Mon cygne argenté

Cinq années ont passé,
et ils sont toujours ensemble ;
cinq années, et j’ai toujours la plume
de mon cygne argenté.
Où que j’aille, je l’emporte avec moi.
Elle ne me quittera jamais.
 

 

      Un cygne s’est posé sur mon lac, une nuit, un cygne argenté. Je pêchais la truite au clair de lune. Elle vola au-dessus de moi, ses ailes bruissaient dans le vent. Elle fit deux fois le tour du lac avant de se poser, argentée, argentée sous la lune. Je l’observai sans bouger, tandis qu’elle croisait ses ailes et glissait, majestueuse, sur le lac devenu son royaume. Je restai longtemps ainsi, fasciné, incapable de détacher mon regard.
      Je retournai chaque jour au bord du lac, dès lors, non pour pêcher la truite, mais simplement pour regarder mon cygne argenté. Au début, je prenais mille précautions pour ne pas l’effrayer, restant sans bouger à l’ombre des aulnes. Mais elle devinait ma présence, j’en avais la certitude. Je la trouvai bientôt près du rivage, qui attendait ma venue. Je pris l’habitude d’apporter des croûtons de pain. Elle leur accorda d’abord un regard prudent, presque dédaigneux. Mais au bout de quelque temps, elle étira son long cou, les attrapa au fil de l’eau et se sauva triomphalement.
      Un jour, j’osai tremper les croûtons de pain pour elle, j’osai les lui tendre dans le creux de ma main. Elle s’empara de la poignée de croûtons, s’éloigna, pour revenir quelques instants plus tard. Elle avançait si près maintenant que je pouvais toucher son cou. Je lui parlais tout en la caressant. Elle écoutait vraiment. Je sais qu’elle écoutait. Je n’ai pas vu arriver le mâle. Un matin, je l’ai trouvé qui nageait à ses côtés au milieu du lac. Ils s’aimaient déjà. C’était une telle évidence. Quand ils buvaient, ils plongeaient ensemble leurs deux cous enlacés, quand ils volaient, leurs ailes battaient en parfaite harmonie, à l’unisson. Je crois qu’elle savait que j’étais là, que je la regardais. Mais elle n’est plus revenue me voir, et elle n’a plus attrapé de croûtons dans son bec. Je m’efforçais d’être content pour elle et d’oublier ma propre tristesse, mais c’était difficile.
      Quand l’hiver sembla s’incliner devant le printemps — sembla seulement —, ils commencèrent à construire leur nid sur la petite île, au milieu du lac. Je devais utiliser mes jumelles pour les observer. Je venais chaque jour, quel que fût le temps. Je pressentais quelque chose. Ils n’étaient plus uniquement occupés à lisser leurs plumes, à se nourrir ou simplement à glisser sur le miroir du lac en emportant leur reflet. Ils bâtissaient un nid — un piètre nid à mon avis —, informe et grossier, parmi les roseaux qui bordaient l’île.
      Ils mirent plusieurs jours à le bâtir. Ils semblaient n’être jamais satisfaits du travail de l’autre. Tantôt la brindille apportée était trop grosse, tantôt trop mince, ou tout simplement pas au bon endroit. Je ne les vis jamais ergoter de la sorte, non, mais mon cygne argenté réarrangeait discrètement le nid à son goût quand le mâle n’était pas là. Et il faisait la même chose quand elle n’était pas là.
      Puis un matin étonnamment froid, le ciel était lumineux et le sol craquait sous mes pas, je découvris mon cygne argenté qui trônait enfin sur son nid tandis que le mâle montait fiièrement la garde sur les eaux du lac. Je savais qu’il y avait des renards alentour. Je les avais entendus glapir — l’écho de leurs cris déchirait souvent la nuit. J’avais reconnu leurs empreintes dans la neige, mais je n’en avais jamais vraiment rencontré.
      La nuit tombait. Je rentrais du lac à travers bois quand j’aperçus une famille de cinq renardeaux. Leur mère veillait à proximité. Ils ne m’avaient pas vu, ils n’avaient pas flairé mon odeur, alors je m’accroupis pour les regarder. Je remarquai immédiatement qu’ils étaient affamés, mais trop affaiblis pour réclamer à manger à leur mère. Elle-même était si maigre, presque décharnée. Je me souviens avoir pensé : cette famille de renards ne s’en sortira pas si le printemps tarde à venir, si l’hiver dure trop longtemps.
