<?xml version="1.0" encoding="UTF-8"?>
<rss version="2.0"
	xmlns:content="http://purl.org/rss/1.0/modules/content/"
	xmlns:wfw="http://wellformedweb.org/CommentAPI/"
	xmlns:dc="http://purl.org/dc/elements/1.1/"
	xmlns:atom="http://www.w3.org/2005/Atom"
	xmlns:media="http://search.yahoo.com/mrss/"
	>

<channel>
	<title>Contes a rever</title>
	<atom:link href="http://contesarever.wordpress.com/feed/" rel="self" type="application/rss+xml" />
	<link>http://contesarever.wordpress.com</link>
	<description></description>
	<pubDate>Tue, 04 Sep 2007 11:50:03 +0000</pubDate>
	<generator>http://wordpress.org/?v=MU</generator>
	<language>fr</language>
			<item>
		<title>C&#8217;est le droit des enfants</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/09/04/cest-le-droit-des-enfants/</link>
		<comments>http://contesarever.wordpress.com/2007/09/04/cest-le-droit-des-enfants/#comments</comments>
		<pubDate>Tue, 04 Sep 2007 11:47:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[contes]]></category>

		<category><![CDATA[enfants]]></category>

		<category><![CDATA[histoires]]></category>

		<category><![CDATA[lectures]]></category>

		<category><![CDATA[écrits]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://contesarever.wordpress.com/2007/09/04/cest-le-droit-des-enfants/</guid>
		<description><![CDATA[Les Enfants de Nulle Part
Il était une fois un enfant comme toi, de ton âge, qui vivait dans une maison, avec sa famille. Il avait des amis, il allait à l’école, faisait du sport et de la musique. Comme toi, il était curieux de tout ; il dévorait les livres pour connaître le monde.
Pourtant, cela [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p align="center"><strong>Les Enfants de Nulle Part</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il était une fois un enfant comme toi, de ton âge, qui vivait dans une maison, avec sa famille. Il avait des amis, il allait à l’école, faisait du sport et de la musique. Comme toi, il était curieux de tout ; il dévorait les livres pour connaître le monde.<br />
Pourtant, cela ne lui suffisait pas.<br />
Un jour qu’il se promenait dans la campagne, il alla s’asseoir au pied d’un arbre. C’était un chêne robuste, vieux de cent ans, avec des branches aussi accueillantes que des bras ouverts.<br />
L’enfant se sentait bien, et il se mit à parler :<br />
— Si notre planète était aussi petite qu’un village, cela me serait facile d’aller sur tous les continents ; en quelques pas, je pourrais rencontrer tous les enfants de la Terre !<br />
À cet instant, les branches du vieux chêne s’abaissèrent et soulevèrent l’enfant pour l’entraîner dans un tourbillon étourdissant.<br />
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il marchait sur un chemin de cailloux. Devant lui, pieds nus, sales, enroulés dans des couvertures, un groupe d’enfants avançait. Les plus grands portaient les plus petits.<br />
— Bonjour, dit l’enfant, où allez-vous ?<br />
— Nous ne savons pas, nous marchons depuis des mois et des semaines ; nous avons fui notre maison, car il y avait la guerre.<br />
— Où est votre famille ? Et votre village, votre pays ? demanda l’enfant.<br />
— Nous n’avons plus rien. Nous n’avons plus que la peur dans nos ventres. Certains d’entre nous ont fui sur un bateau fait de vieilles planches trouées, d’autres ont traversé le désert sans boire ni manger, d’autres se sont cachés dans la forêt en se nourrissant de racines, dormant à même la terre !<br />
L’enfant sentit la peur monter en lui. Une peur terrible qu’il ne connaissait pas. Pas une petite peur, comme celle du noir ou celle de l’orage, mais un affreux cauchemar dont on veut sortir au plus vite. Il voulait retrouver le vieux chêne, revenir chez lui.<br />
Dans sa poche, il sentit une feuille bouger sous ses doigts ; il la pressa entre le pouce et l’index&#8230; et se retrouva au pied du vieil arbre :<br />
— C’est horrible ! J’ai vu des enfants qu’on a enlevés à leur père, à leur mère, à leur terre, à leurs rêves ; il faut les aider, ils ont le droit de vivre en paix leur vie d’enfant !<br />
L’enfant se levait pour partir, quand une branche le rattrapa pour lui faire survoler le chemin de cailloux. Deux grands chênes venaient juste d’y pousser, et là, dans de grands hamacs, les enfants de nulle part se reposaient paisiblement. L’enfant fut soulagé. Il ferma les yeux et lui aussi se laissa bercer par les branches. Une douce chaleur lui caressa le visage.</p>
<p><strong>Les Enfants d’Haïti</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il ouvrit les yeux : il se trouvait sur une île, au grand soleil. Au loin, des enfants s’agitaient :<br />
— Bonjour, leur cria-t-il.<br />
Les enfants lui jetèrent à peine un regard et continuèrent, les uns à cirer des chaussures, les autres à vider des ordures, d’autres encore à laver des carreaux. Il s’approcha d’eux :<br />
— Vous voulez jouer avec moi ?<br />
À ces mots les enfants s’arrêtèrent de travailler.<br />
Le plus grand d’entre eux fit un pas vers lui :<br />
— Hé, ti-moun, on n’a pas le temps de jouer, on a nos petits boulots !<br />
— Des petits boulots ?<br />
— Toute la journée, on doit travailler ; sinon, le soir, on n’a rien à manger !<br />
– Vous travaillez ? À votre âge ?<br />
— À la maison, on est douze, on n’a pas le choix, on doit aider nos parents. Alors, tu sais, jouer, on n’a pas le temps !<br />
— Et le soir, vous avez bien un petit moment ?<br />
— Le soir, on est tellement fatigués qu’on ne peut même pas rêver ! Tu vois le monsieur là-bas, avec ses chaussures poussiéreuses ? Il m’attend ; je vais les lui faire briller comme des étoiles, et s’il est très content, il me donnera deux pièces. Cela fera un fruit à pain et quatre patates douces. Allez, au revoir ti-moun, j’aurais bien voulu jouer avec toi !<br />
L’enfant resta stupéfait : pas le temps de jouer !<br />
Il alla s’asseoir au pied d’un arbre couvert de fleurs rouge et orange, un arbre pour le rêve, pensa-t-il.<br />
Il entendit la voix du plus grand lui murmurer à l’oreille :<br />
— Hé ti-moun, quand je serai grand, je ferai une loi qui donnera à tous les enfants le droit de jouer chaque jour !<br />
Alors du flamboyant glissèrent, comme une pluie de rêves, les jouets les plus extraordinaires.</p>
<p><strong>Manitra</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">L’enfant allait prendre un jouet, quand à nouveau les branches de l’arbre le soulevèrent, pour l’emmener ailleurs. Elles le déposèrent dans le quartier pauvre d’une grande ville.<br />
— Ces maisons sont fabriquées avec des cartons. Comment font les gens pour vivre dedans quand il pleut ?<br />
Une petite fille lui répondit. Elle était vêtue d’une robe sale et trouée, ses mains étaient noires de poussière de charbon :<br />
— Je suis Manitra ! Quand il pleut, on ajoute des grands plastiques, c’est tout ! boeh boeh !<br />
— Ça veut dire quoi, boeh, boeh ?<br />
— Charbon, charbon ! Je ramasse des boulets de charbon, et je crie boeh boeh dans les rues pour les vendre ; avec l’argent, je peux acheter du riz et des haricots !<br />
En parlant, Manitra toussait après chaque phrase, par quintes aiguës :<br />
— Tu es malade ?<br />
— À Madagascar, les enfants qui ramassent le charbon toussent ; c’est la poussière qui irrite nos poumons.<br />
— Mais tu n’as pas de sirop ?<br />
— Il faut de l’argent pour se soigner !<br />
Un bébé courut se blottir contre Manitra ; ses jambes étaient couvertes de plaies.<br />
— C’est mon petit frère.<br />
— Il faut soigner ses jambes !<br />
— Je sais, mais pour cela, aujourd’hui, je dois ramasser et vendre cinquante boulets pour acheter une pommade. C’est très difficile !<br />
L’enfant fouilla au fond de ses poches et fit tomber sur le sol une feuille du chêne. En quelques secondes, un baobab majestueux se dressa, portant des guirlandes de médicaments et de vitamines. Manitra choisit ce qu’il fallait pour soigner son petit frère.<br />
— Plus tard, je serai infirmière dans mon pays ; je m’occuperai des enfants pauvres, qui vivent au bord des routes ou dans les quartiers de carton, pour qu’eux aussi, ils aient le droit d’être soignés.</p>
<p><strong>Romain</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">L’enfant ne l’entendait plus. Il se trouvait déjà loin, bien loin, dans une cité de béton, sans baobabs et sans fleurs. Sur les marches d’un immeuble était assis Romain.<br />
L’enfant l’aborda :<br />
— Bonjour, tu es tout seul ? Tu n’as pas de copain ? Tes parents ne sont pas là ?<br />
Romain répondit par un hochement de tête comme s’il avait perdu la parole. L’enfant posa doucement sa main sur son épaule :<br />
— Bonjour ! Dis, tu veux bien être mon copain ? Romain leva la tête :<br />
— Je suis seul toute la journée. Quand je me lève, mes parents sont déjà partis, et le soir, je mange tout seul devant la télévision !<br />
— C’est parce qu’ils ont beaucoup de travail ?<br />
— Non, les jours où ils ne travaillent pas, c’est pareil. Ils ne me parlent presque pas, seulement pour me punir ou me gronder. Si je pose une question, souvent mon père s’énerve et me frappe, je ne comprends pas pourquoi ! Je ne suis sûrement pas l’enfant qu’il voulait !<br />
Romain cacha sa tête dans ses genoux :<br />
— J’ai honte de t’avoir raconté cela, tellement honte.<br />
