Pommes de terre

 
 
 
     Il était une fois, il y a bien longtemps, deux pays, l’un à l’est, et l’autre à l’ouest.
     Un jour, ils se déclarèrent la guerre. Plus personne n’eut le temps de s’occuper des champs, des vaches ou des poules. Les gens devaient aiguiser les épées, fabriquer des boulets de canon ou recoudre des boutons sur les uniformes des soldats.
     Une vallée partageait ces deux pays, et dans cette vallée vivait une femme qui voulait ignorer la guerre. Elle avait deux fils. Elle possédait une vache, quelques poules et un grand champ de pommes de terre. Pour protéger son champ et ses fils de la guerre, elle construisit un mur autour de ses biens. Les garçons adoraient leur mère. Ils l’aidaient à planter, à désherber et à récolter les pommes de terre. Ils prenaient soin de la vache et des poules. Ils appréciaient la douceur de leurs lits et la quiétude de leur maison.
     “Mais pourquoi devons-nous vivre entourés d’un mur ?” demandaient-ils parfois.
     “Parce que mes pommes de terre ne pousseraient pas sous le souffle du vent d’est et le souffle du vent d’ouest”, répondait leur mère.
     Durant les froides nuits d’hiver, tandis que les tourmentes et les combats secouaient le ciel et la terre, ils dînaient de pommes de terre cuites sous la braise.
     Mais les deux fils grandirent.
     Un jour, l’aîné tourna son regard vers l’est et il vit une troupe de soldats qui avançaient au pas cadencé.
     “Mère, cria-t-il en lâchant son sac de pommes de terre, regarde leurs beaux uniformes rouges et leurs magnifiques épées !”
     “J’ai vu des uniformes rouges boueux et déchirés, et des épées tordues et brisées, répliqua sa mère. S’il te plaît, ne m’ennuie pas avec ça et retourne à ton travail ! J’ai préparé des pommes de terre nouvelles au lait caillé pour le dîner.”
     “J’en ai assez de planter des pommes de terre ! dit le fils aîné. Au revoir, Mère.” Et il fila à toutes jambes vers l’est.
     Le lendemain, le fils cadet tourna son regard vers l’ouest et il vit une troupe de soldats qui avançaient au pas cadencé.
     “Mère, cria-t-il en lâchant sa bêche, regarde leurs beaux uniformes bleus et leurs médailles qui scintillent !”
     “J’ai vu des uniformes bleus pleins de trous, d’accrocs et de sang, et des médailles qui rouillaient dans les champs de bataille. Retourne à ton ouvrage maintenant, répliqua la mère. Je vais te préparer des galettes de pommes de terre.”
     “J’en ai assez de désherber les pommes de terre ! dit le fils cadet. Au revoir, Mère !” Et il fila à toutes jambes vers l’ouest.
     La femme était seule à présent. Elle pleura amèrement. Puis elle alla verrouiller la porte et retourna à son champ de pommes de terre.
     Les deux fils étaient fiers d’être soldats. Ils portaient des uniformes neufs. Leurs épées et leurs médailles scintillaient. Les jeunes filles jetaient des fleurs sur leur passage. L’un des fils fut promu général dans l’armée de l’est, et l’autre commandant dans l’armée de l’ouest.
     Ils livrèrent tant de combats !
     Quelquefois, après une bataille, le général regardait son uniforme plein de boue et son épée tordue, et lui revenaient en mémoire la douceur de son lit et le goût des pommes de terre sous la braise. Et quelquefois le commandant regardait son uniforme taché et ses médailles rouillées, et lui revenaient en mémoire le champ de pommes de terre et le feu dans la cheminée.
     Penser à leur mère les emplissait de tristesse.
     Les combats se poursuivaient, laissant les terres brûlées, dévastées. Il n’y eut bientôt plus rien à manger, tant à l’est qu’à l’ouest.
     “Nous avons faim !” criaient les soldats de l’armée de l’est.
     Leur général connaissait un endroit où il y avait de la nourriture.
