L’enfant des cèdres

L´enfant des cèdres_1
Dans les montagnes du Liban, à quelques lieues des ravages de la guerre, Nabil, un petit berger aux yeux bleus, sème sans relâche. Dans la terre aride, il plante des graines de cèdre, emblème de ce pays aux racines millénaires. Avec une patience infinie, il veille sur ses petits arbres, les protégeant comme un trésor.
Un petit hymne au courage et aux vraies valeurs de la Vie.

 

     J’étais assise sur la dernière marche de l’escalier en pierre, quand je l’ai rencontré pour la première fois. Cet escalier long et si raide était construit à même le vide. À chaque fois je le dégringolais quatre à quatre, pressée d’arriver avant qu’il ne s’écroule. C’est sûr, un jour il allait s’écrouler. Sa pente vertigineuse me donnait des frissons. Il me fallait des tonnes de courage pour l’emprunter, quitter la maison, puis le retrouver. Pourquoi l’a-t-on bâti dans le vide ? Je ne l’ai jamais su. Et je n’ai jamais posé la question à quiconque. Je gardais pour moi mes frayeurs et mes frissons.
    Il passait à la tête d’un troupeau de chèvres, petit prince en haillons, si mat et si blond. C’est le contraste de ses boucles d’or sur son visage tanné de soleil et semé de taches de boue qui m’a émerveillée. Il était gracieux et fier, et dans son regard gris acier brillaient des sentiments inconnus pour moi, jamais vus dans des yeux d’enfant. À la fois un calme souverain et une solitude absolue. Il était d’ailleurs, il était ailleurs, il passait avec ses chèvres sans être vraiment là. Oui, il ne faisait que passer et, de temps en temps, lançait un cri guttural, mi-bête, mi-enfant, pour regrouper ses chèvres. Je l’ai laissé aller sans un mot vers le soleil couchant. Son chien blanc qui fermait le troupeau renifla mes chaussures sans trop s’attarder.
    Je suis restée longtemps sur cette marche sans bouger. J’avais oublié la raideur de l’escalier. Mon regard était parti avec le troupeau, derrière cet enfant roi, rejoindre les collines là-bas, où les chèvres s’en vont retrouver la nuit. Je n’avais jamais vu un berger si jeune. Quel âge pouvait-il avoir ? Peut-être six, peut-être sept ans, mais sûrement pas plus. Chaque soir, au crépuscule, je pris l’habitude de m’asseoir sur cette dernière marche et de l’attendre. En vain !
    Maintenant l’été touchait à sa fin et l’automne teintait de roux ces vieilles montagnes du Liban Nord. Les pierres sentaient le feu de bois, l’air devenait de plus en plus figé. La brume gagnait chaque jour un peu plus d’espace, envahissait encore plus loin la vallée, rejoignait les hauteurs, et les quelques maisons finissaient par disparaître bien avant les quatre coups de quatre heures. Ce jour-là, il faisait encore plus froid que d’habitude. Je me pressais de rentrer, le visage enfoui dans un gros pull en laine pour éviter la raideur du vent, quand j’entendis le cri, son cri, que je n’attendais plus.
    C’était bien lui, lui avec ses chèvres, son chien et ses haillons. Toujours aussi mat et blond. Comme la première fois, je l’ai laissé partir sans bouger. Mais juste avant que sa silhouette ne s’enfonce dans l’invisible, je me suis mise à courir, courir et courir. Comment l’arrêter ? Comment l’appeler ? Avec quels mots le toucher ? Arrivée à sa hauteur, je criai : « Berger ! » Il se retourna et, pour la première fois, je vis vraiment ses yeux. Ils n’étaient pas du tout gris acier comme je l’avais cru de loin, mais bleus, comme deux taches de ciel bleu. Ils paraissaient encore plus bleus dans son visage tanné, sale, fermé.
    — Tiens, tu veux une orange ?
    Je lui offris avec fierté mon fruit que je n’avais pas eu le temps de manger. C’est tout ce que j’avais trouvé pour arrêter sa marche. « Ourange, ourange ! » Il prononçait ces mots avec étonnement. Il semblait tout ignorer de ce fruit si connu. Je le lui tendis. Mais il tourna le dos et continua sa marche.
    — Attends, c’est une orange, c’est sucré, c’est bon, essaie.
    Il ne voulait rien entendre.
    — J’ai aussi du chocolat.
    Je ne savais plus quoi dire pour le retenir, l’intéresser. Je voulais lui donner toutes ces gourmandises qui faisaient mon bonheur et lui, ignorant leur goût, continuait, imperturbable, à lancer des cris absurdes à ses chèvres qui lui obéissaient.
    J’avais douze ans ; la guerre du Liban, c’était pour l’année prochaine. Pour l’instant, le petit berger ne voulait pas goûter mes trésors. Alors, à bout d’arguments, je l’ai laissé disparaître encore une fois et j’ai quitté la montagne pour rejoindre la ville et recommencer une nouvelle année scolaire.