Et il courut s’enfermer chez lui.<br />
L’enfant se colla contre la porte et dit :<br />
— Tu n’y es pour rien, ce n’est pas ta faute. Tu as le droit à la parole, tu as le droit de raconter ton histoire, tu ne dois pas rester enfermé dans ton silence, à souffrir tout seul. Tu m’entends ? Je suis ton copain ! Je suis ton copain !<br />
Et il laissa devant la porte de Romain une poignée de feuilles du vieux chêne. En un instant, elles s’entrelacèrent en une tresse solide qui courait de maison en maison, chez d’autres enfants, de nouveaux copains pour Romain.<br />
L’enfant aurait bien voulu suivre cette longue chaîne d’amitié, mais déjà les branches lui indiquaient une autre direction.</p>
<p><strong>Les Fillettes des Philippines</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Elles le conduisirent dans une ruelle étroite et mal éclairée. Il n’était guère rassuré. Derrière une fenêtre à barreaux, il aperçut deux fillettes.<br />
— Des enfants en prison ? Bonjour, dit-il timidement, que faites-vous là ?<br />
— Nous sommes prisonnières !<br />
— C’est interdit de mettre des enfants en prison, qu’avez-vous fait de mal ?<br />
— Rien, un monsieur nous a achetées à nos parents.<br />
— Quoi, vous a achetées ?<br />
— Oui, il a dit qu’il nous donnerait du travail, que nous aurions un toit, de la nourriture et de l’argent ! Nous sommes très pauvres, nous l’avons cru.<br />
— C’était un menteur, un malhonnête !<br />
— Il nous empêche de sortir en posant des barreaux aux portes et aux fenêtres, il nous interdit de parler. Nous sommes devenues ses esclaves, chuchota la fillette.<br />
— Où est ce monsieur, il faut l’arrêter, le juger, où est-il ?<br />
— Dans notre pays, il y en a beaucoup, des messieurs comme lui. On ne peut rien faire !<br />
— Si, justement, on peut faire quelque chose !<br />
L’enfant révolté se mit à tirer de toutes ses forces sur les barreaux. Il ne réussit pas à les écarter ! Affolées, les fillettes allèrent se cacher.<br />
L’enfant devait retrouver le vieux chêne au plus vite. Il enfouit ses mains dans ses poches et froissa vivement une feuille. Immédiatement, l’arbre apparut ; l’enfant s’accrocha à son écorce en criant :<br />
— Sur notre planète, il y a des enfants que l’on bat et des enfants que l’on achète, c’est honteux, on n’a pas le droit.<br />
Et il se mit à pleurer.<br />
Délicatement, la branche vint sécher les larmes qui glissaient sur ses joues comme des perles de pluie. Elle le déposa sous un tilleul en fleur.</p>
<p><strong>Bryony et Brian</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Le son d’un violon lui fit lever la tête. Bryony jouait à l’archet une douce mélodie. Elle s’arrêta et lui demanda :<br />
— Tu n’as pas rencontré Brian, sur ta route ? Je l’attends, c’est mon amoureux !<br />
— Tu as de la chance d’avoir un amoureux !<br />
— Oui, mais je ne le vois presque jamais.<br />
— Ah bon, il habite loin ?<br />
— Non, en face de chez moi, mais on nous interdit de nous voir, parce que je suis catholique et lui protestant.<br />
— Et alors, cela n’a rien à voir avec l’amour !<br />
— À la maison, si je veux faire un signe à Brian, il ne faut pas que mes parents le sachent. Ça les rend furieux. Ils disent que les bombes et la violence, c’est à cause des protestants. Moi, j’aime Brian tel qu’il est, avec ses dents écartées, ses cheveux roux. Sa religion, je m’en moque !<br />
Bryony soupira et poursuivit :<br />
— Heureusement, tous les deux, nous avons un secret que les grandes personnes ne connaissent pas ; avec la musique, nous nous retrouvons quand nous le voulons.<br />
Bryony se remit à jouer. Au loin, une flûte lui répondit.<br />
— Plus tard, nous serons musiciens et nous jouerons ensemble dans les rues pour montrer que les enfants ont le droit de s’aimer, même s’ils ne sont pas de la même religion, de la même race, ou de la même couleur.<br />
Au son de la flûte et du violon, le tilleul se couvrit de notes de musique et d’instruments de tous les pays du monde. L’enfant se laissa bercer par cette musique et, un peu fatigué par tant de voyages, il s’endormit.</p>
<p><strong>Amadou</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">La voix d’Amadou le réveilla.<br />
— Où suis-je ? demanda l’enfant.<br />
— Tu es au Mali, dans mon pays !<br />
Sous un ébène magnifique, Amadou explorait son cartable.<br />
— Tu pars à l’école ?<br />
— Une école ? tu rigoles ! Cela fait des mois que le chef nous en promet une, elle n’arrive jamais. Les grandes personnes ont toujours des choses plus importantes à faire !<br />
— Quoi par exemple ?<br />
— La guerre. Ici, les tribus se battent, détruisent les forêts, les villages ; après, les gens n’ont pas le temps de construire une école ! Ce n’est pas important pour eux; la plupart des gens de mon village ne savent même pas écrire ! Tu vois, mon cartable, ce sont les enfants d’une école d’un autre pays qui me l’ont envoyé; dedans, il y a tout ce qu’il faut pour apprendre : des chiffres, des lettres, des crayons, des gommes&#8230; Moi j’ai envie de savoir, de comprendre !<br />
Amadou était curieux, on aurait dit qu’il allait dévorer les livres.<br />
— Aujourd’hui, je peux te réciter la conjugaison des droits au temps présent : j’ai le droit d’aller à l’école, tu as le droit d’apprendre à lire, il a le droit de savoir compter&#8230;<br />
Plus tard, je serai maître d’école, j’irai de village en village apprendre à lire et à écrire aux enfants pour qu’ils sachent qu’ils ont tous le droit à une éducation gratuite, quelle que soit leur tribu, qu’ils vivent au fond de la brousse ou dans les rues des grandes villes.<br />
L’ébène magnifique se balança lentement. Des livres remplis d’histoires et des cahiers impatients de recueillir les plus beaux secrets tombèrent un à un autour d’Amadou.</p>
<p><strong>Meena</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">L’enfant eut à peine le temps de lui dire au revoir qu’il se retrouva sur un banc d’école, à côté d’une petite fille endormie sur son cahier :<br />
« Elle a le droit de se reposer, elle doit être bien fatiguée ! » pensa-t-il. Meena ouvrit les yeux :<br />
— Oh ! quelle heure est-il ? Oh, la, la ! je vais être en retard à la fabrique ! Le patron va me gronder !<br />
— La fabrique ? le patron ? De quoi parles-tu ?<br />
— Le matin et le soir, je travaille dans une fabrique de tapis, et je vais aussi à l’école, mais  je suis fatiguée et je n’arrive jamais à finir mes devoirs. J’ai de mauvaises notes.<br />
— Ne va pas à la fabrique, tu as les yeux tout rouges.<br />
— C’est normal, les métiers à tisser sont dans une cave sombre, éclairée par un seul soupirail. On travaille dans la pénombre !<br />
— Il y a d’autres enfants ?<br />
— Oui, il n’y a que des enfants !<br />
— N’y retourne pas, les enfants de ton âge vont à l’école, pas au travail !<br />
— Mes parents ne pourront pas vivre, si je ne travaille pas.<br />
L’enfant réfléchit :<br />
— Si tu vas à l’école, tu apprendras un bon métier et tu pourras mieux les aider.<br />
Les yeux de Meena s’illuminèrent :<br />
— Plus tard, je veux être professeur d’hindi ; j’apprendrai aux enfants qu’ils ont le droit de dire non ; non, nous ne voulons pas être exploités, nous voulons aller à l’école, étudier pour être libres de choisir nos vies.<br />
L’enfant tenait déjà dans sa main quelques feuilles du vieux chêne, les plus brillantes et les plus vivaces.<br />
Il les glissa dans la paume de Meena et disparut.</p>
<p><strong>Mohamed</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il marchait maintenant dans une rue toute blanche, déserte. Soudain, quelqu’un l’interpella, derrière un volet :<br />
— Eh, que fais-tu ici ?<br />
L’enfant hésita :<br />
— Je viens rencontrer les enfants de ce pays, mais je ne sais même pas dans quel pays je suis arrivé !<br />
— Tu es en Algérie.<br />
— Il y a un désert ?<br />
— Avec du sable, blond, fluide, qui coule comme du miel quand on le prend dans sa main ; avant, j’allais souvent dans ce désert avec mon père.<br />
— Et pourquoi tu n’y vas plus ?<br />
— Parce qu’on ne sort plus de chez nous, on se méfie de tout, de nos voisins, de nos amis, de nos cousins !<br />
— Et de moi ?<br />
— Oui, de toi aussi ! Avant, je serais sorti dans la rue pour te parler ; maintenant, je reste enfermé et j’ai peur de tout : d’une voiture qui démarre, d’un volet qui claque, des pas sur le trottoir, j’ai peur.<br />
L’enfant se sentit mal à l’aise. Il se souvint de la terrible peur ressentie sur le chemin de cailloux :<br />
— De quoi as-tu peur ?<br />
— De la violence !<br />
— Toi, tu n’y es pour rien !<br />
— Bien sûr, mais quand une bombe explose sur un marché ou près d’une cour d’école, elle blesse et tue des enfants et des gens qui ne voulaient rien de tout cela ! Plus tard, si je suis président de la République, j’empêcherai la violence, la guerre, pour que tous les enfants aient le droit de vivre en paix !<br />
L’enfant sentit la peur revenir avec ces mots terribles : violence, guerre !<br />
Autour de lui, aucun arbre pour le protéger. Il chercha dans sa poche ; il ne lui restait plus que deux feuilles. Il en prit une et l’éparpilla en minuscules morceaux.<br />
