Varenka

    
  
     Voilà bien longtemps, vivait dans une petite maison en bois, au cœur d’une immense forêt de la Russie, une veuve nommée Varenka. La maisonnette s’élevait au milieu d’une clairière tout entourée d’arbres. Il y venait peu de monde. Varenka disposait de tout ce dont elle avait besoin : une table et des chaises, une huche pour conserver le pain et le fromage et des étagères pour ranger la vaisselle. Il y avait, dans un coin, une icône, toujours ornée de fleurs sauvages. Le soir, comme tous les Russes de cette époque, Varenka se couchait sur le poêle encore chaud.
     Varenka vivait heureuse dans sa maison jusqu’au jour où des gens passèrent, qui lui dirent : « Nous sommes pressés. Là-bas, à l’ouest, des soldats se battent et il y a déjà beaucoup de morts. Une terrible guerre a éclaté et chaque jour les armées se rapprochent. Nous nous sauvons avant qu’il nous arrive malheur. Prépare ton baluchon, bonne Varenka, et viens vite avec nous. »
     Varenka eut très peur, mais elle dit : « Si je viens avec vous, qui réconfortera les voyageurs de passage, qui recueillera les enfants perdus dans la forêt, qui abritera les animaux et qui nourrira les oiseaux durant l’hiver ? Il n’y a que moi par ici : il faut que je reste. Mais vite, allez-vous-en, mes amis. Et que Dieu soit avec vous ! »
     Alors les gens s’en allèrent en hâte, laissant Varenka toute seule. Elle tendit l’oreille. « On entend le grondement des canons », pensa-t-elle. « Aujourd’hui, ils sont encore loin ; mais demain ils seront là. Que vais-je devenir ? » 
     Varenka verrouilla la porte et ferma les fenêtres. Tandis que le soleil se couchait sur les bois, elle se mit à prier Dieu : « S’il te plaît, construis un mur autour de ma maison et les soldats ne me verront pas. »
     La paix du soir s’installa doucement. On n’entendait plus les fusils, mais seulement les oiseaux qui allaient bientôt mettre la tête sous l’aile pour dormir. Les colombes roucoulaient et le rossignol chantait. Mais Dieu ne vint pas et il n’y eut pas de mur autour de la maison.
     Le lendemain, Varenka s’enfonça dans la forêt pour ramasser du petit bois. Et à nouveau, elle entendit le son des canons dans le lointain. « Oh ! Ils approchent ! Pauvre de moi ! Que va devenir mon isba ? »
     Avant la tombée de la nuit, Varenka rentra chez elle sans encombre. Un vieil homme, en compagnie d’un chevreau blanc, l’y attendait. C’était Piotr, le chevrier. « Que fais-tu ici ? » lui cria Varenka du plus loin qu’elle l’aperçut. « Pourquoi n’es-tu pas chez toi, avec tes chèvres et tes poussins, tes oies et tes moutons ? »
     « Ma maison est brûlée et les soldats m’ont tout pris excepté ce petit chevreau », répondit Piotr. « S’il te plaît, offre-nous l’hospitalité, car nous ne savons où aller ; bientôt il fera nuit et les loups nous mangeront. »
     Alors la veuve les fit entrer. Elle les installa confortablement près du poêle et servit à Piotr une bonne assiettée de soupe chaude. Et à nouveau, elle pria Dieu : « Je t’en supplie, viens vite. Construis un mur autour de ma maison et les soldats passeront sans nous voir, ni Piotr, ni le chevreau, ni moi-même. »
     Le silence de la nuit envahit la forêt. Les fleurs replièrent leurs pétales. Les petits animaux qui vivaient aux creux des arbres ou dans le sol s’installèrent pour dormir. Mais Dieu ne vint pas, et il n’y eut pas de mur autour de la maison de Varenka. 
     Le lendemain matin, rien n’avait changé. Varenka sortit pour récolter des champignons et des herbes. Tout à coup, elle rencontra un jeune homme qui dormait au pied d’un arbre. « Réveille-toi vite », lui dit-elle, « tu ne peux rester ici : les soldats te trouveraient. Ecoute : n’entends-tu pas les canons dans la forêt ? Ils sont tout près. »
