L’enfant qui ne voulait pas grandir

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LETTRE À UN ENFANT POÈTE

 

       Quand Paul, mon ami, écrivit « L’enfant qui ne voulait pas grandir », ta maman était encore une petite fille. Elle se souvient sans doute qu’il y avait la guerre quelque part et il arrivait aux enfants heureux d’en entrevoir l’horreur, parfois, au cinéma. Maintenant, il suffit que tu tournes le bouton de la télévision pour que toutes les menaces du monde fassent irruption dans ta chambre. Alors j’ai pensé qu’il fallait, pour les petits enfants d’aujourd’hui, publier à nouveau ce conte que Paul considérait comme inachevé. Pour le compléter, j’ai ponctué de quelques-uns de ses vers.
       J’espère que tu auras envie, toi aussi, d’écrire des poèmes contre la guerre, d’expliquer aux hommes, « ces anciens enfants », combien elle est laide, alors que la terre est si jolie. Si les enfants voient clair, « l’espoir tendra sa voile », personne n’aura peur de vivre et les poètes auront gagné.
Jacqueline Duhême
♣♣♣

 

     Il était une fois une petite fille que sa mère avait nommée Caroline, parce que c’était un nom d’île, un nom de bateau et un nom de princesse. Tu ne sais pas trop ce que c’est qu’une princesse ? Peut-être que la mère de Caroline ne le savait pas très bien non plus. Pour elle, une princesse, c’était une jeune fille vêtue de soie couleur de lune qui faisait ses quatre volontés dans un jardin où les fleurs sont toujours glorieuses et les fruits toujours mûrs. Caroline était une petite fille heureuse : le soleil de l’amour de sa mère la faisait vivre dans un jardin toujours plein de fleurs et de fruits.

Moi,
Hier il n’y a pas longtemps
Je suis né dans les bras tremblants
D’une famille pauvre et tendre
Chaque jour les miens me fêtaient
Mais je n’étais à la mesure
Ni de moi-même ni des grands
Je n’avais pour but que l’enfance

Dans les méandres de ma chambre
Fermée aux jeux de l’impatience
Je ne rêvais que de fenêtres

Et je riais et je criais
À faire fondre le soleil
Mais je pleurais à faire rire
De mon chagrin la terre entière
    

 

     Caroline avait une poupée très petite, mais très jolie, qui fermait et ouvrait les yeux et un gros chien qu’elle pouvait tracasser sans qu’il se fâchât jamais.

Les jeux de ces curieux enfants qui sont les nôtres
Jeux simples qui leur font les yeux émerveillés
Le bonheur d’un enfant saurai-je le déduire
De sa poupée ou de sa balle ou du beau temps
  

 

     Le soir, Caroline faisait ses devoirs, bien au chaud dans la cuisine. Son chien dormait à ses pieds, grognant de temps en temps en agitant les pattes, courant en rêve. Et jamais elle ne traînait jusqu’au moment où il fallait la déranger pour mettre le couvert, comme font tant de petites filles. 
 
Je suis heureux
Et c’est parce que tu es joyeuse
Petite fille de mes cinq sens
Et de ma douceur
    

 

     Un jour, on emmena Caroline au cinéma voir un grand film en couleurs, Cendrillon peut-être, ou La Belle au bois dormant, je ne me souviens plus. Mais avant le grand film, on en passait un autre : étrange, affreux, qui s’appelait les Actualités.

 

Je fus d’un seul coup déréglé
Les monstres prenaient pied sur moi

 

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    Caroline vit des hommes s’entre-tuer avec des armes terribles, des maisons crouler dans les flammes et de petits enfants maigres, en lambeaux, tendre la main pour recevoir un morceau de pain. Devant des soldats lourds fuyait une petite fille qui portait dans ses bras un bébé hurlant.

