>
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		<title>La venue du petit Jésus</title>
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		<pubDate>Thu, 28 Jun 2007 15:24:11 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
		<category><![CDATA[enfants]]></category>
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		<category><![CDATA[histoires]]></category>
		<category><![CDATA[lectures]]></category>

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		<description><![CDATA[La venue du petit Jésus 
 
 
 Léah en a assez d&#8217;être toujours la plus petite.
 Son grand frère Nathan, lui, a déjà le droit de faire un tas de choses dans leur auberge de Bethléem. 
 Mais dès qu&#8217;elle veut se rendre utile, on lui répond : « Laisse donc, Léah, tu es [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=12&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p style="text-align:center;text-indent:1cm;" align="center"><strong><em><span style="font-size:14pt;font-family:Sylfaen;color:#003366;">La venue du petit Jésus</span> </em></strong></p>
<p><span style="font-size:14pt;color:#003366;"> </span></p>
<p style="margin-bottom:4.8pt;text-align:justify;text-indent:1cm;"><span style="font-size:10pt;font-family:Sylfaen;color:#003366;"> </span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Léah en a assez d&#8217;être toujours la plus petite.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Son grand frère Nathan, lui, a déjà le droit de faire un tas de choses dans leur auberge de Bethléem. </span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Mais dès qu&#8217;elle veut se rendre utile, on lui répond : « Laisse donc, Léah, tu es encore trop petite pour ça ! »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Du haut de ses quatre ans, Léah observe les voyageurs.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Ils sont nombreux, ces derniers temps, à Bethléem.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> L&#8217;empereur a en effet décidé de recenser toute la population, et les gens viennent se faire inscrire sur de longues listes.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> À l&#8217;auberge, maman cuisine sans répit tandis que papa sert les clients. Chaque matin, Nathan se rend sur les marchés pour acheter des légumes, marchander et discuter avec les gens, mais comme d&#8217;habitude, personne ne prête attention à Léah, la plus petite.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Un beau matin, Léah n&#8217;y tient plus. Elle saisit sa couverture préférée, la grande rouge qui la réchauffe et la console de tout, puis s&#8217;en va trouver sa maman. </span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Dis ! Moi aussi je voudrais vous aider ! Nathan peut tout faire mais moi, je ne compte pas, je suis toujours trop petite ! »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Mon trésor, tu comptes énormément pour nous tous ! s&#8217;étonne sa maman en la prenant sur ses genoux. Qu&#8217;est-ce qu&#8217;on ferait sans toi ! Pour cuisiner ou porter de l&#8217;eau, tu es vraiment trop petite, mais si tu tiens à nous aider, je t&#8217;appellerai désormais dès que tu pourras faire quelque chose. »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « D&#8217;accord ! dit Léah, ravie. En attendant, je vais jouer. »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Dehors, Léah s&#8217;amuse longtemps avec le petit agneau et sa poupée Hannah. </span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Elle joue ensuite avec son frère jusqu&#8217;à l&#8217;arrivée d&#8217;un groupe de visiteurs.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> C&#8217;est alors que Nathan doit rentrer pour aider ses parents.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Il y a un monde fou ce soir, dans l&#8217;auberge.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Les gens entrent et sortent sans arrêt dans un vacarme incroyable.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Le bruit est tel que Léah entend à peine sa maman l&#8217;appeler du fond de la cour : « Léah, Léah ! Tu peux venir m&#8217;aider, s&#8217;il te plaît ? »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> La fillette traverse la cuisine en courant et apparaît aussitôt sur le pas de la porte. Là, près de sa maman, elle aperçoit un homme et une jeune femme, assise sur un âne.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Qu&#8217; est-ce que je peux faire ? » demande Léah, tout essoufflée.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Veux-tu bien accompagner ces voyageurs jusqu&#8217;à l&#8217;étable ? dit sa maman. L&#8217;auberge est comble, je n&#8217;ai plus un seul lit de libre pour la nuit! Surtout, fais bien attention à ce que le petit âne ne glisse pas sur les cailloux. »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Léah descend prudemment la pente. Fière d&#8217;être en tête, elle les guide lentement, très lentement, jusqu&#8217;au bas du sentier.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Léah n&#8217;aurait jamais cru que l&#8217;étable puisse plaire à la jeune femme ! Or, sans se plaindre, celle-ci s&#8217;agenouille et remercie Dieu pour le calme et la paille toute fraîche qu&#8217;ils viennent de trouver là.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Heureuse, Léah la regarde longtemps caresser son petit agneau.</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Tout à coup, son frère surgit à la porte. </span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Dépêche-toi, Léah, il est l&#8217;heure d&#8217;aller au lit ! »</span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Bonne nuit… » murmure une voix douce. </span></p>
<p style="margin-bottom:3.6pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Léah remarque alors combien la jeune femme semble être fatiguée.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Une longue journée s&#8217;achève pour elle.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> De retour à l&#8217;auberge, Léah va se coucher. </span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Blottie bien au chaud, elle dit sa prière tout en serrant sa couverture contre elle, puis ses parents viennent l&#8217;embrasser et très vite, Léah s&#8217;envole au pays des rêves. </span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Elle dort profondément quand soudain…</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> En pleine nuit, alors que tout est calme et silencieux, quelque chose la réveille. </span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Tiens, c&#8217;est étrange, se dit Léah. La lumière brille dans l&#8217;étable.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Pourquoi ? Les voyageurs auraient-ils besoin de quelque chose ?</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Il faudrait peut-être que <span>j&#8217;</span>aille voir… </span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Aussitôt, elle s&#8217;enveloppe dans sa couverture encore chaude et s&#8217;élance sur le sentier.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Doucement, Léah ouvre la porte de l&#8217;étable, et jamais elle n&#8217;oubliera ce qu&#8217;elle découvre alors.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Couchée dans la paille, la jeune femme tient un nouveau-né dans ses bras, et son visage rayonne de bonheur.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Léah n&#8217;hésite pas une seule seconde…</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Ôtant la couverture de ses épaules, elle la plie soigneusement, une fois, deux fois, puis la dépose dans la crèche.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> « Tenez… pour le bébé », dit-elle.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> La jeune maman vient coucher son enfant sur la jolie couverture rouge.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Le cœur de Léah bat très fort. Elle est si heureuse !</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Sur le pas de la porte, des bergers attendent. Ils racontent que des anges leur sont apparus, annonçant qu&#8217;un nouveau roi allait naître cette nuit dans une étable. Une étoile les a conduits jusque-là. Léah écoute, émerveillée.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Tout à coup, ses parents et son frère s&#8217;approchent à leur tour.</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003366;"> Lorsque sa maman aperçoit la couverture rouge, elle serre Léah contre elle. Elle est fière de sa petite fille. Léah le sent. Et elle comprend alors que l&#8217;on peut faire des choses vraiment importantes, même à quatre ans.</span></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;line-height:135%;" align="right"><strong><span style="font-size:12pt;line-height:135%;font-family:Sylfaen;color:#003366;">  </span></strong></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;line-height:120%;" align="right"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:120%;font-family:Sylfaen;color:#003366;"> </span> </strong></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;line-height:120%;" align="right"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:120%;font-family:Sylfaen;color:#003366;"> </span> </strong></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;line-height:120%;" align="right"><strong><span style="font-size:10pt;line-height:120%;font-family:Sylfaen;color:#003366;"> </span> </strong></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;" align="right"><span style="font-size:9pt;font-family:Sylfaen;color:#003366;">Tina Jähnert; Alesssandra Roberti (ill.)</span></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;" align="right"><em><span style="font-size:9pt;font-family:Sylfaen;color:#003366;">La venue du petit Jésus</span></em></p>
<p style="text-align:right;text-indent:1cm;" align="right"><span style="font-size:9pt;font-family:Sylfaen;color:#003366;">Zurich, Éditions Nord-Sud, 2004</span></p>
<p style="margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;line-height:117%;"><span style="font-size:11pt;line-height:117%;font-family:Sylfaen;color:#003366;"> </span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/12/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/12/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/12/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/12/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/12/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/12/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/12/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/12/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/12/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/12/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/12/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/12/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=12&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>L’ami pommier</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/06/28/11/</link>
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		<pubDate>Thu, 28 Jun 2007 15:19:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<category><![CDATA[psychologie]]></category>

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		<description><![CDATA[L&#8217;ami pommier 
  
 Au sortir de la ville, dans une vieille maison timidement cachée au fond d&#8217;un beau jardin, vivait jadis un homme qui avait de bons yeux rieurs derrière ses petites lunettes rondes, et un air doux comme un mouton sous sa toison de boucles brunes.