Aussitôt, une rangée de palmiers superbes borda la route. L’enfant commençait à les compter un&#8230; deux&#8230;, quand il se retrouva à cheval sur la branche du chêne.<br />
Tout allait vite ! Au-dessous de lui défilaient un continent et ses pays. La tête lui tournait, il avait vraiment le vertige !</p>
<p><strong>Petite China</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Il se retrouva allongé sous des bambous.<br />
Sur un terrain, des enfants jouaient au football ; assise sur le côté, une petite fille les observait :<br />
— Tu ne joues pas avec eux ? demanda l’enfant.<br />
— Non !<br />
— Tu t’appelles comment ?<br />
— Petite China ! Le foot, c’est pour les garçons.<br />
— Chez moi, les filles aussi jouent au ballon.<br />
Petite China tortilla sa grande natte :<br />
— Oui, mais ici, les garçons ont le droit de faire plus de choses que les filles ; ils font de longues études, ils ont une famille, ils mangent chaque jour du riz, de la viande ou du poisson ! L’enfant ne comprenait pas :<br />
— Les filles et les garçons ont la même importance, ils sont égaux !<br />
— Pas dans mon pays. Ici, les familles n’ont droit qu’à un seul enfant, et la plupart préfèrent avoir un garçon, qui, plus tard, travaillera et pourra aider sa famille à vivre.<br />
— Une fille, c’est pareil !<br />
— Les grandes personnes croient sûrement que les filles sont plus faibles, plus fragiles ; tu sais, nous, à l’orphelinat, on est drôlement fortes, on court très vite, on est championnes au tai-chi, on sait écrire plus de mille caractères, on sait fabriquer des cerfs-volants géants ! Pourtant, lorsque dans la rue on croise une maman et un papa avec leur garçon, on se sent aussi minuscules qu’un grain de riz, et on se demande pourquoi on n’a pas eu la chance d’être aimées !<br />
Plus tard, je fonderai une famille, j’aurai deux enfants, un garçon et une fille, et je leur apprendrai qu’ils ont chacun le même droit à l’amour, à la famille, à un avenir !<br />
L’enfant prit la main de Petite China et l’embrassa tendrement, comme une petite sœur.<br />
Leurs deux ombres égales se mirent à scintiller, inondant de lumière tous les bambous du pays.</p>
<p><strong>Antonino</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Cette fois, l’enfant atterrit sur une montagne dépourvue de végétation ; la branche avait dû se tromper de chemin, personne ne pouvait vivre à une telle altitude. Soudain, un peu plus bas, près des quinoas, il crut voir une ombre quelqu’un en train de tailler des morceaux de roseaux ! Un enfant, seul dans ces grandes montagnes ! L’ombre monta jusqu’à lui. Oui, c’était Antonino, le petit berger. Il était tellement heureux de voir l’enfant, il sautait de joie :<br />
— Merci de venir me voir, merci ! Je suis toujours seul, seul dans la montagne, seul avec les troupeaux, le jour, la nuit, sous la pluie, dans le vent, sous les étoiles; mon unique compagnon, c’est lui !<br />
Il montra à l’enfant son instrument de musique :<br />
— C’est un siku, mais pour en jouer, c’est tellement mieux d’être deux ! Un soir, je jouais quand, soudain, quelqu’un m’a répondu. Enfin, je n’étais plus seul ! C’était merveilleux ! J’ai couru le long du rio, vers les hautes herbes, j’ai cherché, cherché, appelé, appelé – personne, je n’ai trouvé personne !<br />
— Mais alors, qui t’avait répondu ? demanda l’enfant intrigué.<br />
— L’écho, seulement l’écho. J’ai tellement rêvé de rencontrer d’autres enfants, pour faire la fête avec eux, pour danser, pour chanter; tu vois, je fabrique des sikus pour chacun d’entre eux. Plus tard, je descendrai dans les vallées leur distribuer mes instruments pour que nous ayons tous le droit aux loisirs, le droit de nous retrouver pour ne plus être isolés !<br />
Antonino se mit à jouer, et l’enfant jeta dans le vent sa dernière feuille. Sans plus tarder, montèrent de la vallée des enfants en habits de fête. Tapant sur des bombos, ils chantaient, dansaient, laissant tournoyer leurs ponchos multicolores.</p>
<p><strong>Lena</strong></p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">La musique emplit une à une les vallées et les montagnes, et guida l’enfant loin de l’Altiplano, bien loin d’Antonino, jusqu’à une bouche de métro. Là, une petite fille tournait autour d’un grand foulard ; l’enfant s’arrêta, fasciné :<br />
— Tu danses comme un oiseau.<br />
— J’adore danser, mais je ne peux pas toujours, je dois rester assise à mendier !<br />
— Mendier, c’est quoi ?<br />
— Demander de l’argent en pleurant, en disant que je suis malade, que mon père est infirme ; c’est mon oncle, celui qui a la grosse voiture, qui m’oblige à le dire et à lui donner tout l’argent !<br />
— Quoi ! mais c’est affreux, il ne faut pas accepter !<br />
L’enfant chercha vite une feuille dans sa poche, mais il eut beau chercher&#8230; il ne lui en restait plus; ses poches étaient vides ! Il était désemparé, sa voix tremblait :<br />
— Je n’ai plus de feuilles !<br />
Et il expliqua :<br />
— Si je suis près de toi, c’est grâce à un ami, un vieux chêne. Il m’a promené aux quatre coins de la Terre; avec ses branches, il a offert des hamacs, des jouets ; avec ses feuilles, il a donné des brassées d’espoir, et là je n’ai plus rien !<br />
Lena prit alors son petit accordéon et tira doucement sur les soufflets ; une nuée de feuilles s’en échappa. L’enfant, émerveillé, les suivit des yeux.<br />
— Toi aussi, tu connais le vieux chêne ?<br />
— Bien sûr, avec mes grandes soeurs, on se raconte souvent la bonne aventure !<br />
— La bonne aventure ?<br />
— L’avenir, si tu préfères !<br />
— Est-ce que tu pourrais me dire l’avenir des enfants, des enfants de toute la Terre ?<br />
Lena prit une feuille du chêne dans sa main et se mit à lire :<br />
— Tous les enfants de la Terre vont s’unir pour défendre ensemble leurs droits : le droit au respect, le droit à une famille, le droit à la liberté d’opinion et d’expression, le droit à l’éducation, le droit aux loisirs, le droit à la santé, le droit de ne plus être vendu ni maltraité, le droit à la justice, le droit à l’amour. Tout simplement, le droit de vivre heureux leur vie d’enfant !<br />
— Il n’y aura plus de guerres ?<br />
— Ceux qui veulent la guerre iront sur une planète toute sèche !<br />
— Sur la Terre, tous les enfants auront le temps de jouer, le temps de rêver ?<br />
— Oui, bien sûr, on inventera même des classes de rêve dans les écoles !<br />
— Il y aura de l’amour pour tous, pour les filles, pour les garçons ?<br />
— Personne ne manquera d’amour !<br />
— Alors, tous les enfants seront heureux sur Terre ?<br />
— Oui. Ils pourront grandir et devenir demain des parents respectueux des droits de leurs enfants !<br />
— Sais-tu autre chose encore ?<br />
— Oui. Que le vieux chêne est l’arbre des droits, et que tous les enfants que tu as rencontrés t’y attendent.<br />
— Tous ? même les fillettes emprisonnées ? L’enfant battu ? Les enfants de nulle part ?<br />
— Oui tous !<br />
L’enfant n’avait jamais été aussi heureux. Il courut vers le vieux chêne ; les enfants étaient là, certains blottis dans les branches, d’autres assis contre le tronc. L’enfant se faufila parmi eux et, tendant ses bras vers l’arbre protecteur, déclara :<br />
— Regardez, nous sommes tous les feuilles de cet arbre, avec la même sève qui coule dans nos branches ; nous sommes aussi solides que lui ; désormais, nous ne serons plus seuls et nous n’aurons plus jamais peur. Cet arbre est l’arbre de nos droits, emportez ses feuilles et plantez ses graines; demain, nous aurons une forêt magnifique ! Les enfants se levèrent et chantèrent à l’unisson, dans toutes les langues, la chanson qui ouvre grande la porte du bonheur. Elle se glissa tout autour de la planète, au-delà des océans, par-delà les montagnes, au milieu des déserts et dans les grandes villes, jusqu’au cœur de tous les enfants.</p>
<p style="text-align:justify;line-height:180%;">Dominique Dimey<br />
<em>C’est le droit des enfants !</em><br />
Arles, Actes Sud, 2001</p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/29/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/29/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/29/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/29/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/29/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/29/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/29/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/29/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/29/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/29/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/29/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/29/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=29&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://contesarever.wordpress.com/2007/09/04/cest-le-droit-des-enfants/feed/</wfw:commentRss>
		</item>
		<item>
		<title>Fleur-des-Neiges - Pierre-Marie Beaude</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/19/fleur-des-neiges-pierre-marie-beaude-2/</link>
		<comments>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/19/fleur-des-neiges-pierre-marie-beaude-2/#comments</comments>
		<pubDate>Thu, 19 Jul 2007 12:54:55 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[contes]]></category>