Le jour coule comme un œuf
Le vent fané s’effiloche
Comme un désert inexploré
L’enfant pâlit terriblement

 

    Vite on reconduisit Caroline à la maison et on la coucha dans son petit lit avec sa belle poupée. Mais rien ne pouvait faire qu’elle n’ait vu cela et la nuit elle pleura longtemps.

Tout est détruit
Je vois d’avance le désastre.
Un rat est sur le toit
Un oiseau dans la cave.

 

     À partir de ce jour-là, Caroline ne fut plus la même. En cachette, elle lisait les journaux qui racontent toutes les histoires tristes des hommes. Sa mère la voyait maigrir et pâlir et toute sa chaleur était impuissante à cacher à Caroline la boue dans les rues, les murs sombres, la mauvaise mine et les trous aux chaussettes des plus pauvres de ses camarades.

La boulangerie n’est pas
Construite de pain blanc
Pas plus que n’est la rue
Ouverte au grand soleil.

 

    Pendant des semaines Caroline laissa sa poupée les yeux fermés dans son berceau. Son chien avait beau sauter autour d’elle d’un air engageant, elle le caressait distraitement et, voyant ses yeux tristes (les chiens savent lire dans les yeux), il allait se coucher, se cacher dans un coin.

Et soudain un enfant crie
Dans la cage de son ennui.

 

    On fit venir le docteur qui examina longuement Caroline et déclara qu’elle n’était pas vraiment malade, qu’il fallait seulement la distraire. Mais c’est bien difficile de distraire une petite fille qui ne s’intéresse à rien. À toutes les questions elle répondait :
    ― Je ne veux pas grandir, je ne veux pas grandir !
    Personne ne comprenait : d’ordinaire les petites filles rêvent de devenir des grandes. Personne ne comprenait que Caroline avait peur de ce monde où de petits enfants meurent de faim, de froid ou du feu de la guerre. Elle voulait se réfugier dans le jardin heureux de son enfance.

L’enfant regarde la nuit de haut
Si l’enfant meurt, la nuit prendra sa place.

 

    L’été passa et, la rentrée approchant, la mère de Caroline espéra que l’école allait secouer l’indifférence de sa fille. Elle sortit de la grande armoire les vêtements d’hiver de l’écolière pour défaire les ourlets et voir ce qu’elle devrait remplacer. Mais il fallut se rendre à l’évidence : le manteau, la robe écossaise de l’an dernier allaient encore très bien et il suffisait de ressemeler les souliers. Caroline n’avait pas grandi, CAROLINE NE GRANDISSAIT PLUS.
     Sa mère, affolée, la mesurait chaque mois. Mais jamais elle ne dépassait la marque sur le mur du printemps dernier, du jour de son anniversaire. Tout le monde était atterré, Caroline, seule, était ravie. Elle avait tellement souhaité ne pas grandir : elle l’avait demandé aux oiseaux, aux nuages, aux arbres. Son vœu était exaucé, elle ne quitterait pas son jardin enchanté. Elle regrettait bien un peu la robe neuve, mais c’était peu de chose auprès du plaisir de rester toujours une petite fille entre sa mère, son chien et sa poupée.

 

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Enfant toujours blotti
Dans un temps inégal
Unique guirlande tendue
D’un bord à l’autre de l’enfance
Petit pont de perfection.

 

    Les mois passèrent, le monde s’habitua à voir Caroline rester petite (le monde s’habitue vite à ce qui arrive aux autres). Un an, deux ans… rien n’était changé : le chien était devenu un peu plus tranquille, un peu moins joueur (deux ans, cela compte dans la vie d’un chien) ; la poupée, à force d’être habillée et déshabillée, avait les bras un peu décollés et l’acacia dans la cour avait poussé tellement que, de son lit, Caroline voyait maintenant ses branches. La maman de Caroline s’était résignée à avoir une petite fille qui ne grandirait plus. C’était même délicieux : tant de mères n’ont-elles pas souhaité garder leur enfant toujours petit ?