 Il s&#8217;appelait François. Chaque matin, en [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=11&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p style="text-align:center;line-height:150%;" align="center"><strong><em><span style="font-size:14pt;line-height:150%;font-family:Sylfaen;color:#003300;">L&#8217;ami pommier </span></em></strong></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;line-height:135%;"> <span style="font-size:11pt;line-height:135%;color:#003300;"> </span></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Au sortir de la ville, dans une vieille maison timidement cachée au fond d&#8217;un beau jardin, vivait jadis un homme qui avait de bons yeux rieurs derrière ses petites lunettes rondes, et un air doux comme un mouton sous sa toison de boucles brunes.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Il s&#8217;appelait François. Chaque matin, en se levant, François contemplait son arbre : un magnifique pommier qui poussait sous ses fenêtres. Rien qu&#8217;à le voir, si grand, si beau, il était heureux. Et chaque soir, en rentrant du travail, il passait des heures à regarder les oiseaux qui nichaient dans son feuillage. </span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Car on ne s&#8217;ennuie pas à regarder les arbres : certains sont même de véritables magiciens. Au printemps, ils disparaissent sous un grand manteau de fleures où butinent les abeilles. Au plus chaud de l&#8217;été, ils offrent leur ombre fraîche à tous ceux qui, le visage en feu, fuient le soleil brûlant.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Puis, quand vient l&#8217;automne, ils lancent à la volée des gerbes de feuilles jaunes, rouges ou rousses qu&#8217;un vent fougueux éparpille au loin sur les trottoirs et les pavés… jusqu&#8217; à ce que l&#8217;hiver habille les champs d&#8217;un manteau de neige.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">François aimait son arbre depuis toujours. Quand il était petit, il grimpait souvent dans ses branches et y restait caché lorsque sa maman l&#8217;appelait pour le dîner. Et maintenait qu&#8217;il avait grandi, le seul fait de l&#8217;admirer lui procurait toujours autant de joie. Il ne lui fallait rien de plus pour être heureux. Parfois, quelqu&#8217;un s&#8217;arrêtait derrière la clôture — le plus souvent un homme, ou une femme avec un enfant — et il les entendait dire : « Regarde, le bel arbre ! » Mais la plupart des gens, trop pressés, passaient sans le voir.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Les années passèrent.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">François avait vieilli. De profonds sillons creusaient à présent son visage, et ses cheveux d&#8217;abord grisonnants, puis blancs, avaient fini par se clairsemer, emportés par le temps comme les feuilles par le vent. Seule sa barbe avait poussé, telle une longue écharpe de laine blanche. François était cependant toujours aussi heureux et ne se lassait pas d&#8217;observer son arbre et les oiseaux.</span><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"></span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">S&#8217;il lui arrivait de surprendre<span>  </span>des enfants en train de lui chiper<span>  </span>des pommes, il riait de bon cœur en disant :</span><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003300;"></span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">« Les fruits volés sont toujours les meilleurs, pas vrai ? »</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Sur quoi les coupables, gênés, s&#8217;enfuyaient à toutes jambes.<span></span></span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Mais un jour, un terrible malheur arriva. L&#8217;automne était de retour et un vent furieux faisait claquer les volets et voltiger les feuilles. Au-dessus des collines voisines, les nuages noirs semblaient si menaçants que chacun s&#8217;était empressé de rentrer chez soi. François ferma lui aussi sa fenêtre au premier éclair, mais il resta dans la pénombre à observer l&#8217;orage.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Bientôt, d&#8217;énormes gouttes vinrent s&#8217;écraser contre la vitre, et l&#8217;averse s&#8217;abattit avec une telle forcer sur la petite ville qu&#8217;on eût dit qu&#8217;une main furieuse déversait sur elle un gigantesque tonneau. Déchiré d&#8217;éclairs, le ciel d&#8217;encre résonnait de coups de tonnerre, de plus en plus proches, de plus en plus violents.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Et soudain, le cœur de François cessa de battre : dans un vacarme assourdissant, la foudre venait de tomber sur son pommier ! Sous ses yeux, le tronc se fendit dans un long craquement.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Puis la pluie vint laver sa blessure.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Quand l&#8217;orage s&#8217;éloigna, il laissa derrière lui un bien triste spectacle. Le pommier, jadis si beau, était là, tout pantelant, plus biscornu encore que la vieille maison. Du haut des branches jusqu&#8217;aux racines, une longue cicatrice entaillait le tronc.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> « Ça fait mal, je sais », murmura François pour le consoler, tout en caressant l&#8217;écorce calcinée. L&#8217;arbre gémissait à voix basse.<span>  </span>Et si les hommes savaient que les arbres pleurent, eux aussi, François aurait sans doute remarqué les perles d&#8217;eau qui scintillaient le long du tronc.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Le printemps suivant fut chaud et ensoleillé. Les oiseaux chantaient à tue-tête. Seule sur le ciel bleu, se détachait la triste silhouette sombre et noueuse du pommier. Des feuilles minuscules avaient bien repoussé sur ses branches, çà et là, ainsi que quelques fleures dans lesquelles butinaient les abeilles comme autrefois.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Mais l&#8217;arbre avait beau faire, il n&#8217;avait plus la force de retrouver sa beauté d&#8217;antan. Sa plaie béante le faisait souffrir dès qu&#8217;un rayon de soleil l&#8217;effleurait ou que le temps changeait.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Mais ce n&#8217;était pas le pire…</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Ces derniers temps, les gens qui passaient s&#8217;arrêtaient souvent pour le regarder et, l&#8217;air dédaigneux, le traitaient d&#8217;horreur ou bien d&#8217;affreux épouvantail.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> « C&#8217;est une honte, il faut l&#8217;abattre ! » lança un jour une femme. Et quelqu&#8217;un renchérit, disant qu&#8217;il serait<span>  </span>temps de le remplacer par un parking ou un joli gazon.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Plus triste de jour en jour, l&#8217;arbre arrosait tant de ses larmes les quelques fleurs qui lui restaient qu&#8217;elles fanèrent plus vite encore. François était furieux d&#8217;entendre les gens parler ainsi.