		<category><![CDATA[enfants]]></category>

		<category><![CDATA[histoires]]></category>

		<category><![CDATA[lectures]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://contesarever.wordpress.com/2007/07/19/fleur-des-neiges-pierre-marie-beaude-2/</guid>
		<description><![CDATA[Fleur-des-neiges était née au pays du Soleil-Levant – c’est ainsi qu’on appelait alors le Japon. Ses parents habitaient un petit village situé entre la mer et un antique volcan. La mer passait son temps à se faire belle, elle ronronnait sous le soleil. Le volcan aimait dormir tout l’hiver, bien protégé par l’épaisse couche de [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;">Fleur-des-neiges était née au pays du Soleil-Levant – c’est ainsi qu’on appelait alors le Japon. Ses parents habitaient un petit village situé entre la mer et un antique volcan. La mer passait son temps à se faire belle, elle ronronnait sous le soleil. Le volcan aimait dormir tout l’hiver, bien protégé par l’épaisse couche de neige que le ciel déversait sur ses flancs.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Les parents de Fleur-des-neiges étaient des paysans. Toute jeune déjà, avec son père Goro, sa mère Yoko et ses frères Takuma et Yoshi, elle passait de longues heures les pieds dans l’eau, le dos courbé pour repiquer ou récolter le riz. Quelquefois, le ciel se mettait en colère. Des trombes d’eau inondaient les rizières, le vent déracinait les arbres et faisait s’envoler les habitations. Il fallait tout recommencer. Patiemment, on reconstruisait la maison, on replantait les arbres, on chassait l’eau de la rizière.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Quand Fleur-des-neiges restait à la maison, elle gardait sa grand-mère Kaori. C’était une vieille femme toute menue dont le visage ridé semblait éternellement sourire. Elle passait ses journées assise sur sa natte, marmonnant des mots que personne ne comprenait. Yoko disait qu’elle parlait aux ancêtres. Personne ne savait depuis combien d’années au juste elle était sur cette terre. Elle avait vécu assez de temps pour se marier trois fois et voir mourir ses trois maris.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges rangeait la maison, balayait, faisait la vaisselle. Puis elle se postait devant la porte pour voir passer les gens. Le cœur lui battait fort quand venait à passer Tadashi, un garçon de son âge qu’elle aimait en secret. Il allait toujours à la tête d’un groupe de garçons et de filles, plaisantait, riait fort. Chaque fois qu’il paraissait, Fleur-des-neiges espérait qu’il la remarquerait enfin. Mais jamais le regard de Tadashi – ces deux grands yeux brûlants comme le feu – ne se posait sur elle. Il semblait ignorer son existence. Les éclats de rire s’en allaient avec lui. Fleur-des-neiges restait seule avec sa souffrance et son secret.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges devait aussi surveiller la volière où son père élevait des oiseaux de prix. Il les vendait pour acheter les vêtements, les outils et quelques compléments de nourriture. Elle se souvenait d’un grand ibis bleu. Il avait deux yeux ronds comme des lunes, de hautes et larges pattes et un très long bec finement recourbé. Il allait dans la volière à pas lents, becquetait la terre, redressait son cou et regardait mystérieusement la jeune fille. Un jour, elle ne vit plus l’oiseau. Son père était parti tôt le matin pour le vendre à la ville.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Souvent, la nuit, Fleur-des-neiges rêvait de l’ibis bleu. En s’approchant de la volière, elle apercevait sur le sol des traces de pattes qui lui étaient familières et, soudain, il se dressait devant elle, l’observant de son œil rond comme la lune. Alors son cœur se remplissait de joie. Elle rêvait aussi que Tadashi s’arrêtait devant sa maison, deux grands cerfs-volants dans les mains, et qu’il l’invitait à venir les faire voler avec lui. Ils couraient tous les deux sur les pentes du volcan et le vent les emportait dans les airs en compagnie des cerfs-volants. Tadashi et Fleur-des-neiges se tenaient par la main et planaient au-dessus du monde en riant. Ils survolaient les rizières, le volcan, le palais du grand prince, puis le vent les emportait vers la mer. Alors elle se réveillait, le cœur tout agité par ce rêve.</span></span></p>
<p><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Longtemps, elle restait les yeux grands ouverts dans la nuit. Aux premières lueurs du jour, elle entendait chanter le coq. Elle pensait que peut-être aujourd’hui Tadashi passerait et la regarderait.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;">Le vénérable Matsuo Seki habitait la dernière maison du village dans la direction du volcan. Il était écrivain public et poète. Il rédigeait des lettres d’amour, des lettres de deuil ou encore répondait au courrier envoyé par les inspecteurs du grand prince. Il savait aussi écrire des poèmes. Goro, le père de Fleur-des-neiges, avait eu recours à lui. C’est ainsi qu’elle avait fait sa connaissance.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Sa maison se dressait au milieu d’un jardin agrémenté d’un bassin rempli de lotus. Elle était entièrement construite en bois ; les cloisons étaient faites de pin laqué et de papier couleur d’ivoire. De belles lanternes descendaient du plafond. Le vieil homme y avait peint de paisibles dragons rouge et or, aux yeux remplis de malice.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le vénérable Matsuo Seki vivait seul. Il passait ses journées assis sur une natte, devant une table basse où s’accumulaient les pinceaux, les plumes et les encres. Fleur-des-neiges avait observé le manche du pinceau entre ses longs doigts, les traces d’encre laissées sur le papier de riz. Elles lui rappelaient celles que faisaient le bec et les pattes de l’oiseau bleu sur le sol de la volière.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges revint observer le vieil écrivain. Elle traversait le petit jardin, et se tenait contre le mur, près de la porte-fenêtre, à demi cachée et silencieuse, pour ne pas provoquer son irritation. Mais Matsuo Seki était tellement absorbé par sa tâche qu’il ne paraissait pas la voir. De temps en temps, il levait ses yeux fatigués, souriait aux dragons rouge et or des lanternes, puis se remettait à écrire. Fleur-des-neiges aurait bien aimé qu’un dragon malicieux lui donne le pouvoir de se glisser dans la tête du vieil homme. Elle aurait pu comprendre le mystère des signes qu’il traçait sur le papier de riz. Ce devait être quelque chose d’aussi merveilleux que voler comme un cerf-volant sur le monde, observer les rizières, la mer, les forêts, les maisons, les animaux, les gens. « Voilà pourquoi, se disait Fleur-des-neiges, le vénérable maître ne me voit pas. Quand il trace tous ces signes, il oublie sa maison, les arbres, les gens. Il se promène dans un jardin secret et invisible. » Un jour qu’elle se tenait, comme à son habitude, cachée près de la porte, Matsuo, sans même lever les yeux de son travail, demanda :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour toi ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pensant qu’il s’adressait à un client qui venait d’arriver, elle se retourna, mais il n’y avait personne dans le jardin.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Sais-tu faire le thé, Fleur-des-neiges ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Oui, vénérable maître, répondit-elle, en se demandant comment il connaissait son nom.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors, fais chauffer de l’eau, prépare le thé et dispose les tasses. Nous le boirons tous les deux.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges était si émue qu’elle renversa un peu d’eau sur la natte en remplissant la bouilloire. Vite, elle l’essuya à l’aide de sa manche. Elle dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Le thé est prêt, maître.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Matsuo Seki vint s’asseoir à la table, face à elle. Il portait sa tasse de faïence à ses lèvres, puis la reposait, et son regard se fixait intensément sur la jeune fille, comme s’il voulait graver en lui chaque détail de son visage. Alors, il lui demanda de nouveau :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour toi ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges sentit son cœur battre à tout rompre quand elle s’entendit lui répondre :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je voudrais, vénérable maître, devenir écrivain public comme vous.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Ce sera long et difficile, le sais-tu bien ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je le sais, oui.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors viens, lui dit-il. À me regarder pendant tout ce temps, tu as déjà appris la patience.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Ils sortirent du village et s’engagèrent sur les premières pentes du volcan. C’était la fin de l’hiver et le soleil faisait naître des petits ruisseaux sur la surface gelée de la neige.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Dis-moi ce que tu vois, demanda l’écrivain.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— De la neige, dit-elle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Et encore ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— De la neige.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Observe bien, dit-il. Ne vois-tu pas les fins ruisseaux qui commencent à couler ? Ce sont comme de minuscules serpents faits d’eau et de lumière.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je les vois.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors, fais-les entrer dans tes yeux. Et fais entrer aussi la lumière qui joue sur le sommet du volcan. Comment est-elle ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Jaune, je crois.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Elle est dorée et un peu argentée en même temps. Du bleu très léger s’y mêle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Comme ils revenaient à la maison, Fleur-des-neiges remarqua les empreintes qu’un grand oiseau avait laissées en signe de son passage.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Et cela, maître ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Ces traces aussi, garde-les bien en toi.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Matsuo Seki alla trouver les parents de Fleur-des-neiges pour solliciter leur accord.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Elle m’aidera à tenir la maison, proposa-t-il. En échange, je lui apprendrai tout ce qu’il faut savoir pour devenir écrivain public.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le jour même, Fleur-des-neiges vint habiter chez lui. Il lui fit faire par le tailleur des vêtements de bonne qualité, ni trop étroits ni trop amples de façon à ce qu’ils ne gênent aucun de ses gestes.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Passant devant un miroir, Fleur-des-neiges eut du mal à reconnaître la jeune fille qui portait aussi joliment ce long kimono blanc.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Elle apprit tout d’abord à prendre soin des pinceaux, à les laver, à les lisser. Le maître lui montra comment broyer les couleurs et les mélanger à l’eau pour obtenir une encre bien homogène. Il lui mit un pinceau entre les doigts.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Pense à la mer, Fleur-des-neiges. Ton poignet est comme une barque qui accompagne le rythme des vagues.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Arriva le moment du difficile apprentissage des traits qui composent les caractères : le « soku » qui va de gauche à droite, le « roku » qui descend en oblique vers la droite, le « saku » qui part à droite et se termine à gauche. Matsuo Seki se montrait exigeant. Il lui faisait recommencer un trait cent fois pour que sa main apprenne à le tracer avec précision et souplesse. Et, quand elle l’avait dessiné cent fois, il lui demandait de le tracer encore une fois. Il disait en souriant :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— On ne peut pas comparer un élève qui répète un exercice cent une fois avec celui qui ne l’a répété que cent fois !</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges souffrait, mais elle sentait bien, à la façon dont le maître l’encourageait, qu’elle était sur la bonne voie. Les journées étaient longues, elle ne les voyait pas passer. Le jour finissant la trouvait encore à sa table de travail. Elle se levait pour allumer les lanternes et continuait encore jusqu’à ce que le vieil homme lui dise qu’il était temps de prendre du repos.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Un soir où Fleur-des-neiges s’apprêtait à allumer les lanternes, le maître l’en empêcha. Quand la nuit fut bien installée, il disposa une feuille de papier de riz devant elle et lui dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Écoute d’abord. Après, tu écriras.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il récita trois de ces courts poèmes qu’on appelle des « haïku ». Fleur-des-neiges les écouta monter dans la nuit. Puis le maître lui dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je vais te les dicter maintenant.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Mais, comment pourrai-je écrire correctement dans le noir ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Ne t’inquiète pas, écris.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
