Les cheveux noirs

   Une soirée d’automne
Sans un cri
Un corbeau passe.
 
Kishi
 
     Il y a bien longtemps de cela, dans la ville de Kyoto, vivait un samouraï. Il était marié à une femme bonne et belle, qui, de plus, était une excellente tisseuse. Le sort voulut que ce samouraï perde son poste : son seigneur mourut, et il devint un guerrier sans maître, un ronin.
     Sa femme avait beau vendre ses tissus, ils n’avaient pas assez d’argent. Ce n’était pas encore la pauvreté, mais ils n’étaient plus en état de tenir leur rang. Le samouraï avait honte de son infortune, et il s’aigrit.
     Un jour, il fît un paquet de ses affaires et passa ses sabres à sa ceinture.
     — Je m’en vais, dit-il à sa femme. Ce n’est pas une existence pour un homme comme moi. Je ne peux supporter ce déshonneur. Épouse quelqu’un d’autre, quant à moi je pars chercher fortune ailleurs.
     La femme éclata en sanglots et supplia :
     — Je vais tisser encore plus, vendre encore plus. Je t’en supplie, ne m’abandonne pas !
     Mais le samouraï avait fermé son cœur. Tandis qu’elle pleurait, ses longs cheveux noirs flottant sur ses épaules, il attacha ses sandales, enfourcha son cheval et partit.
     Il chemina jusqu’à une ville lointaine, où il finit par entrer au service d’un autre seigneur. Grâce à ses qualités, il se fît rapidement distinguer et, bientôt, devint l’un des plus proches serviteurs du maître. Ce seigneur avait une fille, gâtée et égoïste. « Si je l’épouse, se dit le samouraï, ma fortune sera faite. »
     Ainsi, poussé par l’intérêt, il la courtisa et sut lui plaire.
     Le mariage fut l’occasion de grandes fêtes. Puis tout reprit son cours comme avant. Sa femme passait son temps devant le miroir à s’épiler les sourcils et à essayer d’innombrables robes de prix, tandis que son époux le samouraï servait son seigneur et se couvrait de gloire sur les champs de bataille grâce à son sabre, à sa lance et à son arc.
     Il accompagnait aussi sa femme, quand elle se faisait emmener en litière de boutique en boutique pour acheter du tissu, des robes, des colifichets et des bijoux. Pourtant, debout dans la rue, à côté des porteurs, il s’irritait de la vanité et de la futilité de ces occupations. Il ne trouvait aucune joie à cette vie des riches à laquelle il avait tant aspiré.
     De plus en plus lui revenait le souvenir de sa première femme.
     La nuit, il voyait son beau visage, ses yeux tendres brillant d’affection pour lui, ses longs cheveux noirs descendant sur ses épaules. Il entendait le claquement du métier sur lequel elle tissait de superbes étoffes. Il tendait les bras vers elle et se réveillait désemparé, plein de dégoût pour ce qui l’entourait.
     Au bout de quelque temps, ses rêves commencèrent à le visiter dans la journée. Alors qu’il attendait que sa femme ait fini ses éternelles emplettes, le visage de sa première épouse parut devant lui, avec son sourire, ses traits fins, ses mains délicates, sa longue chevelure noire.
     Ces images revenaient le troubler de plus en plus souvent, ressuscitant son amour et son désir. À la nuit, des larmes amères remplissaient ses yeux. Il savait désormais qu’obsédé par la réussite, il avait commis une folie. Il avait rejeté celle qui l’aimait et que lui-même aimait, il l’avait sacrifiée à la recherche de la richesse et du pouvoir.
     Une fois qu’il en eut pris conscience, il décida d’abandonner cette existence factice, de revenir vers sa vraie femme et de lui demander pardon.
     Un soir, il enfourcha son cheval et prit le chemin de Kyoto. Après plusieurs jours de route, il entra dans la ville un peu avant minuit. C’est par des rues obscures, désertes comme des tombes, qu’il se dirigea, le cœur battant, vers son ancienne demeure. Il pénétra dans la cour. Les herbes étaient hautes. Il vit à la lumière de la lune que le papier des murs était déchiré par endroits.
     « Oui, se dit-il, sa vie n’a pas été facile, mais maintenant que je suis rentré, je vais remédier à tout cela. Oui, tout ira bien. »
     Il attacha son cheval, monta les marches de la véranda, retira ses sandales, fit glisser la porte et entra. Il passa de pièce en pièce, puis entendit le claquement régulier du métier à tisser. Son cœur bondit. Il ouvrit une dernière porte. Elle était assise devant le grand métier, vêtue d’une robe rapiécée, ses beaux cheveux noirs dégringolant en cascade sur ses frêles épaules et sur son dos.
     Elle se tourna et l’aperçut. Un sourire radieux éclaira son beau visage blafard. Elle courut vers lui et il la prit dans ses bras.
     — Pardonne-moi, dit-il en pleurant, pardonne-moi, j’ai agi comme un fou. Mais je vais me rattraper, je te le jure !
     — Chut, murmura-t-elle, en larmes elle aussi, chut, cela n’a plus aucune importance maintenant. Mes prières ont été exaucées. Tu es revenu. Viens, viens !
     Ils passèrent la nuit ensemble à bavarder, à rire et à pleurer, serrés l’un contre l’autre durant les heures obscures, tandis que les bougies brûlaient et s’éteignaient. Le samouraï finit par sombrer dans le sommeil.
     Au matin, les rayons du soleil sur son visage le réveillèrent. Il ouvrit les yeux. L’astre brillait juste en face de lui par les trous du toit dont une grande partie, pourrie, s’était effondrée. Il se frotta les yeux, mais ce n’était pas un rêve. Le soleil dardait toujours sur lui ses rayons. Médusé, il regarda autour de lui.
     De la moisissure recouvrait le papier déchiré des murs et les poutres abattues. Des herbes poussaient à travers le plancher vermoulu. Au milieu de la pièce se dressait un métier à tisser cassé. Sa femme était étendue à côté, le dos tourné vers lui, ses minces épaules enveloppées dans le kimono rapiécé, ses longs cheveux descendant sur son dos jusqu’au sol.
     Il la prit par les épaules, la tourna vers lui et… c’est un squelette qu’il aperçut. Il y avait longtemps, bien longtemps que sa femme chérie était morte de chagrin, de solitude et de nostalgie.
 
Rafe Martin
10 contes du Japon
Paris, Castor Poche Flammarion, 2000
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