     « Oui », répondit le jeune homme, « j’arrive du pays où la guerre fait rage. Tout est détruit. La terre est en feu. Je me suis sauvé dans cette forêt profonde et maintenant, je n’ai plus que cet arbre pour demeure. Mon nom est Stjepan. »
     « Pauvre garçon », dit Varenka, « viens chez moi ; je te donnerai à manger et tu y seras bien au chaud. »
     Alors Stjepan suivit Varenka jusqu’à sa maison. D’une main il tenait un tableau et de l’autre une fleur blanche dans un pot ; c’était un artiste et voilà tout ce qui lui restait au monde. Après la soupe, les trois amis prièrent ensemble. Et dans son cœur, Varenka pensa : « S’il te plaît, Seigneur, viens vite et construis un gros mur bien haut tout autour de ma maison. Et les soldats ne trouveront ni Stjepan, ni Piotr, ni moi. »
     Durant toute la nuit, la paix régna sur la forêt. Seuls retentirent le cri de la chouette et le glapissement du renard. Au matin, Varenka regarda par la fenêtre. Elle fut remplie de crainte en voyant qu’il n’y avait toujours pas de mur autour de sa maison. Alors Varenka fit chauffer le four très fort pour y cuire du pain et des gâteaux. Tandis qu’elle s’affairait à la cuisine, elle entendit quelqu’un qui pleurait derrière la fenêtre : c’était une petite fille qui répandait des larmes amères ; elle tenait dans ses bras une colombe.
     « Qui es-tu, petite, et que fais-tu là ? » lui demanda Varenka. « Entends-tu le bruit terrible de la bataille ? Tu devrais être chez toi, avec tes parents. »
     « Oh ! grand-mère », dit l’enfant, « je suis Bodula Mietkova et je suis seule avec ma colombe. Papa et Maman ont été tués et je me suis sauvée. Mais j’ai senti la bonne odeur de tes gâteaux qui cuisent et cela me donne faim. »
     « Entre, Bodula. Il y a toute une petite famille, ici ; tu seras la benjamine. » Bodula entra et reçut du thé et des gâteaux, tandis que la colombe picorait les miettes, toute contente.
     Tout le jour, les quatre amis entendirent le tonnerre des canons. Ils pensaient que leur dernière heure était venue. Enfin, Piotr joua de la balalaïka et tous reprirent en chœur de vieux chants russes. A mesure que le jour baissait et que la lune montait dans le ciel, la musique ramena la paix.
     Ce soir-là, ils prièrent encore ensemble. « Seigneur de mon cœur », dit Varenka, « je t’en supplie, construis un grand mur si haut que les soldats ne puissent pas voir ma petite maison. Et nous aurons la vie sauve, l’enfant et sa colombe, l’artiste et sa fleur, le vieil homme et son chevreau, et moi-même. J’ai peur qu’il ne soit trop tard : car demain les soldats seront ici et tout sera perdu. »
     Le calme s’installa. Mais au cœur de la nuit, un petit bruit enveloppa la maison. Varenka jeta un coup d’œil au dehors : la neige tombait. Elle atteignait déjà le rebord de la fenêtre. Il neigea toute la nuit, de plus en plus fort. Et au petit matin, la maison avec ses habitants avait complètement disparu.
     Vers midi, de cruels soldats s’approchèrent dans un terrible fracas. Les amis avaient très peur. Les soldats étaient vraiment tout près de l’isba. Mais ils passèrent sans la voir tant la neige la dissimulait aux regards.
     Stjepan, Piotr, Bodula et Varenka remercièrent Dieu, qui les avait sauvés.
     Les soldats s’en allèrent et la paix revint dans la région. Lorsque la neige eut fondu, les amis sortirent de la maison. La colombe voltigea de branche en branche, le chevreau fît de grands bonds et Stjepan planta sa fleur devant la porte de la maisonnette.
     Ce fut le printemps. La chèvre eut un petit. Les graines de la fleur blanche donnèrent de nouvelles plantes. La colombe s’envola et annonça au monde que la paix régnait à nouveau.
     Et Stjepan l’artiste peignit des tableaux qui racontaient avec talent l’histoire du mur de neige dont Dieu avait protégé la maison de Varenka.
 
 
Bernadette Watts
Varenka
Paris, Editions Nord-Sud, 1981
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