La voix s’éleva de nouveau et Fleur-des-neiges se saisit du pinceau. Elle devinait que le secret de la réussite consistait à ne pas contrarier le mouvement de sa main. Elle se mit à l’écoute du poème, confiant à son poignet parfaitement relâché le soin de trouver le chemin qui conduit des mots prononcés jusqu’à leur dessin sur la feuille. Quand il eut fini de dicter les trois « haïku », Matsuo Seki lui dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Va te coucher, maintenant. C’est assez pour aujourd’hui.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges dormit très mal cette nuit-là. Elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler ce qu’elle avait écrit. Elle avait sûrement fait d’horribles taches et de vilains gribouillis. La feuille où elle avait consigné les poèmes dansa toute la nuit devant ses yeux, pleine de caractères mal formés, semblables à des araignées répugnantes.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le lendemain matin, elle se leva avec crainte et rejoignit le maître qui était déjà à sa table de travail. Il lui tendit la feuille écrite dans le noir. Les caractères s’étalaient avec grâce. Aucune tache, aucune bavure. Matsuo sourit.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Tu écoutes avec ton cœur, et ta main trace avec grâce ce que ton cœur écoute. Ton apprentissage est terminé, Fleur-des-neiges. Considère-toi maintenant comme écrivain public.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Une immense joie envahit la jeune fille.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Sans vous, vénérable maître&#8230;, commença-t-elle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il l’interrompit aussitôt :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je veux que tu me montres dès aujourd’hui ce que tu sais faire. Écris donc pour moi une histoire. Ce sera ma récompense.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Que pourrais-je donc écrire que vous ne sachiez déjà, vénérable maître ? Existe-t-il, dans toutes les îles du Soleil-Levant, quelque chose que vous ne connaissez pas ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Les yeux du vieil homme se plissèrent sous l’effet de son sourire :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Est-ce que je sais, demanda-t-il, combien d’oiseaux ont traversé le ciel pendant mon sommeil ? Et ce que font les fourmis du jardin à cette heure matinale ? Il y a tant de secrets que j’ignore et qui attendent la main qui me les révélera.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges s’assit à sa table. Pensive, elle laissa son regard se perdre dans la lumière bleue du jardin. Puis son visage s’éclaira.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— J’ai trouvé, maître. C’est une histoire très simple qui doit pouvoir s’écrire facilement. Mais c’est aussi une histoire triste. Et je ne sais pas si les mots sauront dire tout ce que je ressens.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Les mots peuvent beaucoup quand on sait les apprivoiser, répondit Matsuo. Écris et ne pense à rien d’autre.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
C’est ainsi que Fleur-des-neiges écrivit la première histoire de sa vie. Une jeune fille nommée Ikeda aimait un jeune garçon nommé Hiroshi. Chaque fois qu’il paraissait devant elle, elle sentait son cœur battre plus fort. Mais le garçon ne la regardait pas. Y avait-il à cela une raison ? Était-ce parce que son père possédait de grandes terres et qu’il habitait une belle maison, alors qu’Ikeda vivait dans une masure de paysan ? Ou bien peut-être ne la trouvait-il pas assez jolie ? Y avait-il d’autres motifs encore ? Personne ne savait le secret d’Ikeda, elle n’en avait jamais parlé à personne.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Matsuo lut l’histoire rédigée à son intention.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Tu as raison, Fleur-des-neiges, remarqua-t-il. C’est une histoire un peu triste. Et que crois-tu qu’il va leur arriver maintenant à tous les deux ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je ne sais pas, maître.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Alors, ne cherchons pas à savoir plus qu’il n’est possible. Confions l’affaire à nos amis, dit-il en levant les yeux vers les lanternes aux dragons rouge et or.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Dans un coin de la page, il dessina un dragon malicieux qui flottait dans les airs et semblait observer tout ce que Fleur-des-neiges avait écrit.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Dès lors, Fleur-des-neiges aida Matsuo Seki dans son travail. Elle rédigeait des lettres des deux bouts de la vie, annonçant la naissance d’un enfant ou bien le décès d’un parent. Il y avait aussi les lettres d’amour et les faire-part de mariage.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Quand sa grand-mère Kaori mourut, c’est elle qui écrivit la lettre annonçant la nouvelle. Elle dessina un petit dragon dans un coin de la page pour que tout se passe bien au pays des ancêtres où ses trois maris l’attendaient. Quelquefois, Fleur-des-neiges devait écrire des choses étranges. Une femme lui demanda une lettre pour un dragon qui venait la déranger la nuit : « Dites-lui de se tenir tranquille. » Un monsieur un peu fou lui dicta une lettre pour un aigle. Il voulait l’accrocher à une branche, pour dire à l’oiseau royal qu’il était le bienvenu dans son arbre.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pendant six ans, sous l’œil attentif du maître, elle rédigea des testaments, des faire-part, des lettres d’amour, des lettres pour les inspecteurs du grand prince. « C’est, disait-elle, comme si je vivais cent vies. Je me mets chaque fois à la place des autres ; leur peine devient la mienne, leur bonheur devient le mien, je suis un peu comme l’empereur de Chine qu’on appelle le maître aux dix mille vies. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le vénérable Matsuo Seki mourut. Fleur-des-neiges le retrouva un matin, le visage contre sa table de travail, un léger sourire figé sur les lèvres. L’encrier était renversé. Il tenait à la main un testament par lequel il faisait de son élève l’héritière de sa maison, de ses pinceaux, de ses encres et de tous ses biens.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges eut beaucoup de chagrin. Puis, avec le temps, le souvenir du maître s’installa tranquillement dans son cœur. Comme lui, sans même s’en rendre compte, elle levait parfois les yeux de son travail, observait les dragons des lanternes, puis se remettait à écrire. L’esprit du vénéré Matsuo flottait sur le jardin, dans la maison, et jusque dans ces petites tasses de faïence bleue dans lesquelles, lors de leur première rencontre, elle avait versé le thé. Il arrivait que Fleur-des-neiges lui parle. Elle souriait et disait :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Voici que je marmonne comme grand-mère Kaori.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Un client s’annonça un jour dans la cour. Quand Fleur-des-neiges leva la tête, Tadashi se tenait devant elle. Une bouffée de chaleur lui monta au visage. Sans doute ses joues étaient-elles rouges comme un pavot. Elle s’efforça de masquer son trouble.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Bonjour, dit-il.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Que puis-je pour toi, Tadashi ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Voilà ce qui m’amène. Je voudrais envoyer une lettre à quelqu’un.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il hésitait, il paraissait chercher ses mots :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Quelqu’un que j’aime en secret. Il s’agit d’une jeune fille, mais je ne sais pas si elle m’aime. Et cela me rend très malheureux. Elle s’appelle Noriko. J’ai pensé que tu pourrais écrire une lettre de ma part pour lui déclarer mon amour.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Elle eut soudain très froid. Le garçon remarqua son extrême pâleur.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Qu’as-tu, Fleur-des-neiges ? Te voilà toute blanche et tu trembles.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Se rendait-il compte de l’innocente cruauté de ses propos ? Soupçonnait-il seulement combien elle l’aimait en secret ? Elle respira longuement et dit :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— J’écrirai cette lettre, Tadashi. Je l’écrirai avec mon cœur comme mon maître m’a appris à le faire.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Tadashi parti, elle commença à rédiger la lettre. Elle y mit tout son cœur en se rappelant les conseils donnés par son maître durant son apprentissage : « Si un homme te demande une lettre d’amour, écoute bien ce qu’il veut, mais ensuite n’écris pas ce qu’il te dit ; écris ce qu’il te plairait d’entendre si tu recevais la lettre. » Alors, elle confia au papier ce qu’elle rêvait d’entendre de Tadashi depuis toujours et qui n’était jamais venu. Les larmes coulèrent sur son visage pendant qu’elle écrivait à la jeune fille que Tadashi aimait.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il revint le lendemain, et Fleur-des-neiges lui lut la lettre dont il se déclara très satisfait. Il lui donna une pièce d’argent qui lui parut très pesante et très froide. Elle demeura un long moment perdue dans ses pensées, la pièce d’argent dans le creux de sa main, puis elle se leva et courut chez son père pour acheter un oiseau de la volière. Goro choisit un ibis blanc que Fleur-des-neiges paya avec l’argent reçu de Tadashi. De retour chez elle, elle le posa auprès du bassin aux lotus et lui délia les pattes. L’oiseau demeura quelque temps sur le sol puis, soudain, il déplia ses ailes et s’envola.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;">La réputation de Fleur-des-neiges se répandit dans toute la région. Les gens aimaient sa façon d’exprimer les sentiments, et l’on venait de loin pour lui demander des lettres d’amour. Mais elle savait, dans le fond de son âme, qu’elle n’en ferait plus jamais d’aussi belles que celle qu’elle avait rédigée pour Tadashi. Elle avait su tremper une fois son pinceau dans l’encre rouge de sa blessure ; désormais son cœur ne saignait plus, il était tout endolori, indifférent à la joie et aux rires.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Un jour, Fleur-des-neiges entendit un grand vacarme au-dehors. Une escouade de soldats armés jusqu’aux dents envahit le jardin et se disposa sur deux rangs pour faire une haie d’honneur jusqu’à sa porte. Elle vit alors s’avancer le grand prince, flanqué de son secrétaire.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Es-tu bien Fleur-des-neiges, l’écrivain public ? demanda-t-il. On m’a dit que tu sais tourner les lettres à merveille. Je désire épouser la fille du prince de Kyoto. Elle s’appelle Sae. Tu vas donc lui écrire pour lui déclarer mon amour. Je veux que cette lettre soit la plus belle que tu aies jamais écrite de ta vie.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Tout autre écrivain se serait senti très honoré d’avoir à travailler pour le grand prince. Mais Fleur-des-neiges comprit aussitôt qu’elle en serait bien incapable. « Mon cœur, se dit-elle, est tout endolori : comment pourrais-je trouver les mots de la passion pour écrire à la fiancée de mon prince ? » Elle se prosterna à ses pieds.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Maître de ces lieux, vous avez plus de cent écrivains dansvotre palais. Ils s’occupent des archives, des lois, des décrets, des alliances avec les plus grands royaumes. Ne s’en trouve-t-il pas un seul qui soit capable de vous écrire la lettre que vous demandez ?