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Il aimait son arbre tel qu&#8217;il était et, chaque soir, allait caresser son écorce tout en guettant le chant des oiseaux dans ses branches mortes.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> « Allez-vous-en ! » criait-il parfois, hors de lui, en chassant les mauvaises langues à grands coups de balai. Mais en vain. Le lendemain, d&#8217;autres passants s&#8217;arrêtaient et le critiquaient de plus belle.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"> Alors un jour, François se décida.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">De bon matin, il partit sur son vieux vélo rouillé, souriant si gaiement en pédalant que ses voisins s&#8217;en étonnèrent. Quelques heures plus tard, il revint chargé d&#8217;un gros paquet qu&#8217;il déposa au jardin. Puis il alla chercher sa pelle et se mit à creuser avec ardeur au pied du pommier, ne s&#8217;arrêtant pour se reposer que lorsque le trou fut bien profond. Et dans ce trou, François planta un tout jeune<span style="letter-spacing:-1.2pt;"> </span>pommier<span style="letter-spacing:-1.2pt;"> </span>qui<span style="letter-spacing:-1.2pt;"> </span>arrivait à peine<span style="letter-spacing:-1.2pt;"> </span>à la hauteur<span style="letter-spacing:-1.2pt;">  </span>de<span style="letter-spacing:-1.2pt;"> </span>sa barbe blanche.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Il<span style="letter-spacing:-1.1pt;"> </span>s&#8217;est enfin décidé à arracher<span style="letter-spacing:-1.1pt;"> </span>ce vieil arbre<span style="letter-spacing:-1.1pt;"> !</span> se<span style="letter-spacing:-1.1pt;"> </span>diren<span style="letter-spacing:-1.1pt;">t </span>les gens.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Mais François se contenta de sourire. Il recouvrit les racines du petit arbre, l&#8217;arrosa avec soin, et alla ranger sa pelle. </span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Beaucoup d&#8217;années se sont écoulées : des printemps, des étés, des automnes et des hivers, les uns après les autres. Hubert était devenu un vieux voûté et passait le plus clair de son temps assis à la fenêtre, le sourire aux lèvres.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Au jardin, le petit pommier était devenu un arbre splendide qui portait tant de fruits que François ne pouvait plus les manger tout seul.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Et le vieil arbre était toujours là, lui aussi, tout contre lui.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Soutenu par les branches vigoureuses de son jeune voisin, il vivait là des jours heureux, paisible et tranquille.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Chaque année, il voyait avec joie renaître quelques feuilles<span>  </span>et des fleures sur ses branches. Et il riait en secret quand un enfant, de temps à autre, volait aussi l&#8217;une de ses rares pommes qu&#8217;il lui restait.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">La plupart des gens, toujours pressés, passaient sans les voir. Mais parfois, quelqu&#8217;un s&#8217;arrêtait et les contemplait longuement, tous les deux.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Un soir d&#8217;automne, le vieil arbre sentit soudain une main amie sur son écorce rugueuse. Le vieux François était venu le voir sans bruit. Tout bas, il lui parla. </span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;">Alors, en silence, l&#8217;arbre inclina ses branches. Lui aussi l&#8217;avait senti: l&#8217;hiver approchait. Il était temps de se reposer.</span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;"> <font size="2"><span style="font-size:12pt;line-height:135%;color:#003300;"><span style="font-family:times new roman,serif;">Tandis que les premiers flocons voltigeaient aux fenêtres et que François s&#8217;allongeait bien au chaud dans son lit, le vieil arbre s&#8217;assoupit au jardin.</span></span></font></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:135%;"> <span style="font-size:12pt;line-height:135%;font-family:times new roman,serif;color:#003300;"><font size="2">Et les deux amis s&#8217;endormirent en rêvant du printemps.</font></span></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;margin-bottom:1.5pt;text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:117%;"> <span style="font-size:12pt;line-height:117%;font-family:times new roman,serif;color:#003300;"> </span></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;margin-bottom:1.5pt;text-align:right;" align="right"> <span style="font-size:12pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;"> </span></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;margin-bottom:1.5pt;text-align:right;" align="right"> <span style="font-size:12pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;"> </span></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;margin-bottom:1.5pt;text-align:right;" align="right"> <span style="font-size:12pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;"> </span></p>
<p><span style="font-size:10pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;"></span></p>
<p style="text-align:right;" align="right"> <span style="font-size:10pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;">Bruno Hächler </span></p>
<p style="text-align:right;" align="right"><em><span style="font-size:10pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;">L&#8217;ami pommier</span></em></p>
<p style="background:white none repeat scroll 0 50%;margin-bottom:1.5pt;text-align:right;text-indent:22.7pt;" align="right"> <span style="font-size:10pt;font-family:times new roman,serif;color:#003300;">Zurique, Nord-Sud, 1999</span></p>
<p><span> </span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/11/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/11/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/11/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/11/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/11/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/11/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/11/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/11/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/11/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/11/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/11/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/11/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=11&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>Dis merci à la dame &#8211; Françoise Grard</title>
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		<pubDate>Thu, 28 Jun 2007 15:04:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Dis merci à la dame
&#160;

François tient bien fort la poignée du landau que pousse sa maman. Il aperçoit, sous la capote, dépassant de la couverture, le bout du nez de sa petite soeur endormie.