 

    Châteaux de pierres
    L’image de mon berger solitaire et fier n’est revenue dans ma mémoire qu’à mon retour. Très exactement pendant que la voiture commençait l’ascension des routes en lacets qui mènent au village. Il est vrai que le bruit des bombes qui s’abattaient depuis un mois sur Beyrouth m’empêchait d’avoir tout autre sentiment que la peur. Ma mémoire était comme anesthésiée par l’horreur du présent et je n’aspirais plus qu’à une seule chose : la fuite. Quitter cette capitale qui se meurt et n’en finit plus de mourir pour retrouver la montagne, ma montagne. Le jour où une série d’obus détruisit ma maison en nous épargnant, mon père n’hésita plus et toute la famille rangea ce qui restait dans des valises. On prit alors la route du village.
    Là-haut, l’air pur et ensoleillé était comme une insulte. Quand on sort de l’enfer, de l’odeur de tous ces incendies qui ravagent Beyrouth, cette odeur qui vous prend la gorge en étau, on ne peut retrouver la paix, la beauté et la sérénité de l’air des montagnes sans un sursaut de haine. Haine pour la bêtise des hommes qui détruisent, alors qu’il fait si bon vivre quand la nature foisonne en toute liberté.
    Un tintement de clochettes ramena pour la première fois depuis des mois un sourire dans mon âme en peine. Mon berger, c’est peut-être lui qui mène ce troupeau. Oui, c’était lui ! Cette fois, je décidai de le suivre tranquillement, sans un mot, sans un signe, juste l’accompagner de loin. On marcha longtemps à travers les montagnes arides du nord. Tout à coup, il se mit à courir comme un fou, lui d’habitude si calme. Il lança un cri strident à un groupe de chevrettes égarées à gauche. Son chien se mit à aboyer furieusement en le suivant.
    En m’approchant de lui, inquiète de tant de précipitation, je le vis tout simplement accroupi par terre. Il construisait minutieusement une sorte de muret autour d’un arbrisseau. Les chèvres s’étaient écartées, maintenues à bonne distance par le chien blanc. Je m’avançai un peu plus près, attirée par les gestes du berger. Mais que faisait-il donc ?
    — C’est un cèdre !
    Tout muée d’entendre sa voix, je ne compris pas très bien ce qu’il me disait.
    — Personne ne doit toucher les cèdres.
    Ce petit bout vert, c’était un cèdre ? Je m’accroupis près de lui et regardai avec attendrissement ce début d’arbre.
    — Et toi, tu t’appelles comment ?
    — Nabil.
    — Nabil, comment sais-tu que c’est un cèdre ?
    Il haussa les épaules et me regarda sans me voir. Je me sentis ridicule et touchai les aiguilles du petit cèdre du bout des doigts.
    — Tu vois, les aiguilles sont piquantes, bien vertes et irrégulières.
    Le petit berger a daigné me donner quelques explications tout en continuant à empiler les pierres.
    — Nabil, il faut combien de temps pour que cette plante devienne un arbre ?
    — Le temps qu’il faut.
    Voilà, c’est tout ce qu’il me répondit ce jour-là. Et pourtant ce fut une journée merveilleuse, où je le suivis pas à pas, m’accroupissant chaque fois qu’il le faisait. L’observant avec attention bâtir une barricade de pierres autour des petits cèdres qui poussaient « spontanément » dans la montagne. Ses gestes étaient lents, minutieux. Il choisissait des pierres sans hésitation et les empilait les unes sur les autres avec un art merveilleux et une précision extrême. Elles s’encastraient si bien qu’on aurait dit qu’il faisait ça depuis toujours. Il savait reconnaître les volumes qui s’harmonisaient. Il savait faire une assise qui permettait une superposition parfaite et solide. Chaque fois, ses chèvres le regardaient sans trop oser s’approcher de ses petits châteaux.