</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Tu es la seule femme écrivain public de tout Cipango, répondit-il sèchement. Seule une femme saura trouver les mots qui convaincront une autre femme.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges se sentit soudain très lasse.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Excusez-moi, vaillant prince, mais mon cœur est sec et je n’ai plus de mots. Mes plus belles fleurs d’amour, je les ai mises dans une lettre qu’un jour quelqu’un m’a demandée. Avec l’argent qu’il m’a donné, j’ai acheté un oiseau, je lui ai confié mon chagrin et je l’ai laissé s’envoler pour qu’il l’emporte au loin. Maintenant je ne souffre plus, mais l’amertume est dans mon âme. Vous comprenez pourquoi je ne puis pas vous offrir la plus belle lettre que j’aie jamais écrite et satisfaire ainsi votre désir.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Entendant qu’on refusait quelque chose à leur maître, les soldats émirent des murmures inquiétants. Le grand prince sortit son sabre et en posa le tranchant sur le cou de la jeune femme prosternée à ses pieds.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Toi seule peux rédiger cette lettre. Je te donne trois jours. Si elle n’est pas écrite lorsque je reviendrai, je te couperai la tête.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges demeura longtemps prostrée contre le sol de sa maison, pleurant comme une fontaine. Elle ne pensait pas avoir encore dans son cœur desséché autant de larmes. Enfin elle réussit à se lever, mais de toute la journée ne put rien faire. Elle se tenait assise contre la cloison et marmonnait comme naguère grand-mère Kaori. Un second jour passa sans même qu’elle s’en aperçoive. Sa tête était vide, elle ne pouvait rien manger. Tout juste put-elle avaler deux petites tasses de thé, qu’elle but à lentes gorgées, les yeux perdus dans le vague. Elle pensait aux ancêtres qu’elle allait bientôt rejoindre sans jamais avoir eu de mari, et sans avoir connu la joie de mettre des enfants au monde. Y aurait-il seulement sur terre un écrivain public pour annoncer sa mort ?<br />
Arriva le jour où le grand prince devait venir chercher la lettre. Fleur-des-neiges s’assit contre la cloison. « Je vais attendre le prince, se dit-elle, comme grand-mère Kaori attendait de partir rejoindre ses trois maris au pays des ancêtres. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
C’est alors que, levant la tête par hasard, son regard se fixa sur une des lanternes du plafond. Et il lui sembla que l’un des dragons peints par Matsuo lui souriait avec insistance. Le courage lui revint aussitôt.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Que penserait de moi le vénérable maître s’il me voyait ainsi trahir le métier qu’il m’a enseigné ? Allons, je vais écrire cette lettre !</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Vite, elle se mit à sa table, et prit le papier parfumé au jasmin que le secrétaire du grand prince avait déposé devant elle avant de se retirer. Elle leva les yeux vers le dragon malicieux, et se mit au travail.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
« À Sae, fille du grand prince de Kyoto, femme admirable, dont la grâce dépasse celle des cerisiers en fleur et de toutes les neiges des îles du Soleil-Levant, moi, grand prince, je déclare mon amour. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges écrivit la suite sans s’arrêter, flatta la vanité du prince, dit qu’il était riche et puissant, d’une grande beauté et d’une exceptionnelle intelligence, ajouta qu’en toute circonstance il protégerait sa femme du besoin et du malheur. Qu’il possédait de grandes armées, des centaines de chevaux. Qu’elle ne manquerait jamais de rien. Il la comblerait de soieries, de parfums, de bijoux, de servantes. Il était heureux de lui faire l’honneur de la prendre pour femme.<br />
En relisant sa lettre, Fleur-des-neiges crut entendre le vénérable Matsuo rire au fond du pays des ancêtres, et ce rire apaisa son esprit. Elle n’oublia pas de dessiner un petit dragon malicieux dans le coin de la lettre, comme le faisait souvent le maître. Un dragon rouge et or.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le dragon avait à peine séché son encre que le pas des soldats retentit dans la cour. On entendait le cliquetis de leurs armes. Le prince se dressait devant elle.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Maître de nos vies, dit-elle, voici ce que ta bien-aimée aimera entendre.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Et elle lui lut la lettre. Le grand prince marqua un temps de surprise, puis déclara, en la fixant d’un regard noir :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Fort bien. J’espère pour toi qu’il s’agit vraiment là de ce que ma future femme aimera entendre.<br />
Il lui fit remettre par son secrétaire trois pièces d’or, et s’en fut avec tout son monde.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Fleur-des-neiges comprit qu’elle venait de signer son arrêt de mort. « Sûrement, se dit-elle, la jeune princesse va lui lancer la lettre à la figure. Quelle femme aimerait entendre de pareilles sottises ? Je vois clairement, maintenant, la lettre que j’aurais dû écrire. »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
« Je suis un grand prince, c’est vrai, je possède beaucoup de soldats, de serviteurs, de palais, de chevaux. Mais que valent mille chevaux, mille palais, mille soldats quand on vient frapper au cœur de la femme qu’on aime ? Regarde mes mains, elles sont vides ; mon cœur, il est nu. Je veux t’offrir tout ce que je ne possède pas : la lumière du matin au-dessus du volcan, les oiseaux qui ne sont pas dans ma volière. Je ne suis qu’un pauvre homme, mais avec toi, je serai fort. Ensemble nous irons jusqu’au bout du monde, nous traverserons toutes les mers. Vois les neiges sur les flancs du volcan, je te les donne ; et je te donne encore la rosée des matins, l’odeur des jasmins, et tous les jours que nous vivrons ensemble. Toi, femme dont je rêve, je te le demande avec crainte : acceptes-tu d’être ma femme ? »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
« Voilà, se dit Fleur-des-neiges soudain très en colère, voilà, oui, ce que j’aurais aimé entendre du grand prince si j’avais été à la place de celle qu’il croit aimer ! »</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Dans la nuit, un petit dragon s’invita dans ses rêves. Il dansait dans le ciel comme ceux qu’on promène dans les villages aux jours de fête. Il riait.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
De retour au palais, le grand prince fit déposer la lettre à sa bien-aimée dans un coffret de nacre que l’on ferma à double tour. Puis il donna des ordres pour préparer le voyage qui le conduirait dès le lendemain à Kyoto afin de demander la princesse en mariage. Mais au cours de la nuit, il fit le rêve étrange que voici.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Il était debout dans la salle aux mille colonnes du palais de Kyoto. Entourée d’une nuée de dignitaires, la princesse Sae se tenait devant lui, écoutant avec attention la lettre que lisait un scribe. Mais personne ne pouvait voir l’effet produit par la lecture, car Sae portait un masque de dragon rouge et or. Quand le scribe eut terminé, le cœur du prince se mit à battre très fort. C’était le moment fatidique : la jeune femme allait enlever son masque, et tout le monde verrait si elle acceptait la demande en mariage ou si elle la refusait. Mais, lorsqu’elle se démasqua, un grand cri de surprise monta dans la salle du palais : c’était Fleur-des-neiges qui se cachait derrière la figure du dragon ! Fleur-des-neiges qui riait du bon tour qu’elle venait de lui jouer. Et il l’entendait lui dire :</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Grand prince, je ne veux rien de toutes ces fadaises. Je veux seulement grimper au sommet du volcan avec toi, et avec toi encore traverser la mer. Si tu veux bien ne pas m’encombrer de tes richesses, alors oui, je veux bien être ta femme. Offre-moi les serpents de lumière qui courent sur la neige au début du printemps, fais-moi un collier avec les traces de pattes que les lièvres et les oiseaux laissent dans la neige, va me chercher les perles d’or que la pluie met dans les yeux des grenouilles ; donne-moi, oui, tout ce qui ne sera jamais à toi. Sinon, retourne à tes palais, tes chevaux, tes serviteurs, et ne pense plus jamais à moi.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Ce rêve étrange réveilla le grand prince. Il se tint sur sa terrasse tout le restant de la nuit, le cœur très agité, à regarder briller les étoiles au-dessus de la mer. Partout où il posait les yeux, il voyait le visage de Fleur-des-neiges. Fleur-des-neiges assise à sa table d’écrivain. Fleur-des-neiges traçant sur le papier des signes de bonheur d’une beauté infinie.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Sur la fin de la nuit, pendant que tout le monde dormait encore au palais, il sortit par une porte secrète, enfourcha son cheval et partit au triple galop.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le soleil se levait quand il arriva à la maison du vénérable Matsuo Seki. Fleur-des-neiges était déjà à sa table, en train d’écrire ses adieux à la vie. Elle avait revêtu un kimono de soie bleue, coiffé ses beaux cheveux, maquillé son visage. Dès qu’elle entendit le pas du grand prince du côté du bassin aux lotus, elle se leva.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Me voilà prête, dit-elle d’une voix légèrement tremblante.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Le grand prince apparut au seuil de la maison. Elle vit aussitôt qu’il ne portait ni sabre ni épée, ni beaux habits ni bijoux. Il avait les cheveux en désordre, il ressemblait à un oiseau mal réveillé. Mais il paraissait très heureux. Dans son regard brillait comme une lueur d’enfance.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
— Je suis un grand prince, c’est vrai, commença-t-il d’une voix claire. Je possède beaucoup de soldats, de serviteurs, de palais, de chevaux. Mais que représentent mille chevaux, mille palais, mille soldats pour plaire au cœur de la femme que j’aime ? Regarde mes mains, elles sont vides ; vois mon cœur, il est nu&#8230;</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pendant qu’il parlait, Fleur-des-neiges s’était levée ; elle souriait aux dragons des lanternes peints naguère par le vénérable maître. Quand le prince en eut terminé, elle lui tendit la main. Il la conduisit jusqu’à son cheval et ils partirent au grand galop dans la direction du soleil levant.</span></span></p>
<p align="justify"><span style="line-height:170%;"><span style="font-size:10pt;line-height:150%;color:#003300;"><br />
Pierre-Marie Beaude ; Claude Cachin (ill.)<br />
Fleur des Neiges<br />
Paris, Gallimard Jeunesse, 2004</span></span></p>
<img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/categories/contesarever.wordpress.com/27/" /> <img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/tags/contesarever.wordpress.com/27/" /> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gocomments/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/comments/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godelicious/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/delicious/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/gostumble/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/stumble/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/godigg/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/digg/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <a rel="nofollow" href="http://feeds.wordpress.com/1.0/goreddit/contesarever.wordpress.com/27/"><img alt="" border="0" src="http://feeds.wordpress.com/1.0/reddit/contesarever.wordpress.com/27/" /></a> <img alt="" border="0" src="http://stats.wordpress.com/b.gif?host=contesarever.wordpress.com&blog=1273619&post=27&subd=contesarever&ref=&feed=1" /></div>]]></content:encoded>
			<wfw:commentRss>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/19/fleur-des-neiges-pierre-marie-beaude-2/feed/</wfw:commentRss>
		</item>
		<item>
		<title>L’allumeur de rêves - Luce Fillol</title>
		<link>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/04/l%e2%80%99allumeur-de-reves-luce-fillol/</link>
		<comments>http://contesarever.wordpress.com/2007/07/04/l%e2%80%99allumeur-de-reves-luce-fillol/#comments</comments>
		<pubDate>Wed, 04 Jul 2007 12:05:09 +0000</pubDate>
		<dc:creator>contesarever</dc:creator>
		