C’est ainsi dès que l’on sort: même si elle a crié à en devenir violette, il suffit qu’on la cale dans cette [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=9&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p style="text-align:center;" align="center"><span style="font-size:14pt;">Dis merci à la dame</span></p>
<p style="text-align:center;" align="center">&nbsp;</p>
<p><span style="font-size:11pt;"></span></p>
<p style="text-align:justify;font-size:10pt;line-height:180%;">François tient bien fort la poignée du landau que pousse sa maman. Il aperçoit, sous la capote, dépassant de la couverture, le bout du nez de sa petite soeur endormie.<br />
C’est ainsi dès que l’on sort: même si elle a crié à en devenir violette, il suffit qu’on la cale dans cette nacelle, que le landau fasse quelques tours de roue, et la voilà qui se calme, qui retrouve sa petite figure rose et blanche, et qui bat des paupières. On n’a pas passé le coin de la rue qu’elle dort déjà sous son bonnet. Un ange, sur lequel se penchent les passantes avec un air attendri. À cet instant, François se sent vraiment un grand.<br />
La main gantée de sa maman est posée juste contre la sienne et, de l’autre côté du landau, il y a Joujou, sa fierté. C’est une grande chienne noire dont il est le maître depuis son anniversaire. Elle est encore jeune et pas du tout raisonnable. Aussi faut-il attacher sa laisse au landau, sans quoi elle pourrait s’échapper et sauter sur la chaussée. Quand elle tire trop fort, c’est François qui la rappelle à l’ordre. Et il le fait comme son papa le lui a enseigné, d’une voix calme, mais « énergique ».<br />
C’est mercredi matin, l’air froid pique joyeusement; on se sent des ressorts dans les jambes.<br />
Malheureusement, il arrive toujours un moment où les mamans ont une course à faire. Il faut rentrer dans les magasins, et c’est là que tout se gâte pour François.<br />
Prenons, par exemple, la boulangère.<br />
Elle est gentille, un peu comme une voisine, presque une amie. Pourtant, elle ne manque jamais de le taquiner : dès qu’elle aperçoit François, caché derrière sa maman, elle lance d’une voix retentissante :<br />
— Bonjour François ! Qu’est-ce que tu me racontes ce matin ?<br />
Et chaque fois, chaque fois, c’est la même chose. François ne peut pas répondre.<br />
Il a beau s’y préparer à l’avance, faire des efforts, son bonjour à lui reste coincé dans sa gorge, comprimé comme une boule de papier. Certains jours, Maman se penche vers lui et lui glisse dans l’oreille: « Allons, mon petit garçon, dis bonjour. »<br />
D’autres jours, François sent qu’elle s’impatiente. Il sait bien qu’il faut être poli; on le lui répète bien assez. Mais il n’y a rien à faire. Il ne peut articuler une syllabe. Alors, il baisse la tête, il regarde ses pieds, il racle la semelle de ses chaussures sur le carrelage de la boutique. Maman l’excuse auprès de la boulangère, ou bien parle d’autre chose.<br />
Aujourd’hui, Maman s’est vraiment fâchée.<br />
C’est que l’épicière a posé des tas de questions à François auxquelles il n’a pas répondu :<br />
« Elle est mignonne, ta petite soeur. Tu es content d’avoir une petite sœur Elle fait des sourires ? Elle ne pleure pas la nuit ? Elle est sage ? »<br />
À croire que l’arrivée de cette petite soeur, est un événement pour le quartier. Et pour finir, elle lui a tendu un bonbon par-dessus le comptoir.<br />
Maman a pris sa voix qui claque pour dire :<br />
« Dis merci, François ! »<br />
Derrière eux, une dame s’est mise à rire, en disant quelque chose que François n’a pas compris. Et l’épicière s’est mise à rire aussi, en lui tapotant la tête. Puis il est parti en courant vers la porte et en bousculant la file des clients. Cette fois, Maman a hurlé : « François, attends-moi ! »<br />
Ils ont repris leur marche côte à côte. Maman ne disait rien. Elle regardait droit devant elle, mais son profil était sévère comme celui d’une statue.<br />
Au coin de la rue, elle s’est arrêtée encore une fois, devant le marchand de fruits et de légumes. Celui-là, François l’aime bien.<br />
C’est un grand monsieur maigre et silencieux. Il porte un crayon coincé  derrière son oreille, et une grande blouse bleue qui lui descend presque aux pieds. Il se tient toujours sur le pas de sa porte, à côté de sa balance.<br />
Pour mieux choisir ses fruits, Maman cale le landau avec le frein, au bord du trottoir. Elle recommande à François de rester bien sage, pendant qu’elle règle au marchand ce qu’elle lui doit. François empoigne la barre du landau à deux mains. Le vent retrousse ses cheveux et lui souffle aux oreilles.<br />
Pour éviter le landau, les passants se divisent en deux files, et François rêve qu’il pilote un hors-bord, entre deux vagues de visages.<br />
Soudain, face à lui, surgit un énorme chien jaune qui s’étrangle au bout d’une laisse. Il pointe rageusement vers Joujou son museau mouillé de bave. Joujou qui était tranquillement en train de baigner ses pattes dans l’eau du caniveau, sursaute.<br />
Elle grogne, se raidit et tire à son tour sur la laisse fixée à la nacelle du landau. L’autre chien, dont la fureur redouble, sort ses crocs et manque d’arracher sa laisse des mains de son maître.<br />
Celui-ci se cramponne à un réverbère et tire de toutes ses forces en arrière.<br />
À demi étranglé, le chien jaune se met à aboyer, en sortant ses crocs.<br />
Alors, Joujou prend peur; elle fait un bond de côté, si violent que le landau est entraîné, et qu’une roue verse dans le caniveau. La nacelle, déséquilibrée, est sur le point de basculer.<br />
Heureusement, François, cramponné de toutes ses forces à la barre, réussit à la retenir. La petite sœur, qui s’est réveillée et hurle, roule dans le coin et pèse de tout son poids. François a tant de mal à retenir le landau qu’il ne pense pas à crier pour avertir sa maman. Les gens s’écartent en fronçant les sourcils. Finalement, ce sont les aboiements assourdissants des deux chiens qui attirent son attention. Elle pousse un cri, lâche le sac de papier brun que vient de lui remettre le marchand et court au landau.<br />
En un instant, elle a redressé la nacelle et calmé Joujou. Le chien jaune, enfin maîtrisé par son propriétaire, s’éloigne.<br />
Maman a pris François dans ses bras. Elle le serre contre elle. Elle lui dit merci, parce qu’il a tiré la petite sœur d’un grand danger.<br />
Elle rit, et ses yeux sont tout brillants.<br />
Côte à côte, de nouveau, poussant le landau, ils ont fini les courses par la boulangerie. La boutique, où flotte la délicieuse odeur des croissants chauds, est vide. La boulangère redresse les baguettes de pain dans leur présentoir, le dos tourné à la porte.<br />
François entre le premier. Il ne réfléchit pas ; il lance, bien fort, en direction du comptoir : « Bonjour, madame ! »<br />
Et ce bonjour, longtemps captif, s’envole, comme un oiseau dont la cage s’est enfin ouverte. De retour dans la rue, François se penche vers sa petite soeur, tout en mordant dans le délicieux croissant encore tiède.<br />
Les yeux d’un bleu laiteux errent un peu autour des bords de la capote, puis se fixent sur lui. Soudain, tout le petit corps remue sous la couverture, et la bouche minuscule s’ouvre sur un grand sourire.<br />
La pauvre, pense François, elle est trop petite pour manger un croissant&#8230;</p>
<p align="right"><span style="font-size:9pt;">Françoise Grard<br />
<em>Dis merci à la dame</em><br />
Arles, Actes Sud Junior, 2000</p>
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		<title>C&#8217;est même pas un perroquet!</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/06/28/cest-meme-pas-un-perroquet/</link>
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		<pubDate>Thu, 28 Jun 2007 14:54:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
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		<category><![CDATA[lectures]]></category>

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		<description><![CDATA[C&#8217;est même pas un perroquet!
 
Un soir, alors qu&#8217;il était presque l&#8217;heure d&#8217;aller au lit, le père de Louise soupira:
— Nous sommes heureux, nous avons tout ce qu&#8217;il faut à la maison, je ne comprends pas pourquoi j&#8217;ai toujours l&#8217;impression qu&#8217;il nous manque quelque chose.
