Madassa

  
Madassa ne savait ni lire ni écrire.
Madassa avait l’âge qu’ont les enfants
quand ils savent lire et écrire
mais Madassa ne savait ni lire ni écrire.
 
Dans la tête de Madassa
il n’y avait pas de place pour les mots.
Dans la tête de Madassa
il y avait une peur toute noire,
avec des bruits de guerre,
et des morts, beaucoup de morts.
 
Dans la tête de Madassa
il y avait une colère rouge,
avec des « Pourquoi ? Pourquoi ? »
comme des griffes qui faisaient mal.
 
Dans la tête de Madassa il y avait un brouillard
de tristesse si épais, qu’il n’arrivait plus
à se souvenir du visage de son frère et de sa sœur
qui avaient disparu personne ne savait où.
 
Certains jours, dans la tête de Madassa,
il y avait aussi la faim qui lui remontait du ventre.
Le noir de la peur, les griffes
de la colère, le brouillard de tristesse
– et certains jours la faim – prenaient
toute la place dans la tête de Madassa.
Il n’y avait plus de place pour les mots.
 
La maîtresse ne savait pas quoi faire
pour aider Madassa. Quand elle avait
du temps, elle lui lisait les histoires
qu’il ne pouvait lire tout seul.
 
L’histoire du Petit Poucet
qui avait si peur dans la forêt
– et la peur du Petit Poucet
se promenait dans la tête de Madassa.
 
L’histoire du Grand Crieur
qui était toujours en colère
– et la colère du Grand Crieur
était une colère dans la tête
de Madassa.
 
L’histoire de la Petite Marchande
d’allumettes – et la tristesse
de la Petite Marchande pleurait
dans la tête de Madassa.
 
La maîtresse racontait aussi
l’histoire de Pierrot-la-Lune
qui voulait fleurir toute la terre
avec des plumes d’oiseau
– et les plumes dansaient
dans la tête de Madassa.
Dans la tête de Madassa,
la peur du Petit Poucet laissait
des mots pour dire la peur.
La colère du Grand Trieur laissait
des mots pour dire la colère.
La tristesse de la Petite Marchande
laissait des mots pour dire la tristesse.
La danse des mots de Pierrot-la-Lune
laissait des mots qui donnaient
envie de danser.
 
Un matin, les mots qui s’agitaient si fort
dans la tête de Madassa ne voulurent pas
y rester. Madassa prit un cahier, un stylo,
et un peu maladroitement, comme un enfant
qui apprend à marcher, il écrivit :
 
Madassa peur
Madassa colère
Madassa tristesse
 
Madassa dans les herbes
Madassa dans le vent
Madassa dans l’eau
 
Madassa gris noir bleu
Madassa rouge jaune noir
Madassa gris jaune vert
 
Madassa coq tigre
Madassa soleil
 
— Un poème ! — dit la maîtresse. — Tu as écrit un poème !
 
C’était donc ça, écrire !
Prendre des mots dans des histoires
et en faire les mots de Madassa.
Il fallait lire beaucoup d’histoires
pour avoir beaucoup de mots.
 
Madassa se mit à lire.
Et à écrire, encore.
Plus il lisait, plus il écrivait.
Plus il écrivait, plus il avait envie de lire.
Ronde sans fin.
 
Madassa, qui ne savait ni lire ni écrire,
Remplissait maintenant des cahiers
Et des cahiers.
Un jour peut-être, à son tour,
Il en ferait un livre.
 
Madassa écrivain.
 
 
Michel Séonnet
Madassa
Paris, Ed. Sarcabane, 2003

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