      Mais, cette année-là, l’hiver dura longtemps, trop longtemps.
      J’oubliai bientôt les renards. J’avais d’autres préoccupations, plus importantes. Mon cygne argenté et son mâle montaient continûment la garde ; quand mon cygne argenté devait quitter le nid pour aller se nourrir, le mâle redoublait de vigilance. Et, comme elle recouvrait à chaque fois ses œufs de brindilles, je ne pouvais ni les voir, ni bien sûr les compter.
      Alors je décidai de compter les jours, et je pris la résolution de descendre au lac quoi qu’il arrive, et d’y rester à attendre aussi longtemps qu’il le faudrait. Mais un brouillard très dense tamisait les premières lueurs du jour tant attendu. Je courus jusqu’au lac. Depuis le rivage, l’île était invisible, le lac même avait disparu sous les nappes de brume. Je n’entendais que les cris assourdis du héron et de la poule d’eau. Mais je restai aux aguets toute la journée, et aussi le jour suivant.
      J’étais toujours là deux jours plus tard lorsque, au matin, le brouillard se dissipa enfin, laissant filtrer un pâle soleil. Je retrouvai l’île. Je dirigeai mes jumelles vers le nid. Il était vide. Je scrutais vainement l’horizon encore jonché de lambeaux de brume. Pas le moindre remous. Puis, tout à coup, je les vis, mon cygne argenté, son mâle et quatre petits cygnes. Ils amorcèrent un virage près du rivage et passèrent devant moi. Je jure qu’elle me les présentait en les promenant si fièrement. Ils nageaient tous deux avec une telle assurance, entraînant les petits cygnes dans leur sillage. Mais j’avais mal compté, il y avait un cinquième bébé juché entre les ailes repliées de sa maman. Un fragile voyageur, pensai-je, plus petit que les autres, peut-être, mais bien chanceux en tout cas.
      Cette nuit-là, le vent souffla du nord et gela le lac tout entier. Je me demandais ce qu’ils deviendraient. Mais j’avais tort de m’inquiéter. Ils s’étaient préservé une petite pataugeoire dont ils brisaient chaque jour la mince couche de glace. Ils avaient suffisamment à manger, suffisamment à boire. Les bébés grandissaient de jour en jour, l’un d’eux était effectivement plus petit, mais, à son rythme, il forcissait lui aussi.
      Puis une nuit, pendant mon sommeil, il se mit à neiger. Il neigea sur la ferme, sur les arbres, sur le lac gelé. Au matin, un silence ouaté enveloppait la campagne. Je ramassai des croûtons de pain et me précipitai vers le lac. En sortant du petit bois, je remarquai des empreintes de renard dans la neige. Elles menaient jusqu’au lac. J’accélérai ma course, trébuchant dans la neige, redoutant le pire.
      Le renard tournait autour du nid. Mon cygne argenté défendait ses petits de toute son énergie, son corps frémissait de fureur, son cou était tendu, ses ailes fouettaient rageusement l’air. J’ai crié, j’ai hurlé. Mais j’arrivais trop tard, et j’étais trop loin pour lui venir en aide. Le renard s’élança, telle une flèche, la saisit par l’aile et l’entraîna avec lui. Je courus sur la glace. Je la sentis craquer sous mes pieds. L’eau m’arrivait jusqu’aux genoux et je continuai de hurler. Mais le renard n’abandonna pas. Je voyais le sang, rouge écarlate dans la neige immaculée. Les cinq petits cygnes semblaient paralysés par la peur. Mon cygne argenté continuait de se défendre, mais elle perdait la partie, et je ne pouvais rien pour elle.
      J’entendis tout à coup un bruissement d’ailes dans le ciel. Le mâle ! Il plongea, attaqua le renard en piqué. Ce dernier lâcha sa proie et détala dans la neige, poursuivi par le mâle. J’ai d’abord cru que mon cygne argenté était mort. Elle gisait, inerte, dans la neige. Mais elle s’est remise sur ses pattes et s’est dirigée en boitillant vers son île, une aile battant faiblement, l’autre pendant, ensanglantée. Elle rassembla ses petits, ils étaient tous là. Elle les enveloppait dans une longue étreinte muette quand le mâle réapparut dans le ciel. Il se dirigea vers elle et se posa tant bien que mal sur la glace.