Sa femme réfléchit : 
— C&#8217;est vrai ! J&#8217;ai moi aussi cette impression. Je [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=8&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p style="text-align:center;line-height:150%;" align="center"><span style="font-size:14pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">C&#8217;est même pas un perroquet!</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;"> </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Un soir, alors qu&#8217;il était presque l&#8217;heure d&#8217;aller au lit, le père de Louise soupira:</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Nous sommes heureux, nous avons tout ce qu&#8217;il faut à la maison, je ne comprends pas pourquoi j&#8217;ai toujours l&#8217;impression qu&#8217;il nous manque quelque chose.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Sa femme réfléchit : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— C&#8217;est vrai ! J&#8217;ai moi aussi cette impression. Je crois que ce qui nous manque, c&#8217;est un animal de compagnie!</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Oh, oui, je, nous&#8230; bafouilla Louise qui aurait aimé donner elle aussi son avis.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Sans lui prêter attention, son père continua : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Tu as raison, pour être tout à fait bien chez nous, il nous faudrait un animal domestique. J&#8217;ai envie d&#8217;avoir un chien ! On peut l&#8217;emmener partout et c&#8217;est un animal facile à dresser, qui obéit au doigt et à l&#8217;œil. D&#8217;ailleurs, tous mes copains en ont un !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Ah, non! répliqua sa femme, un chien, ça sent mauvais, ça risque de mordre. Je préférerais un chat. C&#8217;est un animal plus indépendant, plus propre; et c&#8217;est si agréable de l&#8217;entendre ronronner.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Peut-être, mais on ne peut pas le promener en laisse, et un chat, ça n&#8217;en fait qu&#8217;à sa tête. Pas question d&#8217;avoir un chat ! répliqua-t-il. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Moi, je&#8230; essaya d&#8217;expliquer Louise, qui n&#8217;en dit pas plus, car personne ne l&#8217;écoutait.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Le lendemain, comme les parents de Louise n&#8217;arrivaient toujours pas à se mettre d&#8217;accord, ils décidèrent d&#8217;aller prendre conseil auprès d&#8217;un spécialiste, un marchand d&#8217;animaux.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Ils passèrent en revue tous les animaux de compagnie présentés dans sa boutique, sans parvenir à se décider.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">En désespoir de cause, le marchand leur proposa un perroquet :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Un oiseau qui parle, c&#8217;est original ! Un perroquet, c&#8217;est un oiseau très intelligent : il peut apprendre des phrases entières et les répéter sans la moindre faute ! Il pourra faire peur aux voleurs et garder votre maison. Et puis ses splendides couleurs seront du plus bel effet, dans votre salon.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Il vantait les qualités du perroquet avec autant de fierté que s&#8217;il avait parlé de celles de son fils. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Ses arguments étaient convaincants : les parents de Louise achetèrent l&#8217;oiseau. Sur les conseils du marchand, ils firent aussi l&#8217;emplette d&#8217;un livre intitulé <em>Comment apprendre à parler à votre perroquet.</em></span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">À son retour de l&#8217;école, Louise fut ravie de découvrir un perroquet à la maison, car elle en avait secrètement envie depuis longtemps. Elle tira un fauteuil devant la cage et contempla longuement le bel oiseau. Au point d&#8217;en oublier de regarder son émission préférée.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Lui aussi l&#8217;observait du coin de l&#8217;œil, en sautillant d&#8217;un barreau à l&#8217;autre de sa cage d&#8217;un air très affairé.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">L&#8217;après-midi, Louise était invitée à jouer chez une amie. Une fois son mari parti faire un tour à bicyclette avec ses amis, la mère de Louise, impatiente de commencer l&#8217;éducation du perroquet, décida de lui donner sa première leçon.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Elle ouvrit le manuel et en lut avec application la première phrase:</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Bonjour, je suis un beau perroquet ! Je vais bien, merci ! Et vous, comment allez-vous ?</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Le perroquet se contenta de la regarder, placidement. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Une heure durant, la mère répéta inlassablement : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Je vais bien, merci, merci, et vous, et vous&#8230; </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Lorsque, tout enrouée, elle s&#8217;arrêta pour reposer sa voix, elle constata avec stupeur que le perroquet dormait profondément.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Dépitée, épuisée, elle passa le reste de l&#8217;après-midi à regarder la télévision.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Pendant ce temps, le père vantait à ses amis les mérites de son perroquet. Ceux-ci l&#8217;écoutaient avec, il faut bien le dire, une petite pointe d&#8217;envie, car tout le monde n&#8217;a pas la chance de posséder un animal de compagnie aussi original.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">À son retour, sa femme lui fit part de sa déception :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Ce perroquet n&#8217;est bon à rien. Il refuse de parler et il s&#8217;est endormi dès les premiers mots de la leçon.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— C&#8217;est certainement parce que tu n&#8217;as pas su y faire, tu es souvent maladroite, dit-il en haussant les épaules. Demain matin, je vais m&#8217;en occuper moi-même !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Le lendemain était un samedi et, sitôt son petit déjeuner avalé, le père s&#8217;assit devant la cage.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Il regarda le perroquet d&#8217;un air sévère et affirma avec autorité :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Mon cher perroquet, tu dois apprendre à parler ! Tu vas donc m&#8217;écouter, te montrer obéissant et répéter après moi : « Je suis un perroquet heureux ! »</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Et il articula très distinctement : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— JE&#8230; SUIS&#8230; UN&#8230; PERROQUET&#8230; HEUREUX&#8230; ! </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">L&#8217;oiseau lança un regard vers Louise, pelotonnée sur le canapé, et battit légèrement des ailes.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Puis il hocha la tête et ferma les yeux. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Je te l&#8217;avais bien dit ! triompha sa femme. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Le père décida de poursuivre la leçon dans son bureau, en tête à tête avec le perroquet. Toute la matinée, on l&#8217;entendit répéter inlassablement :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— JE&#8230; SUIS&#8230; UN&#8230; PERROQUET&#8230; HEUREUX&#8230; ! </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">JE&#8230; SUIS&#8230; UN&#8230; PERROQUET&#8230; HEUREUX&#8230; ! </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">JE&#8230; SUIS&#8230; UN&#8230; PERROQUET&#8230; HEUREUX. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Eh, ne t&#8217;endors pas ! Dis-le, sinon je te tords le cou !! hurlait-il parfois, exaspéré.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Au fil des heures, sa voix se fit de plus en plus faible, les phrases que le perroquet devait dire devinrent de plus en plus courtes.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Ce n&#8217;était plus que : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Dis : « Jacquot, Jacquot, Jacquot&#8230; merci&#8230; oui&#8230; très bien&#8230; merci&#8230; »</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Il essaya bien encore quelques : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— P-a, pa, p-a, pa. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Puis ce fut le silence, absolu. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Au déjeuner, le père de Louise avait l&#8217;air aussi épuisé que s&#8217;il avait passé sa matinée à transporter de lourdes pierres.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Il remarqua aigrement: </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Si on m&#8217;avait écouté, on aurait acheté un chien. Mes copains vont bien se moquer de moi, maintenant. En plus, j&#8217;ai mal à la gorge, cet idiot de perroquet a failli me rendre muet !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— C&#8217;est même pas un perroquet, souffla Louise, tout doucement. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Mais ses parents étaient trop occupés à débattre les mérites respectifs des chiens, des chats et des perroquets pour lui prêter attention.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Ils décidèrent finalement de rapporter sans plus tarder «son» perroquet au marchand.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Cette fois, Louise fut autorisée à les accompagner. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Assise sur le siège arrière de la voiture, elle tenait la cage sur ses genoux, et regardait tristement l&#8217;oiseau en répétant :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Pourtant, je leur dis, que t&#8217;es même pas un perroquet !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Sans essayer de comprendre ce qu&#8217;elle voulait dire, ses parents lui imposèrent le silence :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Louise, ça suffit ! Nous aussi, nous sommes très déçus, n&#8217;en rajoute pas ! Nous sommes bien assez embêtés comme ça !