     “Nous voulons manger !” criaient les soldats de l’armée de l’ouest.
     Leur commandant connaissait un endroit où ils pourraient se rassasier.
     Une nuit, les deux armées firent route vers la vallée où vivait la femme qui cultivait les pommes de terre.
     “Mère, mes soldats ont faim ! cria le fils aîné depuis la face est du mur. Nous avons besoin de toutes nos forces pour gagner la guerre !”
     “Mère, mes hommes doivent manger, cria le fils cadet depuis la face ouest du mur. Donne-nous quelques pommes de terre et nous nous battrons jusqu’à la victoire !”
     Un silence absolu régnait derrière les hauts murs.
     “Pommes de terre ! Pommes de terre !” commencèrent à hurler les soldats.
     “POMMES DE TERRE ! POMMES DE TERRE !
     POMMES DE TERRE ! POMMES DE TERRE !
     Abattons le mur et allons chercher les pommes de terre !”
     Les armées démolirent le mur par l’est et par l’ouest, et les soldats se lancèrent dans une terrible bataille pour des pommes de terre. Le mur était complètement effondré maintenant, et la maison entièrement détruite. La vache et les poules avaient fui. Dans le champ saccagé par la violence des combats, des soldats blessés gémissaient de douleur. Le général et le commandant avaient eux aussi été touchés. Dans un monceau de vaisselle brisée et de pierres, une femme gisait, complètement inerte. Quand le général et le commandant virent ainsi leur mère dans les ruines de sa maison, ils se mirent à pleurer.
     “Mère, Mère, c’est notre faute !” se lamentait le fils aîné.
     “Qu’avons-nous fait !” sanglotait le fils cadet.
     “Parle-nous ! Parle-nous !” suppliaient-ils.
     Les combats avaient cessé, et les soldats étaient comme pétrifiés. Ils regardaient le général en pleurs. Ils regardaient le commandant en pleurs. Ils pensèrent à leurs propres mères. Et ils se mirent à leur tour à pleurer. Mais la femme n’était pas morte. Elle laissa les soldats sangloter quelque temps. Puis elle ouvrit les yeux, se leva et dit :
     “Vous avez détruit ma maison et mon champ, cela ne m’empêchera pas de tous vous nourrir ; j’ai suffisamment de pommes de terre dans ma cave. Mais j’exige en retour que vous cessiez tout combat, que vous remettiez un peu d’ordre, et que vous retourniez auprès de vos mères.”
     “Nous avons tellement faim, et nous sommes si fatigués de nous battre !”
     “Nous ferons tout ce que vous voudrez !”
     “Donnez-nous des pommes de terre !”
     “Oh, Mère, tu aurais pu te faire tuer !” murmura le commandant.
     “Nous sommes si heureux que tu sois vivante ! ajouta le général. Pardonne-nous ! S’il te plaît, pardonne-nous !”
     “Vive les pommes de terre et vive les mères !” s’écriaient les soldats entre deux bouchées.
     Ils reprenaient doucement des forces. Ils se mirent à chanter des mélodies que leurs mamans leur avaient apprises. On put bientôt entendre leurs chants résonner d’est en ouest.
     De nombreuses mères reconnurent la voix de leur fils. Elles accoururent d’un peu partout pour tomber dans les bras de leur enfant. Les soldats remercièrent la femme pour ses bonnes pommes de terre et lui dirent au revoir. Ils retrouvèrent leurs foyers, qui à l’est, qui à l’ouest. Après avoir ôté leurs uniformes, ils demandèrent à la population de ne plus aiguiser les épées et de ne plus fabriquer de boulets de canon.
     Les deux fils enterrèrent leurs épées et leurs médailles. Ils aidèrent leur mère à planter de nouvelles pommes de terre. Ils appliquèrent tous leurs soins à rebâtir la maison.
     Mais ils ne rebâtirent jamais le mur.

 

Anita Lobel
Pommes de terre
Paris, Kaléidoscope, 2004
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