		<category><![CDATA[enfants]]></category>

		<category><![CDATA[famille]]></category>

		<category><![CDATA[histoires]]></category>

		<category><![CDATA[lectures]]></category>

		<category><![CDATA[psychologie]]></category>

		<category><![CDATA[pédagogie]]></category>

		<guid isPermaLink="false">http://contesarever.wordpress.com/2007/07/04/l%e2%80%99allumeur-de-reves-luce-fillol/</guid>
		<description><![CDATA[L’allumeur de rêves
 
I
 
Grand-Paulin revenait de son travail. Il était fatigué, mais satisfait. Il avait réussi à coller dans la journée toutes les affiches qu’on lui avait confiées. Et il y en avait. Des larges. Des petites. Des images amusantes. De longs discours qui n’en finissaient pas.
 
Grand-Paulin aimait les affiches aux personnages sympathiques. [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<div class='snap_preview'><br /><p class="MsoNormal" style="text-align:center;" align="center"><strong><span style="font-size:14pt;color:#003366;">L’allumeur de rêves</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:10pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">I</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin revenait de son travail. Il était fatigué, mais satisfait. Il avait réussi à coller dans la journée toutes les affiches qu’on lui avait confiées. Et il y en avait. Des larges. Des petites. Des images amusantes. De longs discours qui n’en finissaient pas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin aimait les affiches aux personnages sympathiques. Il les contemplait. Examinait leurs moindres détails. Les plaçait avec un soin extrême.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Par contre, il collait sans enthousiasme celles où il n’y avait que des mots, des mots, toujours des mots. Il grommelait:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Du bla-bla-bla ! Du travail pour rien !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais il accomplissait tout de même sa tâche avec honnêteté. Car il était fier de sa réputation de bon colleur d’affiches.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">En réalité, il s’appelait Paulin. Il était si long, si maigre, que ses camarades l’avaient surnommé Grand-Paulin. Il trouvait lui-même que cela lui allait bien. Et il s’était habitué à son surnom.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Donc, ce soir-là, Grand-Paulin rentrait chez lui. Il se hâtait. Il allait retrouver sa chambre. Sa tranquillité. Son silence. La soupe qu’il se faisait mijoter en arrivant. Et puis ses livres. Il achetait à bon compte, aux étalages du boulevard, d’anciens livres de géographie. Des bandes dessinées aux images captivantes. Il avalait sa soupe et son fromage puis il se mettait au lit et se plongeait dans ses lectures.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Parfois, son regard quittait la ligne qu’il était en train de parcourir. Il oubliait brusquement le livre. Et à son tour, il se mettait à inventer une histoire extraordinaire. Il la racontait à voix haute. Personne ne pouvait l’entendre. L’appartement à côté du sien était inhabité. Sa dernière locataire était allée vivre chez ses enfants. Et nul n’avait répondu à l’écriteau : « Appartement à louer », placé depuis quatre mois par la concierge au balcon de l’immeuble.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">C’était normal. L’appartement n’avait aucun confort. Pas d’eau à l’évier. Seul, un robinet alimentait l’étage. Et cependant, le loyer était cher. Au fond, Grand-Paulin se trouvait bien satisfait d’être seul dans son coin. Il pouvait dire ses histoires tout haut. Il ne gênait personne.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Pourtant, il avait parfois le regret qu’aucun enfant ne fût près de lui. Pour l’écouter. Pour inventer avec lui des contes extraordinaires. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il aimait les enfants. Il n’en avait jamais eu. Ni neveux. Ni amis. Et cela, c’était sa grande peine cachée. Celle qu’il dissimulait en chantant sur son échelle. En riant avec les camarades. En<span>  </span>plaisantant à toute heure du jour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On disait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Grand-Paulin est un joyeux luron.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui&#8230; Peut-être. Mais un joyeux luron peut avoir une grande tristesse bien cachée au fond de son cœur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà ce que Grand-Paulin se racontait en avançant sur le trottoir.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et tout en réfléchissant, il arriva devant l’immeuble où il habitait.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Immédiatement, il sentit que l’ordre habituel des choses était changé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">D’abord, il n’y avait plus au balcon l’écriteau : « Appartement à louer ».</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ensuite, devant la loge de la concierge se trouvait une malle. Une grande malle d’osier. La concierge n’acceptait jamais qu’il y eût même un petit panier déposé provisoirement devant sa porte.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">A cette heure-ci, la dame aurait dû être dans sa loge. Assise à sa table. Lisant son journal. Chaque soir, Grand-Paulin l’apercevait de profil à travers la vitre de la porte. Il disait très fort :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bonsoir, madame Mougeot !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La dame, qui n’avait pas envie de se déranger de sa lecture, répondait très vite :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— &#8230;soir&#8230; sieur Paulin&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais aujourd’hui, Mme Mougeot ne lisait pas son journal. Elle n’était pas dans sa loge.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On entendait, venant de l’étage, sa voix forte. Sans arriver à comprendre ce qu’elle disait. Et d’autres voix lui répondaient.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Alors, Grand-Paulin commença à s’inquiéter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il gravit rapidement l’escalier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La porte, à côté de celle de sa chambre, était ouverte. Dans l’appartement, inoccupé jusqu’à présent, le désordre régnait. Une valise. Des caisses. Un grand sac.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin allait passer rapidement, car il était habituellement très discret.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Mougeot l’interpella :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— M’sieur Paulin&#8230;, vous avez de nouveaux voisins !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Derrière le grand sac, une jeune femme et un jeune homme souriaient. Et puis, un petit garçon de six ou sept ans avança, au-dessus de la valise, un visage rond aux yeux effarés.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin leva poliment sa casquette, se dandina un instant sur ses longues jambes puis, ne sachant plus quoi faire, rentra chez lui.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il commença à préparer sa soupe, tout en méditant sur la nouvelle qu’il venait d’apprendre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’y croyait plus, finalement, à la possibilité d’avoir des voisins. Il s’était peu à peu installé dans sa solitude. Il s’y trouvait bien. Alors, ce soir, il aurait dû être fort mécontent d’être dérangé dans ses petites habitudes. Finies les histoires racontées à l’écho des murs. Il faudrait se taire, dorénavant, afin de ne pas être pris pour un vieux bonhomme à la cervelle folle, et il y aurait du bruit à côté! Un enfant qui allait crier, pleurer. Une femme qui chanterait. Un homme qui rirait trop fort.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin énuméra toutes ces nouveautés qui bouleverseraient certainement sa vie bien organisée. Mais à sa propre surprise, une grande chaleur qui ressemblait beaucoup à de la joie, inondait son cœur.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"></span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">II</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin brossa la dernière affiche de la journée. Puis il descendit de son échelle pour contempler son ouvrage. C’était du travail bien fait. Pas un pli. Le tout bien<span>  </span>droit, bien équilibré, sur le mur en face de sa fenêtre.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il était content que son employeur ait choisi cet emplacement. De la fenêtre de sa chambre, il pourrait ainsi apercevoir la grande image colorée. Le jardin représenté débordait de fleurs multicolores. Une jolie jeune fille assise dans un fauteuil d’osier semblait regarder Grand-Paulin. Il lui sourit. Lui chercha un nom. Un nom qui sonnerait doux. Qui irait bien avec ses yeux bleus et ses cheveux blonds. Il décida qu’elle s’appellerait Nine.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il aimait moins l’affiche collée un moment avant. Cette publicité de charcuterie l’écœurait un peu. Le garçon, assis devant la pile de saucisses, avait pourtant l’air sympathique. De toute façon, Grand-Paulin ne pouvait le voir de sa fenêtre. Les Damien, eux, le verraient de leur balcon. Cela amuserait Thomas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Les Damien étaient les nouveaux voisins de Grand-Paulin. Peut-être ne se doutaient-ils pas que, dans sa pensée, il les considérait déjà comme de vrais amis.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’avait pas encore osé leur parler longuement. Il se contentait de saluer. De répondre un mot gentil en passant:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Oui, il fait beau aujourd’hui. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ou encore :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— C’est vrai, les hirondelles sont revenues.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le petit garçon semblait le guetter sur le palier pour lui crier à tue-tête :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bonsoir, monsieur Paulin !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et invariablement, Grand-Paulin répondait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bonsoir ! As-tu été sage à l’école ? Grand-Paulin connaissait mal les enfants.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’avait pas l’habitude. Il ne savait pas qu’on ne demande jamais cela à un petit garçon turbulent.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Alors, le petit garçon, qui n’avait pas envie de répondre à une question aussi insensée, rentrait vite chez lui en haussant les épaules.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin se demandait ce qu’il aurait fallu dire pour parler davantage à l’enfant. Ce dont il avait très envie, au fond.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Mougeot, elle, savait beaucoup de choses sur les nouveaux voisins. Grand-Paulin, non par curiosité mais par sympathie, avait été heureux de les apprendre à son tour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">M. Damien s’appelait Paul. Mme Damien, Yolande. Comme une dame des contes d’autrefois. Cela lui convenait. Elle était jolie, mince, brune, et avait une voix très douce. Quant au petit garçon, il se nommait Thomas. Grand-Paulin le trouvait beau comme une image avec ses boucles sombres et ses yeux bleus. Mais d’après ce qu’il percevait parfois à travers les cloisons, il savait qu’il n’était pas toujours sage comme une image.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas n’aimait pas la purée de pois cassés. Ni les épinards. Cela s’entendait de loin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Paul et Yolande Damien étaient vendeurs dans un grand magasin.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le matin, ils emmenaient Thomas à l’école. A midi, Thomas mangeait à la cantine. Il restait après la classe dans une garderie. Le soir, ils revenaient tous ensemble vers vingt heures.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin guettait leur retour. Sans se montrer. De sa fenêtre, il voyait arriver le trio qui riait et bavardait sur le trottoir. Puis lui parvenait le bruit de leurs pas dans l’escalier. Les réflexions de ce diablotin de Thomas fusaient :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— J’ai battu Jean-Louis à l’école. C’est lui qui avait commencé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le père et la mère grondaient. Grand-Paulin souriait avec indulgence.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. Tout était donc bien organisé dans la vie du colleur d’affiches. Mais aux périodes heureuses de la vie succèdent parfois des moments plus tourmentés. Et inversement. Grand-Paulin le savait. </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il savait aussi qu’il allait bientôt avoir soixante-cinq ans. Que cet âge sonnerait pour lui la fin de ses activités de colleur d’affiches. Le patron ne pouvait le garder. D’autres attendaient qu’il parte pour avoir du travail à leur tour.