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">À peine arrivé au magasin, le père de Louise apostropha le marchand :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Vous affirmez que ce perroquet est intelligent, qu&#8217;il peut dire des phrases entières, alors qu&#8217;il est incapable de répéter p-a, pa !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Il est plus muet qu&#8217;une carpe et plus bête qu&#8217;une oie. Tout ce qu&#8217;il sait faire, c&#8217;est dormir comme une couleuvre. On ne peut rien lui apprendre, renchérit sa femme.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Peut-être est-il idiot, ou trop jeune, tout simplement. En tout cas, nous préférerions&#8230; </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Jeune ? Il a soixante-quinze ans ! répliqua le marchand, sans laisser au père le temps d&#8217;expliquer qu&#8217;il souhaitait échanger le perroquet contre un teckel, ou, pourquoi pas, un chat siamois.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Les parents de Louise se regardèrent, surpris. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Quoi ? Soixante-quinze ans ? Alors, il est peut-être gâteux ?</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Pas du tout, s&#8217;exclama le marchand, dont la mine s&#8217;était renfrognée, vous devriez savoir que c&#8217;est la fleur de l&#8217;âge, pour un perroquet, l&#8217;âge idéal pour lui apprendre à parler, ajouta-t-il d&#8217;un ton pincé.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Le père se sentit un peu rassuré à l&#8217;idée d&#8217;avoir acheté un perroquet de bonne qualité.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Sa femme, elle, ne se laissa pas démonter : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Quoi qu&#8217;il en soit, il ne parle pas, votre perroquet ! </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— C&#8217;est même pas un perroquet ! essaya de glisser Louise, une nouvelle fois.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Ses parents ne l&#8217;écoutèrent pas davantage, tout à leur discussion avec le marchand, qui ne lui accorda pas plus d&#8217;attention.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Un peu de patience ! Nous non plus, nous n&#8217;avons pas tout appris en un jour, conclut-il.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Les laissant là, il se tourna vers un jeune garçon venu acheter un cochon d&#8217;Inde.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Soit, soupira la mère d&#8217;un ton résolu, nous n&#8217;avons qu&#8217;à prendre notre mal en patience. Un perroquet, ce n&#8217;est quand même pas un animal banal !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Sur ce point, son mari était bien du même avis. Lorsqu&#8217;ils furent rentrés chez eux, Louise insista :</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Pourquoi vous ne m&#8217;écoutez pas, quand je vous dis que c&#8217;est même pas un perroquet ?</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Mais si, c&#8217;est un perroquet, lui répondit sa mère, agacée. Il faut simplement avoir un peu de patience.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Têtue, Louise répéta : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— C&#8217;est même pas un perroquet ! </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Qu&#8217;est-ce que c&#8217;est alors, saperlipopette ? hurla le père, hors de lui. C&#8217;est un pingouin ?</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Non, seulement c&#8217;est pas un papa perroquet, c&#8217;est une maman merroquet ! réussit enfin à dire Louise, d&#8217;une seule traite.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Exact ! répondit l&#8217;oiseau, du tac au tac. </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Il parle ! Notre perroquet parle ! s&#8217;exclama le père.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Ce n&#8217;est pas un perroquet, le corrigea bien vite la mère, car elle avait vu que l&#8217;oiseau, vexé, s&#8217;apprêtait à refermer les yeux.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Bon, va pour la merroquet, dit le père, trop content pour vouloir contrarier personne.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Puis il s&#8217;adressa à l&#8217;oiseau : </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Répète : « Je m&#8217;appelle Jacquot. » </span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Vous me prenez pour une machine, pour un répondeur, peut-être ? demanda la merroquet en colère. Je déteste répéter deux fois la même chose ; et je ne peux pas m&#8217;appeler Jacquot, enfin !</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Les merroquets ne répètent jamais ce qu&#8217;on leur demande de dire, expliqua Louise.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Exact, dit la merroquet. Et si, maintenant, vous m&#8217;offriez quelques cacahuètes ?</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">La merroquet se montra alors fort bien apprivoisée et, de surcroît, très volubile. Le soir, elle raconta toutes les aventures qu&#8217;elle avait vécues au cours de ses soixante-quinze années d&#8217;existence.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Elle avait beaucoup voyagé de par le monde, parlait treize langues couramment et affirmait en comprendre vingt autres:</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Le père et la mère n&#8217;en croyaient pas leurs oreilles. Pourtant, ils n&#8217;étaient pas au bout de leurs surprises. Lorsqu&#8217;il fut l&#8217;heure d&#8217;aller dormir, la merroquet siffla <em>La Petite Musique de nuit,</em> de Mozart. Louise fut autorisée à l&#8217;écouter jusqu&#8217;à la fin et même à emporter dans sa chambre — juste pour un soir —, la cage de « sa » merroquet.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Tard dans la nuit, un horrible tintamarre réveilla les parents de Louise. Comme si un orchestre de flûtes, de cymbales et de tambourins se déchaînait.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Encore les voisins du quatrième, je parie, grogna le père.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">— Non, je crois que ça vient de la chambre de Louise, corrigea sa femme.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Dès qu&#8217;ils poussèrent la porte du couloir, le vacarme s&#8217;arrêta tout net. Intrigués, ils jetèrent malgré tout un œil sur Louise et sur la merroquet.</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#1f5f1f;">Toutes les deux dormaient paisiblement. On aurait pu croire que la lune, qui éclairait la chambre d&#8217;une douce lumière, souriait malicieusement. Les parents quittèrent la pièce sur la pointe des pieds. Sans entendre, heureusement, les petits rires que Louise et la merroquet avaient bien du mal à étouffer.</span></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><span style="font-size:9pt;color:#1f5f1f;"> </span></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><span style="font-size:9pt;color:#1f5f1f;">Rafik Schami</span></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><em><span style="font-size:9pt;color:#1f5f1f;">C&#8217;est même pas un perroquet!</span></em><span style="font-size:9pt;color:#1f5f1f;"> </span></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><span style="font-size:9pt;color:#1f5f1f;">Paris, Actes Sud, 1996 </span><span style="font-size:10pt;color:#1f5f1f;"></span></p>
<p style="font-family:times new roman,serif;"><span style="font-size:9pt;color:#1f5f1f;"> </span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/8/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/8/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/8/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/8/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/8/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/8/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/8/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/8/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/8/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/8/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/8/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/8/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=8&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>Conte des trois oranges</title>
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		<pubDate>Thu, 28 Jun 2007 14:47:54 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
		<category><![CDATA[enfants]]></category>
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		<category><![CDATA[lectures]]></category>

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		<description><![CDATA[Conte des trois oranges


Il y avait un roi qui était malade. De plus en plus malade. Aucun médecin n&#8217;était capable de le guérir. Sa maladie était telle qu&#8217;il semblait devenir un morceau de bois sec. Lui qui aimait tant manger de bonnes choses, ne buvait plus qu&#8217;un peu d&#8217;eau; lui qui aimait tant rire et [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=7&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p style="text-align:justify;"><strong><em><span style="font-size:14pt;color:#003300;">Conte des trois oranges</span></em></strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:130%;"><span style="color:#003300;"><br />
</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Il y avait un roi qui était malade. De plus en plus malade. Aucun médecin n&#8217;était capable de le guérir. Sa maladie était telle qu&#8217;il semblait devenir un morceau de bois sec. Lui qui aimait tant manger de bonnes choses, ne buvait plus qu&#8217;un peu d&#8217;eau; lui qui aimait tant rire et raconter de belles histoires, se taisait tant et si bien que l&#8217;on croyait qu&#8217;il entrait dans un dernier sommeil.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Il y avait dans le village un forgeron. Ce forgeron ne se contentait pas de modeler le fer et de construire des outils. Il s&#8217;intéressait à ce qui se passait dans la tête des hommes. Ayant appris la maladie du roi, il alla le trouver, lui disant que peut-être il trouverait le remède.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Pour vous guérir, dit-il finalement au roi, il vous faut manger trois oranges qui se trouvent maintenant sous la patte de l&#8217;ogre.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le roi l&#8217;écouta avec attention et aussitôt déclara :</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Je donnerai la moitié de mon royaume à celui qui ira me chercher les trois oranges. </span></font></p>