      Il resta près d’elle toute la journée, sans la quitter un seul instant. Il savait qu’elle se mourait. Je l’avais compris moi aussi. Mon cœur était empli de haine et de ressentiment. Je restai là, assis sur le rivage, et l’envie d’aller chercher le fusil de mon père pour traquer le renard meurtrier me traversait régulièrement l’esprit, mais je pensais alors à ses renardeaux et je comprenais qu’elle avait simplement fait ce que toute maman renard aurait fait à sa place.
      Je restais des jours près du lac gelé, à poursuivre ma funèbre veillée. Le mâle s’occupait des petits maintenant. Mon cygne argenté dormait tout près, la tête blottie sous son aile. Elle ne bougeait pratiquement plus. Je n’étais pas près d’elle mais je connais le moment exact de sa mort. Je le connais parce qu’elle le chanta. On dit que les cygnes ne chantent que lorsqu’ils sont sur le point de mourir et c’est vrai. J’étais en train de ramasser du bois pour le feu avant de monter me coucher. Dans la nuit claire et étoilée, son chant était plus pur et plus doux que toutes les voix humaines, tous les chants d’oiseaux que j’avais entendus. Ainsi chanta mon cygne argenté au moment de mourir.
      Je pensais trouver son corps sans vie sur l’île le lendemain matin, mais je ne l’y vis point. Le cygne mâle était sur le nid, immobile, comme pétrifié, entouré des cinq petits cygnes. J’entrepris de la chercher. Je suivis la traînée de sang, de duvet et de plumes qui longeait le rivage et se poursuivait dans les bois. Je savais où elle menait. J’approchais sans bruit. Les renardeaux semblaient repus, ils jouaient gaiement près de leur mère. La renarde, elle, était absorbée par sa toilette ; un monceau de plumes blanches jonchait le sol et elle secouait la tête pour se débarrasser du duvet resté collé et qui l’accusait. Comme je la détestais. Je courus vers elle et j’ai hurlé. Elle disparut avec ses renardeaux dans les broussailles et je restai seul dans les bois. Je ramassai une plume argentée et je me mis à pleurer de chagrin et de colère mêles.
      Le lendemain, le printemps arriva enfin et la neige se mit à tondre. Le mâle et les cinq petits cygnes étaient maintenant hors de danger. J’espaçais mes visites, le lac n’était plus le même sans mon cygne argenté. J’allais tout de même voir comment allaient le cygne et ses petits. J’étais soulagé de constater qu’ils se débrouillaient plutôt bien, jusqu’au jour où je remarquai qu’ils n’étaient plus que quatre petits autour de leur père, les quatre plus résistants. J’ignore ce qui arriva au plus faible. Mais je ne le revis jamais. Pas si chanceux que ça, finalement. De temps à autre, le mâle emmenait ses enfants près du rivage, ils m’attendaient. Je leur apportais des croûtons de pain, mais au bout de quelque temps, il cessa de venir.
      Les semaines passèrent, et puis les mois ; les cygnes grandissaient. Le mâle quittait rarement l’île maintenant. Il restait à l’endroit précis où je vis mon cygne argenté pour la dernière fois. Il ne nageait plus, il ne mangeait plus, il ne lissait plus ses plumes. Il devenait un peu plus évident chaque jour qu’il se consumait de chagrin, qu’il se laissait mourir d’amour.
      Je repris mon poste d’observation. Je me devais d’être près de lui. C’est ce qu’aurait souhaité mon cygne argenté, j’en suis persuadé. J’étais donc là quand cela s’est passé. Surgissant de nulle part, un cygne vola au-dessus du lac. Elle se posa juste en face de lui. Le mâle se dirigea vers elle, descendit dans l’eau, et nagea à sa rencontre. Je les observais, ils se regardèrent attentivement pendant quelques minutes. Quand ils buvaient, ils plongeaient ensemble leurs deux cous enlacés, quand ils volaient, leurs ailes battaient en parfaite harmonie, à l’unisson.
 
 
Michael Morpurgo
Mon cygne argenté
Paris, Kaléidoscope, 2000
(adaptation)
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