 

    Le temps d’attendre
    « Nabil, Nabil !… »
    Il passait paisiblement avec son troupeau alors que je le guettais depuis plus d’une semaine. Il arrêta sa marche. Folle de joie, j’eus à peine le temps de prendre quelques provisions et dégringolai l’escalier comme jamais, oubliant ma peur et sa raideur. Je suivis Nabil toute la journée ; inlassablement, il continuait à construire ses châteaux de pierres autour des petits cèdres. À un moment donné, il sortit de son baluchon un pain et du fromage, me montra une source du doigt et me tendit la moitié de ses provisions.
    Jamais pain ne me parut si savoureux. Je dévorai le tout en deux ou trois bouchées, tandis que Nabil prenait tout son temps. J’eus honte de ma gloutonnerie et regardai le berger avec admiration. Il dégustait les saveurs, buvait avec sérénité. Je me promis de l’imiter à partir de maintenant, je ne pourrais plus rien avaler sans prendre le temps de goûter les choses.
    Comme le soir commençait à envahir la montagne, je pris congé de lui. Il me regarda pour la première fois avec attention et me suivit des yeux jusqu’au bout, jusqu’à la fin. Alors je me promis de l’attendre encore et encore, de le suivre toujours.
    — Nabil, comment sont-ils arrivés là, ces cèdres ? La forêt est si loin. Tu crois que c’est le vent qui a transporté les graines ? Ou alors les oiseaux ?
    Les yeux bleus du berger se firent très clairs, et fièrement il me répondit :
    — C’est moi !
    — C’est toi qui as semé toutes ces graines ?
    — Oui, avant la neige, et elles ont poussé.
    — Nabil, tu pourras m’apprendre ?
    — Bien sûr, c’est facile.
    Et une fois de plus, je passai une journée de rêve à suivre ce petit prince à travers la montagne aride qui, bientôt, grâce à lui, ne le serait plus.
    — Nabil, combien y a-t-il de cèdres qui ont poussé ?
    — Beaucoup, mais il en faudra encore beaucoup, beaucoup plus.
    — Mais pourquoi plantes-tu des cèdres ?
    — Parce qu’il le faut.
    Je compris qu’il fallait me taire et le suivre en silence, sinon ma présence lui deviendrait pesante. Ce petit homme n’était pas habitué aux paroles. Trop de mots ne pouvaient que troubler sa persévérance, casser le rythme de ses mouvements lents et continus. Pourtant, je ne pus m’empêcher de m’inquiéter sur le sort des arbres « en herbe » et lui demandai encore :
    — Mais tes chèvres, ne risquent-elles pas de manger les petits cèdres ?
    — C’est pourquoi je les protège. Mes chèvres savent reconnaître les cèdres et ne les toucheront pas. Mais il y a les autres troupeaux…
    — Nabil, quand est-ce que les cèdres seront grands et pourront être à l’abri des chèvres ?
    — Il faudra beaucoup de couchers de soleil, beaucoup d’hivers et de printemps. Chaque cèdre pousse à son rythme et moi je dois le protéger le temps qu’il faudra.
    — Mais, Nabil, crois-tu qu’un jour ils seront aussi grands que ceux de la forêt ?
    — Ceux de la forêt étaient petits.
    C’est vrai. Pourquoi oublie-t-on les vérités toutes simples ? On ne sait plus prendre le temps d’attendre. À force de vouloir des arbres grands et majestueux, on ne sait plus les regarder petits et fragiles. Et pourtant, c’est si beau un petit d’arbre, si attachant. Depuis que Nabil m’a appris à voir les bébés cèdres, je ne me lasse plus de les regarder. Leur petitesse m’émeut. Que d’efforts il leur faudra pour atteindre une taille de géant !