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin le comprenait. D’ailleurs, sa retraite et ses petites économies lui suffiraient pour vivre. Il avait peu de besoins.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mais l’idée de rester sans rien faire le rendait malade. Privé de son métier. Privé des gestes quotidiens qui avaient réglé sa vie pendant quarante-cinq ans. Il allait devenir inutile. Bon à rien. Une vieille bête. Il ne pourrait supporter cette situation.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin plia son échelle. Le patron avait dit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Puisque vous travaillez dans le quartier, demandez à votre concierge la permission de laisser l’échelle à la cave.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Mougeot avait accepté.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Le colleur d’affiches mit son échelle sur son épaule, prit son pinceau et son pot de colle dans une main, et se dirigea vers son immeuble.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il se sentait soudain bien las, presque triste. Il avait horreur de la tristesse. Il essayait toujours de la repousser lorsqu’il la sentait fondre sur lui. Mais ce soir, il avait bien du mal à être plus fort qu’elle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ses soixante-cinq ans seraient là dans un mois. Il allait falloir s’en accommoder. Et arriver à vivre les bras ballants et inutiles.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il rangea son échelle. Monta l’escalier, son pot de colle à la main.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Une voix le héla d’en bas. Il reconnut celle de Mme Damien.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Monsieur Paulin ! Attendez-moi. J’ai quelque chose à vous dire.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il s’arrêta. Mme Damien arrivait, essoufflée. Près d’elle se tenait Thomas. Les yeux brillants. Les cheveux ébouriffés. L’air très excité. C’est lui qui parla le premier.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Monsieur Paulin&#8230;, tu aimes la glace à la fraise ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il n’eut pas le temps de répondre. Mme Damien enchaînait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas a six ans aujourd’hui. On m’a permis de sortir plus tôt. Paul viendra me rejoindre après la fermeture du magasin. Nous allons fêter l’anniversaire de Thomas.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Elle montra son panier à provisions.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Voilà. Je vais faire un bon souper. Nous vous invitons.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin resta devant eux. Confus. Embarrassé. Regardant ses mains pleines de colle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas hurla :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Dis oui, monsieur Paulin ! Dis oui !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et puis, subitement, il ordonna :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Allez ! Va te laver les mains, on va passer à table.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Thomas, tu es infernal, protesta sa mère. Elle se précipita vers sa porte.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Je me presse. Il faut que je prépare mon repas. A tout à l’heure, monsieur Paulin. Nous comptons sur vous.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Elle entraîna Thomas qui criait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu aimes aussi la salade de tomates ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui. Il aimait tout. Ses voisins. Les gens. La vie. Les tomates. Vite, une bonne toilette pour faire honneur à ses hôtes. Vite descendre chez le marchand de jouets le plus proche pour faire un cadeau à Thomas. Ne pas oublier des fleurs pour sa maman. Depuis quand n’a-t-il pas acheté des fleurs ? Il est heureux. Affairé. Important.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. Ils étaient arrivés ses soixante-cinq ans ! Aujourd’hui avait été sa dernière journée de travail. Oh ! Pas de tristesse apparente. Le vieux Paulin avait bien tenu le coup. Les camarades avaient voulu lui offrir un « pot » d’adieu. Et lui, fidèle à sa réputation de joyeux luron, avait improvisé un discours.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Voilà. Ce soir, il montait l’escalier en essayant de secouer cette amertume qui s’installait en lui. Son cœur était lourd.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Dans un moment, la fête de la ville allait battre son plein. Grand-Paulin avait vu des lampions accrochés. Des baraques sur la place. Sur les trottoirs, devant les magasins, des étalages étaient disposés pour la braderie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ce soir, Grand-Paulin n’irait pas à la fête. Il n’en avait pas envie. La fête, c’est bon lorsqu’on a une famille avec soi. Une femme à son bras. Des enfants qui crient d’émerveillement devant les manèges.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Qu’est-ce qu’il ferait à la fête, lui ? Un vieux bonhomme, bon à rien dorénavant. Qu’on mettait de côté comme un outil usé.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il rentra dans sa chambre. Il n’avait même pas envie de faire sa soupe. Pas envie d’ouvrir sa fenêtre pour regarder le ciel d’été qui devenait bleu sombre au-dessus des toits.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il s’assit sur son lit, contempla ses doigts calleux. Et leur parla :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Qu’est-ce que vous savez faire d’autre que de coller des affiches ? Vous ne savez pas dessiner, vous n’aimez pas jouer aux boules ni aux cartes&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il essaya d’imaginer des jours et des jours d’oisiveté. Il n’y parvint pas. On frappa à la porte. Il se leva et ouvrit. M. Damien se tenait devant lui, l’air gêné.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— J’ai un grand service à vous demander&#8230; Notre magasin a fait un étalage à l’extérieur, pour la braderie&#8230; La vente se fera aussi la nuit&#8230; Les vendeurs seront de service à tour de rôle&#8230; Ma femme et moi assurons le service de cette première nuit&#8230; jusqu’à minuit&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il se tut un moment. Regarda Grand-Paulin qui essayait de deviner ce qu’on attendait de lui. Et brusquement, lança très vite :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Nous ne pouvons laisser Thomas seul. Pouvez-vous rester avec lui ? Il va dormir&#8230; J’en suis sûr&#8230; Mais vous comprenez&#8230;, nous n’avons personne à qui le confier&#8230; Ni parents&#8230;, ni amis&#8230; Mme Mougeot elle-même va à la fête&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il fixa des yeux inquiets sur Grand-Paulin, et répéta :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Vous comprenez&#8230;</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Si Grand-Paulin comprenait ! Il en aurait sauté de joie s’il n’avait été subitement pénétré de la dignité de sa charge. Garder l’enfant ! Lui ! Le vieux bonhomme à la retraite !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Mme Damien arrivait avec Thomas. Grand-Paulin répondait avec enthousiasme. La jeune femme expliquait qu’elle faisait souper Thomas, le mettait au lit, et que son mari et elle repartaient aussitôt.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas déchaîné, hurlait :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— T’en fais pas, monsieur Paulin ! Tu peux me garder ! Je t’embêterai pas ! Je vais dormir ! Je vais être sage ! Tu peux en être sûr.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin n’en était pas sûr du tout. Il se hâta lui-même d’aller préparer sa soupe. Il se dit que ce soir la vie lui faisait un bien beau cadeau.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:135%;" align="center"><strong><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;">III</span></strong></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:justify;text-indent:19.85pt;line-height:135%;"><span style="font-size:12.5pt;line-height:135%;color:#003366;"> </span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">M. et Mme Damien sont partis.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas est en pyjama. Un pyjama rouge. Avec des poussins blancs brodés sur la poche de la veste. Mais pas question pour lui de dormir. Il saute sur le lit. Va. Vient. Fait les honneurs de la chambre à Grand-Paulin. Exhibe tous ses jouets. Questionne. S’arrête avec de grands yeux étonnés. Et, tout à coup, bondit à nouveau aux quatre coins de la pièce. On dirait un feu follet. Il faudrait le calmer, pense Grand-Paulin qui commence à s’inquéter.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Jouons au loto, propose-t-il.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— D’accord ! hurle le petit.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ils jouent un moment. Grand-Paulin n’a pas de chance. Il perd lamentablement. Alors, Thomas s’arrête.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non. C’est trop triste de toujours gagner. On va jouer aux dominos. Tâche d’être plus fort, cette fois-ci.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Hélas ! Aux dominos, Grand-Paulin n’est guère plus brillant. Ils abandonnent le jeu, mais il y a tout de même un instant d’accalmie. Le petit paraît soudain soucieux. Il examine le vieil homme, et tout à coup se décide à lui poser une question qui a l’air de le préoccuper.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Ça t’amuse que je t’appelle monsieur Paulin ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non, répond l’autre. Franchement non.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Alors, comment tu veux que je t’appelle ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— On m’appelle Grand-Paulin. Grand-Paulin ! Pour Thomas, c’est le délire !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il saute. Il crie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Grand-Paulin ! C’est le plus beau nom ! Tu es mon ami, Grand-Paulin ! Je le dirai à Jean-Louis, à la maîtresse, à toute la classe !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Ciel ! Cet enfant devrait dormir. Comment fait-on pour endormir un enfant ? Faut-il chanter ? Grand-Paulin a une voix affreuse, éraillée. Et il chante faux. Puis, il ne connaît guère de chansons pour enfants. A part : « Au clair de la lune ». Il a essayé. Mais le rire de Thomas l’a stoppé net dès le début.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Qu’est-ce que tu chantes mal ! Et cette chanson, je l’aime pas ! Tu n’en connaîtrais pas plutôt une de Claude François.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Non. Il ne connaît pas. Et il commence sérieusement à s’affoler. Que vont penser de lui M. et Mme Damien ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">La fenêtre est ouverte. Faut-il la fermer ? Cet enfant ne risque-t-il pas de prendre froid ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">On entend au loin les rumeurs de la fête. Des bruits de pétards qui claquent.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas, qui a deviné le mouvement de l’homme vers la fenêtre, s’écrie, les sourcils froncés:</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Non. Il ne faut pas fermer. Il fait chaud.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Et tout à coup son visage se détend. Il vient près de Grand-Paulin. Le tire vers le balcon. Sa tête s’appuie contre le vieil homme. Il murmure :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Tu entends la musique ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Oui. Des bribes de musique parviennent jusqu’à eux. L’éclat des klaxons d’autos s’y mêle.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin caresse la tête de l’enfant. Une tête ronde et tiède où la frange des cheveux est douce comme de la soie.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Il demande doucement au petit :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Veux-tu que je te raconte une histoire ?</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Thomas se secoue. Il scande :</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">— Bravo ! Une histoire ! Une histoire ! Une histoire !</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Grand-Paulin se sent un instant désemparé. C’est la première fois qu’il a un auditeur. Mais, peu à peu, les histoires qu’il invente depuis si longtemps remontent à son esprit. Assis devant le balcon, la tête de l’enfant appuyée contre son épaule, il commence.</span></p>
<p class="MsoNormal" style="text-align:center;line-height:185%;" align="center"><span style="font-size:12pt;line-height:185%;color:#003366;"> </span></p>
<p align="justify"><span style="color:#003366;">Les aventures se succèdent à l’oreille attentive du petit. Grand-Paulin l