<p style="text-align:justify;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le roi avait trois fils: l&#8217;aîné avait vingt ans, le cadet dix-sept ans et le plus jeune quatorze. C&#8217;est l&#8217;aîné qui parla le premier.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Je veux aller en quête de ces trois oranges, dit-il. Me donnerez-vous l&#8217;autorisation ?</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le roi accepta. Le garçon fit ses provisions pour un long voyage et partit fier et content.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— A mon retour, se disait-il, j&#8217;aurai la moitié du royaume de mon père. L&#8217;autre moitié, je l&#8217;aurai après sa mort.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Son voyage fut long, très long et périlleux. Défaillant de faim et de fatigue, il s&#8217;assit auprès d&#8217;une fontaine, sortit ses provisions et se mit à manger.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Bientôt sur le chemin apparut un vieil homme à barbe blanche qui avançait difficilement.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Bonjour, fit-il en saluant le prince. J&#8217;ai bien faim. Pouvez-vous me donner un morceau de pain à manger ?</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Non pauvre homme. Les vivres que je porte sont pour un long voyage. Je ne sais si j&#8217;en aurai assez pour moi !</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le vieil homme à barbe blanche s&#8217;éloigna lentement en boitant. Quant au prince il chemina encore trois jours dans des montagnes désertiques. Tant et si bien qu&#8217;il se perdit.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Que vais-je devenir, gémissait le roi. Que vais-je faire ? Le cadet se proposa. Il s&#8217;équipa pour un long voyage. Un jour sur le chemin il rencontra un vieil homme à barbe blanche, puis l&#8217;on n&#8217;entendit plus parler de lui. Il devait s&#8217;être perdu dans des montagnes désertiques.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Je veux y aller, dit le plus jeune fils. Je suis sûr de réussir là où mes frères ont échoué.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Eh bien ! fit le roi, vas-y. Je te trouve encore bien jeune, mais je forme le vœu que tu reviennes avec les trois oranges.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le plus jeune fils du roi prépara son voyage et s&#8217;en alla loin, loin. Près de la fontaine il rencontra un vieillard à la longue barbe blanche et le vieillard lui demanda à manger.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Tenez, brave homme, asseyez-vous là, et prenez dans mes provisions. Quant il y en a pour un, il y en a pour deux dit le proverbe.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le vieillard sourit et s&#8217;assit. Lorsqu&#8217;ils eurent bien mangé et bien bu, le vieillard à barbe blanche demanda :</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Où allez-vous jeune homme dans ce pays perdu ?</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Je vais chercher les trois oranges qui sont sous la patte de l&#8217;ogre. </span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Il vous faut aller derrière cette montagne. Là vous découvrirez une ferme entourée de grands arbres. Il y a une femme qui pétrit en ce moment le pain et qui nettoie les braises du four avec ses doigts.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le garçon contourna la montagne et découvrit la ferme. Une vieille femme était justement en train de nettoyer le four avec ses doigts.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Ne faites pas cela ma mère. Voyez ce bâton. J&#8217;y accroche un morceau de mon manteau: cela sera bien plus pratique.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">La vieille femme sourit et dit :</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Je vous remercie pour votre bonté, mais que faites-vous dans ce pays perdu ?</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Je viens chercher les trois oranges qui sont sous la patte de l&#8217;ogre. </span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Cela est bien dangereux, mais puisque vous avez été bon pour moi, je vais vous renseigner : il faudra partir à minuit et vous arriverez vers quatre heures du matin à la caverne de l&#8217;ogre. Il sera encore endormi sur un lit de feuilles sèches. Les trois oranges sont cachées sous la plante de ses pieds. Voilà une fiole. Versez quelques gouttes dans la gorge de l&#8217;ogre et cela le fera dormir encore plus profondément. Alors n&#8217;hésitez plus, prenez les trois oranges et fuyez rapidement.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Merci, dit le garçon. Je sais ce qu&#8217;il me reste à faire.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Voici<span>  </span>de<span>  </span>tout petits miroirs<span>  </span>qui ne<span>  </span>coûtent rien. En vous sauvant laissez-en quelques-uns sur le bord du chemin.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le jeune garçon entra dans la caverne, l&#8217;ogre dormait la bouche ouverte. Il y versa le contenu de la fiole. Il alla alors gratter la plante des pieds et prit les trois oranges, puis il bondit sur son cheval et se sauva au galop.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">L&#8217;ogre s&#8217;éveilla rapidement et vit le jeune garçon qui fuyait et se lança à sa poursuite. Le garçon jeta ici et là les petits miroirs.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">L&#8217;ogre ne pouvait pas résister au plaisir de se regarder dedans.</span> </font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Ainsi il perdit beaucoup de temps et bientôt la trace du fugitif.</span> </font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le roi, pendant ce temps là, se désolait et s&#8217;accusait de la mort de ses fils.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le jeune homme arriva au château.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">— Père, s&#8217;écria-t-il, je vous apporte les trois oranges.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><font size="2"><span style="color:#003300;">Le roi et la reine furent heureux. L&#8217;aîné et le cadet, qui étaient revenus à pieds et en haillons au château furent par contre très jaloux mais ils ne le dirent pas.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><span style="color:#003300;"><font size="2">Le roi guérit très vite et il donna son royaume tout entier à son plus jeune fils, puis il le maria à la plus jolie princesse du pays.</font></span><span style="font-family:Sylfaen;color:#003300;"></span></p>
<p style="margin-bottom:2.4pt;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><span style="color:#003300;"> </span></p>
<p style="margin-bottom:2.4pt;text-indent:22.7pt;line-height:130%;"><span style="color:#003300;"> </span></p>
<p style="text-align:right;text-indent:22.7pt;line-height:122%;" align="right"><span style="font-size:11pt;line-height:122%;font-family:Sylfaen;color:#003300;">Michel Cosem</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:122%;"><span style="font-size:11.5pt;line-height:122%;font-family:Sylfaen;color:#003300;"> </span></p>
<p><span style="font-size:10pt;line-height:122%;font-family:Sylfaen;color:#003300;"> </span></p>
<p style="text-align:right;text-indent:22.7pt;line-height:122%;" align="right"><span style="font-size:10pt;line-height:122%;font-family:Sylfaen;color:#003300;"> </span></p>
<p style="text-align:right;text-indent:22.7pt;line-height:122%;" align="right"><span style="font-size:10pt;line-height:122%;font-family:Sylfaen;color:#003300;"> </span></p>
<p style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:10pt;font-family:Sylfaen;color:#003300;">In : almanach</span></p>
<p style="text-align:right;" align="right"><span style="font-size:10pt;font-family:Sylfaen;color:#003300;">La Charte Corps Puce Jeunesse</span></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:22.7pt;line-height:122%;"><span> </span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/7/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/7/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/7/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/7/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/7/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/7/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/7/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/7/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/7/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/7/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/7/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/7/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=7&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
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		<title>Alexandro et ses amis du désert</title>
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		<pubDate>Thu, 28 Jun 2007 14:43:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
				<category><![CDATA[contes]]></category>
		<category><![CDATA[enfants]]></category>
		<category><![CDATA[famille]]></category>
		<category><![CDATA[histoires]]></category>

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		<description><![CDATA[ Alexandro et ses amis du désert
 Alexandro vivait dans une petite maison en pisé, au bord d&#8217;une route isolée au plus profond du désert. A côté se trouvaient un puits et une éolienne. Alexandro et son unique compagnon, un petit bourricot, avaient ainsi toute l&#8217;eau dont ils avaient besoin.