 

    Au sommet du géant
    Le lendemain, je décidai d’aller admirer les cèdres de la forêt. La vieille forêt, là-bas, au creux de la montagne. Pour la première fois, j’y pénétrai en silence, comme hantée par ces arbres enchantés. Leur parfum me prit à la gorge comme une caresse, violente et extrême. Ces cèdres sentaient le paradis. Leur immensité me consterna. Je pris enfin conscience de l’intensité du temps qu’il leur avait fallu pour toucher le ciel. Et combien était dérisoire notre passage face à leur pérennité. Que de traces de pas partis en poussière, que de regards d’hommes qui ne sont plus, alors que ces géants, immuables, continuent d’assister à tous les réveils du monde !
    Je me retournai, sûre d’une présence, et je vis Nabil, sans ses chèvres ni son chien.
    — Tu es en vacances ? Le troupeau est en pénitence ?
    — Non, je viens cueillir les cèdres et préparer les graines pour novembre.
    Avec une grâce infinie, le petit prince enjamba les branches et se retrouva tout en haut. Petit ange, on aurait dit qu’il volait, effleurant les branches comme une mouette le mât d’un navire. Il lança une vingtaine de cônes et se retrouva devant moi comme par enchantement.
    — Tu vas en cueillir combien ?
    — Autant qu’il en faudra.
    J’oublie toujours que Nabil déteste les chiffres et les comptes, et combien il a le temps de prendre le temps. Pendant qu’il visitait les arbres, je ramenai les cônes et les regroupai sous le plus grand des géants. La légende dit que ce cèdre est le premier de la forêt. Il a plus de trois mille ans, c’est lui qui a donné naissance à tous les autres. Ses sept branches enlacées depuis des siècles sont comme une promesse d’éternité.
    — Nabil, tu vas cueillir le trimillénaire ?
    — Oui, mais il ne faut pas mélanger ses cônes avec les autres, je les garde à part pour les décortiquer et disperser les graines partout dans la montagne.
    D’un coup d’aile, le berger grimpa sur une branche, puis sur une autre, jusqu’au sommet. C’était un spectacle des plus émouvants, ce petit être fragile en haut de cet arbre immense. Une vision irréelle comme un songe. Je m’étendis au pied du cèdre et fermai les yeux. Nabil resta longtemps là-haut. S’était-il assoupi sur une branche ou regardait-il simplement le paysage qui, du sommet du cèdre, si près des nuages, devait ressembler à un rêve ?
    Quand il se décida à redescendre sur terre, je ne pus m’empêcher de lui demander comment était la vallée vue du ciel.
    — Je te montrerai un jour.
    — Et pourquoi pas maintenant ?
    — Non, un jour.
    Je compris qu’il fallait que je le mérite. Mais comment le mériter ? Je repris le chemin de la maison toute songeuse. En route, le silence m’étonna. Pourquoi les oiseaux étaient-ils si rares ?

 

    Le temps des semailles
    Le bruit de la guerre résonnait jusque dans la vallée. On entendait le Liban souffrir sans vraiment savoir l’ampleur du désastre. Dans ces montagnes du nord, on était à l’abri, mais la peur restait là, derrière chaque buisson, chaque rocher. Jusqu’où irait cette folie meurtrière ? Sans trop réfléchir, je quittais tous les matins la maison pour suivre Nabil. Ensemble, on a préparé les cônes en les trempant dans l’eau, on les a décortiqués pour en retirer les graines. Novembre approchait à grands pas et il fallait être prêt pour semer dès la première neige.
    Les premiers flocons arrivèrent un matin, sans bruit, d’un pas feutré. Je chaussai des bottes, mis un bonnet, une grosse doudoune et partis en courant à la recherche de Nabil. Semeur tranquille, il était au rendez-vous de la terre. D’un geste gracile, il lançait les graines qui virevoltaient puis s’enfonçaient dans la neige.
    — Tiens !
    Il me tendit gravement un sac rempli de graines et je me mis à la tâche, oubliant le froid et la fureur des hommes. Je ne ressentais plus rien que cet immense plaisir, aider les cèdres à envahir la montagne. Redonner à ces espaces arides le goût des graines qui deviennent des arbrisseaux. On travailla toute la journée sans même s’arrêter pour manger. Il fallait faire vite, gagner sur le désert, enrichir cette terre que les hommes ont déboisée depuis si longtemps pour construire des bateaux et des cathédrales. Et le lendemain on recommença, et encore le troisième jour, et toute la semaine durant. On avait beaucoup de graines et il fallait les disperser partout.
    — Nabil, tu crois qu’elles vont pousser ?
    — Celles qui doivent pousser pousseront.
    Encore une fois, j’avais oublié que mon petit berger avait l’éternité pour seul horizon. Lentement la neige envahit tout. Alors, chacun resta calfeutré chez soi, à faire des feux de cheminée et à griller des patates et des marrons. Nabil avait rentré le troupeau dans la vallée. On se retrouverait avec les beaux jours et la fonte des neiges.

