Faites un voeu

 

     Je n’oublierai jamais le jour où ma mère me força à aller à une fête d’anniversaire. J’étais dans la classe de Mme Black, à Wichita Falls, au Texas, et je ramenai à la maison une invitation légèrement tachée de beurre d’arachide. 
    «Je n’y vais pas, dis-je. C’est une nouvelle élève qui s’appelle Ruth, mais Berniece et Pat ne vont pas à la fête. Elle a invité toute la classe, les 36 élèves de notre classe!»     En examinant l’invitation faite à la main, ma mère, bizarrement, eut l’air triste. Puis elle m’annonça : «Bon. Tu y vas. J’irai lui acheter un présent demain.»
    Je n’arrivais pas à y croire. Maman ne m’avait jamais forcée à aller à une fête! J’étais certaine de mourir si elle m’y envoyait. Toutefois, aucune crise d’hystérie ne la fit changer d’idée.
    Le samedi matin, maman me pressa de me lever et me fit emballer le joli présent qu’elle avait acheté : un ensemble qui comprenait un miroir, une brosse et un peigne roses aux reflets nacrés. Elle me conduisit chez Ruth dans sa Ford jaune et blanche. Ruth m’ouvrit la porte et m’invita à monter derrière elle l’escalier le plus escarpé et le plus effrayant que j’aie vu.
    En entrant chez elle, je me sentis grandement soulagée. Les parquets de chêne brillaient sous le soleil qui illuminait le salon. Des napperons immaculés ornaient les dossiers et les appuie-bras des meubles rembourrés et très usés. Un énorme gâteau trônait sur la table du salon. On l’avait décoré  de neuf bougies roses, d’un «Joyeux anniversaire, Ruthey» grossièrement écrit et de dessins censés représenter des boutons de roses. Près du gâteau se trouvaient 36 coupes remplies de fudge maison, chacune portant le nom d’un invité. «Cette fête ne sera pas si mal – une fois que les autres seront arrivés!» pensai-je alors.
    «Où est ta mère?», demandai-je à Ruth.
    Elle baissa les yeux et répondit : «Euh… elle est un peu malade.»
    «Oh! Et où est ton père?»
    «Il est parti.»
    Puis le silence tomba, hormis quelques toussotements rauques qui nous parvenaient à travers une porte fermée. Une quinzaine de minutes s’écoulèrent… puis dix autres. Soudain, je me rendis compte d’une chose terrible : personne d’autre ne viendrait. Comment pouvais-je sortir d’ici? Pendant que je succombais à l’apitoiement, j’entendis des sanglots étouffés. Je levai les yeux et vis Ruth, le visage ruisselant de larmes. Immédiatement, mon cœur de petite fille de huit ans se prit de sympathie pour elle et se remplit de rage à l’endroit de mes 35 camarades de classe.
    Me balançant dans mes souliers blancs en cuir verni, je proclamai bien haut : «Qui a besoin d’eux?» L’étonnement de Ruth se métamorphosa en une excitation complice. Imaginez la scène : deux petites filles seulement, mais un gros gâteau à trois étages, 36 coupes de fudge, de la glace, des litres de limonade, trois douzaines de chapeaux, de flutes et de serpentins, des jeux et des surprises à gagner.
    Nous commençâmes par le gâteau. Comme nous ne trouvions pas d’allumettes et que Ruthey – elle n’était plus seulement Ruth pour moi – ne voulait pas déranger sa mère, nous fîmes semblant d’allumer les bougies. Je chantai «Joyeux anniversaire», Ruthey fit un vœu et souffla les bougies. Le temps passa trop vite. Ma mère klaxonnait déjà devant la maison. Je rassemblai toutes les gâteries que je ramenais et remerciai Ruthey plusieurs fois, puis je me précipitai vers la voiture. Je débordais de joie.
    «J’ai gagné tous les jeux! Bon, en fait, Ruth a gagné le jeu de l’âne, mais elle a dit que la personne dont c’est l’anniversaire n’est pas censée gagner un prix, alors elle m’a fait gagner, et nous avons partagé les accessoires de fête moitié-moitié.
    «Maman, elle a adoré l’ensemble que tu lui as acheté! Je suis la seule qui soit allée, la seule de toute ma classe. Et j’ai tellement hâte de leur dire à tous quelle belle fête ils ont ratée!»
    Ma mère se rangea sur le côté, arrêta la voiture et me serra dans ses bras. Les yeux noyés de larmes, elle me dit : «Comme je suis fière de toi!»
    Ce jour-là, j’appris qu’une seule personne pouvait changer des choses. Ma présence changea beaucoup de choses à l’anniversaire de Ruthey, et ma mère changea beaucoup de choses dans ma vie.

LeAnne Reaves

 

Jack Canfield; Mark Victor Hansen
Un 3e Bol de Bouillon de Poulet pour l’Âme
Montréal, Éditions Sciences et Culture, 1997
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