 Dans ce lieu reculé du [...]<img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=6&subd=contesarever&ref=&feed=1" />]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p style="text-align:center;line-height:200%;" align="center"><strong><em><span style="font-size:16pt;line-height:200%;color:#003300;"> Alexandro et ses amis du désert</span></em></strong></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Alexandro vivait dans une petite maison en pisé, au bord d&#8217;une route isolée au plus profond du désert. A côté se trouvaient un puits et une éolienne. Alexandro et son unique compagnon, un petit bourricot, avaient ainsi toute l&#8217;eau dont ils avaient besoin.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Dans ce lieu reculé du monde, Alexandro accueillait volontiers quiconque y faisait halte pour se rafraîchir. </span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Mais rares étaient les visiteurs, et ils repartaient toujours. Alexandro se sentait alors bien seul.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Pour combler ses moments de solitude, Alexandro entreprit de faire un jardin. Il y planta des carottes, des haricots et de gros oignons roux, des tomates et du maïs, des melons, des courges et de petits poivrons rouges. Dès le matin, pendant des heures, Alexandro s&#8217;occupait de son jardin. Il aimait par-dessus tout le regarder pousser, avant que la chaleur du désert ne le force à regagner sa maison. Les jours passaient, lentement, sans histoire, lorsqu&#8217;un beau matin arriva un visiteur inattendu. Il n&#8217;avait pas emprunté la route, celui-là&#8230;</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Un écureuil surgit des broussailles et s&#8217;avança à petits pas craintifs. Le voyant s&#8217;approcher du jardin, Alexandro resta immobile. L&#8217;écureuil se faufila vers un sillon où il but tout son soûl avant de détaler. A cet instant, Alexandro s&#8217;aperçut qu&#8217;il en avait oublié sa solitude, et il se mit même à espérer le retour de l&#8217;écureuil.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> L&#8217;écureuil revint souvent, toujours avec de nouveaux petits compagnons: des rats à gorge blanche et des gaufres à poche des montagnes, de grands lièvres, des rats kangourous du Texas et des souris à poche de Bailey.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Les oiseaux aussi vinrent nombreux découvrir le jardin d&#8217;Alexandro: les coucous coureurs de Californie, les pics de Gila et les moqueurs à bec courbe. Les troglodytes à tête brune,les moineaux d&#8217;armoise aux yeux cerclés de blanc, les colombes de Caroline et bien d&#8217;autres encore se perchaient sur les branches d&#8217;un buisson de mesquite, ou se reposaient sur les cactus saguaro, avant d&#8217;apaiser rapidement leur soif à la nuit tombante.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Parfois même une vieille tortue traversait lentement le jardin.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Alexandro trouvait que le temps passait plus vite, parce qu&#8217;à tout moment il pouvait être distrait par un arrivant. Enfin il n&#8217;était plus seul, mais il se demanda si c&#8217;était là le plus important.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Mais il comprit bien vite que tous ses petits visiteurs ne venaient pas chercher un ami: ils avaient besoin d&#8217;eau.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Et Alexandro pensa alors à tous les autres animaux du désert…</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> &#8230;le coyote et le renard gris argenté, les lynx roux, les mouffettes, les blaireaux, les coatis aux longs museaux, les pécaris, les cerfs mulets, les biches et les faons.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Trouver assez d&#8217;eau pour tout le monde n&#8217;était pas un problème.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Avec son éolienne et son puits, Alexandro pouvait en fournir beaucoup. Mais il fallait trouver un moyen pour que tous puissent en profiter. Alexandro décida de faire un point d&#8217;eau. Sans perdre de temps, il commença à creuser.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Ce fut une tâche épuisante, qui dura plusieurs jours sous un soleil brûlant. Mais il était plein de courage à la pensée de pouvoir aider tant d&#8217;hôtes assoiffés. II n&#8217;y avait plus qu&#8217;à attendre la venue des gros animaux. Alexandro allait et venait comme d&#8217;habitude, donnait à manger à son bourricot, s&#8217;occupait de son jardin&#8230; Les jours passaient, rien ne se produisait. Alexandro gardait bon espoir, mais les semaines succédaient aux jours, et tout restait aussi calme. Pourquoi les animaux ne venaient-ils pas?</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Quelque chose n&#8217;allait pas.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Le mystère fut bientôt dissipé. Un matin, une mouffette s&#8217;aventura près du point d&#8217;eau. Dès qu&#8217;elle vit Alexandro, elle s&#8217;enfuit dans les broussailles. Comment n&#8217;y avait-il pas pensé?</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Il fallait déplacer au plus vite le point d&#8217;eau.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Alexandro commença à creuser plus loin, dans un endroit dissimulé derrière d&#8217;épais buissons.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Son travail fini, il se cacha tout près et attendit. Allaient-ils venir? Il ne fut pas déçu.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Les uns après les autres, timidement, furtivement les animaux sortirent du désert. Comme le nouveau point d&#8217;eau était un peu à l&#8217;écart de la maison et de la route, ils n&#8217;avaient plus peur.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Bien des indices le prouvaient à Alexandro: le gazouillis des oiseaux au crépuscule, le bruissement du mesquite dans le soir paisible, trahissant la présence d&#8217;un coyote, d&#8217;un blaireau ou peut-être d&#8217;un renard gris; le pas léger d&#8217;un cerf mulet, les grognements des pécaris.</span></font></p>
<p style="text-align:justify;text-indent:1cm;line-height:150%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:12.5pt;line-height:150%;color:#003300;"> Et au cours de ces heures passées à écouter paisiblement tous les bruits de ses nouveaux compagnons, Alexandro se dit que c&#8217;était là sa plus belle récompense. Le cadeau qu&#8217;il leur avait fait, le point d&#8217;eau, n&#8217;était rien à côté de celui qu&#8217;il avait reçu, leur présence complice…</span></font></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><font size="2"><span style="font-size:9pt;color:#003300;">Richard E. Albert</span></font></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><font size="2"><em><span style="font-size:9pt;color:#003300;">Alexandro et ses amis du désert</span> </em></font></p>
<p style="text-align:right;font-family:times new roman,serif;" align="right"><font size="2"><span style="font-size:9pt;color:#003300;">Paris, Éditions Autrement, 1997</span></font></p>
<p style="margin-bottom:6pt;text-align:justify;text-indent:21.25pt;line-height:120%;font-family:times new roman,serif;"><font size="2"><span style="font-size:11pt;line-height:120%;color:#003300;"><br />
</span></font></p>
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