J’ai une lettre pour vous

     On m’a toujours appelé « le petit facteur ». Car j’ai toujours été petit.
     Levé très tôt, j’allais chercher le courrier. Je rentrais chez moi pour le trier et le classer. Après, je lisais toutes les cartes postales. Elles étaient criblées de fautes d’orthographe. C’est comme ça : je n’ai jamais pu m’empêcher de lire les cartes postales. Pas les lettres.
     Vers dix heures, je partais à pied. Quand j’étais fatigué, je m’asseyais sur le bord du chemin. Les charrettes, les automobiles, les vélos s’arrêtaient pour moi. La vitesse… ça n’existait pas en ce temps-là. On avait le temps. J’aimais mon métier. J’aimais les gens. Je me sentais utile.
ªªª
     Il y avait Valentine qui était servante à la ferme du Gros Caillou. La jeune fille m’attendait toujours sur la route. Quand je n’avais rien pour elle, je la voyais s’éloigner en essuyant les yeux avec son tablier. Puis…
     — Hé, le petit facteur… vous montez ?
     C’était le boulanger. Si ce n’était pas le boulanger, c’était le laitier, ou le brasseur. Tout le monde me connaissait. Pensez donc ! Depuis tant d’années…
     — Madame Paluche ! Deux lettres de votre mari.
     Depuis trois mois je n’osais plus entrer dans la cour parce qu’il n’y avait rien pour elle. C’est un métier difficile, parfois, vous savez, dans la campagne.
     Je criais toujours « Facteur ! », ou je soufflais dans ma trompette. On envoyait alors les enfants à ma rencontre. Même le vieux grand-père Léon voulait me voir passer.
ªªª
     À Pâques, ma tournée durait beaucoup plus longtemps. À la fin de l’année aussi. Il y avait tant de cartes postales que je n’avais même plus le temps de les lire. De toute façon, c’était très conventionnel. Sans intérêt pour moi.
     Une petite vieille était toujours assise en face de sa petite maisonnette. Chaque jour elle m’attendait là. Mais c’était la seule personne à qui je n’ai jamais apporté de courrier… Alors, un jour, je lui ai envoyé une carte postale.
     Il y avait aussi Madame Marianne. Elle aussi m’attendait tous les jours. Les enfants couraient vers moi parce que, eux, savaient qu’il y avait toujours des lettres pour la grand-mère. Ses neufs petits-enfants lui écrivaient souvent. Des cartes postales d’Amérique que je lui lisais…
     — Vous avez reçu quelque chose, Madame Albertine ?
     — Non, et vous ?
     — Non. Ce sera pour demain. Le facteur me l’a dit.
     — C’est ce qu’il m’a dit aussi.
     — Holà ! Le petit facteur, tu montes ? me disait souvent le charretier… Je vais à l’écurie…
     Trams, charrettes, vélos… j’étais véhiculé d’office. Ce n’était pas un service qu’on me rendait : j’étais leur porte-bonheur.
     — Vous n’avez rien pour moi ? me demandait encore la tenancière de café.
     — Demain, madame Valette.
     — Non, rien pour vous, madame Bouchardon. Demain.
ªªª
     J’arrivais alors au Café-Restaurant. Je fouillais dans ma sacoche pour trouver le courrier de ces messieurs et dames qui venaient manger là. Ah ! les jolies dames et les beaux messieurs du Café-Restaurant… Et tous ces gosses autour de moi ! Ils attendaient les bonbons que je gardais dans mes poches. Tous les jours ils étaient là. Et tous les jours on me donnait aussi des bonbons, des biscuits et du chocolat. Par tous les temps !
     Dès que les gens de la ferme des Quatre-Vents me voyaient arriver, ils envoyaient un enfant à ma rencontre pour abréger ma tournée. C’est le petit qui me donnait un bonbon !! Mais moi, vous comprenez, j’aurais préféré recevoir un petit verre… comme en été !!
     Par tous les temps, je vous dis ! Un facteur ne tient compte ni du froid, ni du vent, ni de la pluie. Je dirai même plus : un vrai facteur n’est jamais malade. Et ce qu’aucun gamin ne pouvait faire pour moi, je devais le faire : passer par un trou de la haie et bien le refermer après mon passage !
     J’allais oublier de vous dire que je n’ai jamais dû emporter ma gamelle. Manger ? Je mangeais chez eux tous. Boire ? Ça ? Boire ! On m’offrait à boire partout. Jamais d’alcool. Sauf aux « Quatre-Vents » et chez Monsieur le curé. Et quand je montais au château, il y avait toujours quelqu’un qui guettait mon arrivée… Monsieur le comte en personne !
     Chaque fois que j’arrivais dans un quartier, je soufflais dans ma trompette. Les gens se penchaient à la fenêtre. Tout s’arrêtait. En ce temps-là, une lettre, une carte, c’était beaucoup plus important qu’aujourd’hui. Le passage du « petit facteur », c’était parfois la seule distraction de la journée. Et puis, j’étais le confident « discret » des dames ! Je vous l’ai déjà dit, j’étais leur porte-bonheur. Qui m’avait rencontré dans la journée, aurait de la chance ce jour-là. Qui m’avait véhiculé, vendrait mieux sa marchandise.
ªªª
     La maison blanche, au fond : c’était la cure. Monsieur le curé m’offrait toujours un petit verre que je buvais avec lui. Il prenait le temps, Monsieur le curé. J’avais, chaque jour, au moins, une lettre pour lui. Il y avait encore le quartier de mes amis les chiffonniers et les gitans. Eux aussi attendaient des nouvelles. Eux aussi m’offraient le boire et le manger. C’était toujours moi qu’ils attendaient.
     Au dernier village je commençais à sentir la fatigue. Les jambes. Toujours les jambes. Mais, là-haut, je retrouvais toujours la grande route. À 7 heures, le tram 4 me ramenait enfin dans mon quartier. Et je montais dans le tram gratuitement ! Plus rien dans ma sacoche. Je veux dire, plus une seule lettre… mais…
     Vous allez voir la suite…
ªªª
     Ils étaient toujours là, au terminus du tram ! Une première série d’enfants m’attendait… pour les bonbons. Ils savaient que ma sacoche en était pleine ! Et puis, plus près de chez moi, c’était encore la bande de gamins de mon quartier. Je pouvais rentrer à n’importe quelle heure, hiver comme été, les enfants m’attendaient à ma porte pour les bonbons.
     En ce temps-là, un bonbon, c’était autre chose qu’aujourd’hui… un bonbon !!

 

Gabrielle Vincent
J’ai une lettre pour vous
Paris, Casterman, 1995
(Adaptation)
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