 

    Des petits cèdres par milliers
    L’air devenait de plus en plus doux et se chargeait de mille senteurs. Des ruisseaux jaillissaient partout et arrosaient les terrasses et les cultures. Je l’attendais depuis une semaine quand des tintements familiers me firent l’effet d’un chant d’allégresse. Je dégringolai l’escalier raide comme une furie. C’était bien Nabil, je courus à sa rencontre, épuisée de bonheur. Il se contenta de me sourire, avec ses yeux tout bleus, et c’était comme si le ciel tout entier s’illuminait.
    — Viens, on va voir nos cèdres.
    Pour la première fois, c’était lui qui m’adressait la parole en premier. Lui, qui disait « nos » cèdres. Je sus alors que j’avais enfin mérité sa confiance. Un jour, c’est sûr, il me ferait monter sur les branches du cèdre géant pour contempler la vallée.
    — Regarde, en voilà un ici, et là encore un autre.
    Je scrutais chaque bout de terre à la recherche des petits cèdres et j’éclatais de joie chaque fois que j’en trouvais un. Ces arbrisseaux qui naissaient avec la fonte des neiges étaient une rare découverte, un véritable trésor. Impassible, Nabil ramassait des pierres et recommençait ses châteaux. J’ignorais comment les construire et je me contentais de lui tendre des pierres. Il en prenait certaines, en rejetait d’autres en toute certitude. Le petit prince savait bâtir des cathédrales et ne se trompait jamais sur la taille de la pierre qu’il fallait. On découvrit toute la journée nos petits cèdres et, sans se lasser, Nabil protégeait chacun avec la même précision. On visita également les cèdres de la saison dernière ; ils avaient tous grandi d’un pouce et les châteaux n’avaient pas bougé malgré l’hiver.
    Épuisés et heureux, on arrêta les recherches au coucher du soleil. On avait fait un excellent travail. Ou, plus exactement, « il » avait accompli une œuvre merveilleuse et avait accepté de me la faire partager. Semer et voir pousser ces petits cèdres, c’est une joie incomparable que ce berger m’avait permis de découvrir. Alors que je ne connaissais de la vie que les plaisirs de la corde à sauter, des bonbons acidulés, des chocolats à croquer et des maisons de poupées. Ce petit prince m’avait confié le secret de la vie. Ce miracle de voir une petite graine exploser pour donner un géant.

 

    Le départ
    Jour après jour, je comptais les jeunes cèdres tandis que Nabil m’écoutait faire sans vraiment comprendre mon acharnement à enfermer ces arbres dans un alignement de chiffres. Lui savait donner sans compter, moi, pas encore. Je me rassurais comme je le pouvais en comptabilisant encore et encore. Bien sûr, je finis par m’embrouiller et annonçais un jour à Nabil que j’étais incapable de compter les cèdres.
    — Tant mieux, me répondit-il, il ne faut jamais compter ce que donne la vie, c’est à elle de décider de ce qui pousse et de ce qui meurt. Nous, on est là juste pour observer et faire ce qu’on a à faire.
    Sa sagesse m’étonna encore une fois. Comment ce petit berger pouvait-il savoir tant de choses ?
    — Nabil, mes parents ont décidé de partir, de quitter le Liban. On s’en va avant l’hiver.
    On aurait dit qu’il n’avait pas entendu mes paroles tant son regard était absent.
    — Je m’en vais, Nabil, je ne pourrai plus t’aider à planter et protéger les cèdres.
    — Moi je reste, et je continuerai pour toi.
    J’avais envie de pleurer. Comment lui expliquer ma peine de le quitter, de partir loin de ma montagne, d’arrêter de planter, moi aussi, des cèdres. Bien sûr, lui allait persévérer, je n’en doutais pas une seconde. Et moi, je n’oublierais plus tout ce qu’il m’avait appris, la patience, la sérénité, l’acte gratuit. Je ne lui dis rien de tout cela. Je me contentai de hocher la tête et répétai après lui :
    — Oui, tu continueras pour moi.
    Il n’était pas dupe malgré le sourire que je lui adressais. Tout en continuant à empiler ses pierres, il me dit :
    — Tu vas revenir et je serai là. Nos cèdres aussi.
    — Mais le Liban, Nabil, tu crois que le Liban va rester ?
    — Où veux-tu qu’il aille, c’est notre pays et il le restera. Rien ne peut déplacer les montagnes, ni même les rochers. On peut juste bouger quelques pierres. Va, ne t’inquiète pas pour le Liban, il en a vu d’autres. C’est toujours nous qui partons, jamais lui.