 

Tout se retourne la moisson
Devient le grain de blé crispé
La fleur se retrouve bouton

 

    Tout était donc pour le mieux quand, un jour, à la récréation, Caroline voulut se mêler à une partie animée. Un grand garçon de sa classe (et d’ailleurs presque toujours le dernier) s’exclama :
    ― Ah non ! pas toi, tu es trop petite !
    Caroline fut un peu vexée, un peu triste, et rentra songeuse chez elle. Peut-être est-ce ce soir-là qu’elle s’aperçut que son chien était devenu si placide, que sa poupée avait perdu de sa fraîcheur.

Sur le ciel tout ébréché
Les étoiles sont moisies

 

     Caroline prit l’habitude de s’éloigner des jeux des autres.
     Elle se mit à lire beaucoup, tout ce qu’elle trouvait, des contes, des romans d’aventures, des livres d’histoire aussi. Et l’on devait se fâcher, le soir, pour qu’elle éteigne la lumière. Et dans les livres Caroline découvrait le monde, un monde plein de cauchemars comme les Actualités mais aussi de rêve et d’espoir.
 

 

L’ardeur des yeux de ces enfants
Dans le dédale du torrent
Dans le labyrinthe des flammes
Au creux de l’idéal sillon
Ou l’épi dans la raison.

 

    Caroline lut et relut un conte qui racontait comment une pauvre petite princesse gardée par d’horribles monstres était délivrée par un jeune homme beau et courageux. Elle l’épousait, ils avaient beaucoup d’enfants, ils étaient heureux et rendaient tout le monde heureux autour d’eux, et jamais ils ne faisaient la guerre.
 

 

Nous deux nous tenant par la main
Nous nous croyons partout chez nous
Auprès des sages et des fous
Parmi les enfants et les grands.

 

    Un soir que Caroline avait relu son conte favori, elle rêva qu’elle était enfermée dans la sombre caverne. Le beau prince la regardait avec étonnement et lui disait : “Tu es trop petite.” Caroline fut si triste et se sentit si abandonnée qu’elle se réveilla en pleurant. En chemise, pieds nus, elle alla à la fenêtre ouverte aux étoiles et sanglota : “Je veux grandir, je veux grandir.”
 

 

Nous ne perdons pas un brin d’herbe d’espoir
Nous refusons d’être sans rêves tout l’hiver

 

    Le soleil avait déjà tourné derrière la maison quand Caroline s’éveilla le lendemain. Tout engourdie, elle se leva, fit machinalement sa toilette, pressée d’aller déjeuner car elle avait grand-faim. Mais quelle surprise quand elle voulut s’habiller : impossible de rentrer dans ses souliers, il s’en fallait bien de deux pointures. Elle réussit à enfiler sa robe, en faisant un peu craquer les coutures, mais elle la trouva ridiculement courte. Caroline avait grandi !
    Elle était redevenue une petite fille comme les autres, elle allait pouvoir vivre comme les autres. Sa mère, bouleversée, se précipita pour acheter des chaussures et une robe écossaise, bien plus jolie que l’ancienne. Et le monde fut aussi étonné que lorsque Caroline avait cessé de grandir et l’un ne s’expliqua pas plus que l’autre.
    Caroline rattrapa le temps perdu et s’apprêta à devenir une belle jeune fille, un peu plus sage et ardente que les autres, parce qu’elle avait retrouvé son chemin, parce qu’elle avait vu clair.

 

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Voir clair et se reconnaître
Sur la prairie bleue et verte
Où vont chevaux et perdreaux
Sur la plaine blanche et noire
Où vont corbeaux et renards

Voir clair dans le chant des crapauds
Dans le désordre des insectes
Dans les astres de la rosée
Dans les astres des œufs couvés
Dans la chaleur réglée et pure
Dans le vent dur du vieil hiver
Dans un monde mort et vivant.

 

Paul Éluard
L’enfant qui ne voulait pas grandir
Paris, Pocket Jeunesse, 1999
(Adaptation)
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