La soupe aux cailloux

La soupe aux cailloux_1
 
     Trois moines, Hok, Lok et Siew, cheminaient sur une route de montagne parlant de tout et de rien, de la couleur du soleil, des vertus de la générosité.
    « Siew, qu’est-ce qui rend heureux ? » demanda Hok, le plus jeune des moines.
    « On va voir », répondit le vieux Siew, le plus avisé des trois.
    Le tintement d’une cloche attira leur attention sur les toits d’un village situé en contrebas. L’apercevant de tout là-haut, ils ignoraient que ce village avait connu bien des malheurs. La famine, les inondations, la guerre avaient frappé ses habitants, qui se méfiaient désormais de tout étranger, leurs voisins eux-mêmes leur paraissant suspects.
    Ces villageois travaillaient dur, mais chacun pour soi.
    Il y avait un fermier.
    Un marchand de thé.
    Un lettré.
    Une couturière.
    Un médecin.
    Un menuisier…
    … et bien d’autres encore.
    Mais ils ne communiquaient guère entre eux.
    Quand les moines arrivèrent au pied de la montagne, les habitants avaient disparu. Chacun était rentré chez soi, personne ne vint les accueillir à la porte de l’enceinte. Et, lorsqu’on les vit entrer dans le village, chacun ferma soigneusement ses volets. Les moines frappèrent pourtant à la porte d’une première maison. Mais ils n’obtinrent aucune réponse, et les lumières s’éteignirent. Ils frappèrent à une autre porte, sans plus de résultat. Et il en fut partout de même.
    « Ces gens ne savent pas être heureux », se dirent-ils alors.
    « Mais aujourd’hui, ajouta Siew, le visage radieux, nous allons leur apprendre à faire la soupe aux cailloux. »
    Ils ramassèrent des brindilles et des branches, puis allumèrent un feu, sur lequel ils placèrent une petite marmite d’étain qu’ils avaient remplie d’eau tirée au puits du village.
    Une petite fille qui les observait s’approcha courageusement.
    « Que faites-vous ? » demanda-t-elle.
    « Nous ramassons du petit bois », répondit Lok.
    « Nous faisons du feu », précisa Hok.
    « Nous faisons de la soupe aux cailloux et nous aurions besoin de trois pierres rondes et polies », ajouta Siew.
    La petite fille aida les moines à trouver dans la cour les bonnes pierres qu’ils mirent ensuite à cuire dans l’eau.
    « Ces pierres feront une excellente soupe, dit Siew, mais j’ai bien peur qu’on ne puisse pas en faire beaucoup dans cette petite marmite. »
    « Ma mère en a une plus grosse », remarqua la fillette.
    Et la petite fille courut chez elle. Comme elle emportait la marmite, sa mère lui demanda ce qu’elle faisait.
    « Les trois étrangers font de la soupe aux cailloux, répondit-elle. Ils ont besoin de la plus grosse de nos marmites. »
    « Hum, dit la mère, les pierres, ça se trouve facilement. J’aimerais bien savoir comment ils font. »
    Les moines attisaient le feu. Comme la fumée se répandait, les voisins mirent le nez à la fenêtre. Ce feu et cette grande marmite au milieu du village, c’était une vraie curiosité ! Un à un, les villageois sortirent de chez eux pour voir ce que pouvait bien être cette soupe aux cailloux.
    « Évidemment, la vraie soupe aux cailloux doit être bien assaisonnée avec du sel et du poivre », dit Hok.
    « C’est exact, approuva Lok, tout en brassant l’énorme marmite emplie d’eau et de pierres. Mais nous n’en avons pas. »
    « Moi, j’en ai », dit le lettré, les yeux brillants de curiosité.
    Et il disparut avant de revenir avec du sel, du poivre et même quelques autres épices.
    Siew goûta la soupe. « La dernière fois que nous avons eu des pierres à soupe de cette taille et de cette couleur, nous y avons mis des carottes qui en ont fait un potage délicieux. »
    « Des carottes ? dit une femme derrière eux. Je dois en avoir quelques-unes ! Mais juste quelques-unes. »
    Elle partit en courant puis revint avec autant de carottes qu’elle pouvait en porter et les jeta dans la marmite.
    « Croyez-vous que ce serait meilleur avec des oignons ? » demanda Hok.
    « Oh oui, un oignon donnerait sans doute du goût », dit un fermier, qui disparut aussitôt. Peu après, il revint avec cinq gros oignons qu’il jeta dans la soupe bouillonnante. « Voilà une bonne soupe ! » dit-il, et tous les villageois approuvèrent, car l’odeur était très agréable.
    « Si seulement nous avions quelques champignons ! » dit Siew en se frottant le menton. Plusieurs villageois se pourléchaient déjà. Certains s’éclipsèrent alors et revinrent avec des champignons frais, des nouilles, des cosses de petits pois et des choux.
    Quelque chose de magique naissait dans l’esprit des villageois. L’un avait à cœur de donner, le suivant donnait plus encore. La soupe enrichissait au fur et à mesure, et son odeur était de plus en plus délicieuse.
    « L’Empereur, j’imagine, suggérerait qu’on y ajoute des boulettes », dit un villageois.
    « Et du tofu ! » fit un autre.
    « Pourquoi pas des champignons noirs, des haricots mungo et des ignames ? » crièrent plusieurs autres.
    « Et des taros, du melon d’hiver, du maïs nain », ajoutèrent d’autres encore.
    « De l’ail ! » « Du gingembre ! » « De la sauce de soja ! » « Des boutons de lys ! »
    « J’en ai ! J’en ai ! » hurlaient les gens, et ils couraient chercher tout ce qu’ils pouvaient rapporter. Les moines brassaient la soupe bouillonnante. Comme elle sentait bon ! Comme elle allait être délicieuse ! Comme les villageois étaient devenus généreux !
    Enfin la soupe fut prête. Et tous se réunirent. Ils apportèrent du riz, des petits pains, des litchis, des gâteaux, du thé, et allumèrent des lanternes.
    Puis ils se mirent à table. Même en remontant très loin dans leurs souvenirs, ils ne se rappelaient pas s’être jamais réunis pour une telle fête. Après avoir bien mangé, ils se racontèrent des histoires, chantèrent des chansons et firent la fête jusque tard dans la nuit. Enfin, ils ouvrirent leurs portes, invitant les moines chez eux et leur offrant des chambres confortables pour y dormir.
    Le lendemain, par un joli matin de printemps, tous se réunirent près de saules pour se saluer.
    « Merci de nous avoir invités, dirent les moines, vous avez été très généreux. »
    « Merci à vous, répondirent les villageois. Avec tout ce que vous nous avez donné, nous ne manquerons jamais de rien. Vous nous avez montré que le partage nous rend tous plus riches. »
    « Eh oui, firent les moines, être heureux, c’est aussi simple que de faire la soupe aux cailloux. »

Jon J Muth
La soupe aux cailloux
Paris, Circonflexe, 2004
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