 

    Des montagnes de forêts
    Ces paroles, Nabil me les a dites il y a vingt ans. Depuis, la guerre avait fini par s’arrêter, un peu comme elle avait commencé, sans raison véritable. On décida qu’il n’y avait ni perdants ni gagnants : mais que des cœurs meurtris, de familles désarticulées, de gens partis ! Partis sous d’autres cieux, chercher une autre vie pour ne trouver qu’une vie d’exil faite de vague à l’âme et de nostalgie. Et quand, un jour, je me décidai à revenir au pays, c’était parce qu’un seul regard me hantait, celui de mon berger aux yeux d’azur. Qu’était-il devenu ? Et ses cèdres ? Nos cèdres ?
    Le cœur battant, je pris le chemin du village. C’était la même route tout en lacets, et pourtant… De loin, dès que j’aperçus les sommets des montagnes, je vis tout de suite que quelque chose avait changé. Elles n’étaient plus lisses et arides mais comme recouvertes d’un duvet. Plus je m’approchais des hauteurs et plus ce duvet devenait vert, d’un beau vert intense. Les cèdres ! Ils étaient là, par milliers, robustes et vigoureux. Des forêts à perte de vue. Les arbres n’étaient pas immenses, pas comme ceux de la vieille forêt, mais ils me dépassaient déjà. Et dire que, jadis, ils étaient si petits et qu’il fallait construire un muret pour les protéger !
    — Regarde, me dit un homme du village en me les montrant du doigt, ils ont poussé tout seuls, pendant la guerre.
    Je ne voulus pas le contredire, ni surtout lui révéler la vérité. Comment lui dire que pendant que des hommes se battaient, un petit berger avait ensemencé la montagne, tout seul, sans se lasser ? Et puis, si je lui racontais que c’était l’œuvre de Nabil, il ne me croirait pas. C’était tellement incroyable, démesuré, tant d’arbres qui avaient poussé grâce à la volonté d’un enfant qui ne savait pas compter…

 

    Un enfant aux yeux verts
    Le lendemain, je pris un panier rempli de provisions et partis dans la forêt à la recherche de mon berger. Allais-je le reconnaître, était-il toujours là ?
    Au fur et à mesure que je marchais dans la montagne – cette montagne où, pas à pas, j’avais suivi Nabil, où, longuement, je l’avais observé construire des châteaux de pierres autour des cèdres, où, petit à petit, il avait accepté de répondre à mes interrogations, où, patiemment, il m’avait appris à semer, puis à observer les petits cèdres après la fonte des neiges – je m’apercevais des merveilleux changements qui étaient survenus.
    C’était incroyable comme la terre n’avait plus la même consistance. Elle était moins friable, moins aride, plus vivante. L’air aussi avait changé, il était moins sec, comme chargé de rosée. Des petits insectes bourdonnaient partout. On entendait mille et une roucoulades d’oiseaux alors que jadis seuls quelques chants de moineaux solitaires réveillaient le silence. Maintenant qu’il y avait des cèdres, des milliers d’oiseaux étaient revenus habiter la montagne. Et partout, véritables tableaux de lumière, des fleurs de toutes les couleurs donnaient au sol une gaieté nouvelle.
    Toutes ces découvertes me ravissaient et je n’arrêtais pas de caresser les aiguilles des cèdres que je croisais sur mon chemin. Peut-être que j’avais planté celui-ci ou alors celui d’à côté… Mais qu’importe, ils étaient tous aussi importants, extraordinaires.
    Au bout de deux heures de marche, une petite maison en pierre m’apparut brusquement. Des pierres rondes, encastrées les unes dans les autres, un peu comme celles des châteaux de Nabil. La maison n’était visible que lorsqu’on était devant elle. Bâtie dans les rochers, cachée par les cèdres, c’était un véritable miracle de la découvrir. En m’approchant de plus près, je vis un enfant blond. Nabil ! Le temps ne l’avait pas effleuré. Tranquillement, il construisait un muret, comme jadis.
    — Nabil !
    L’enfant releva la tête et je plongeai dans ses yeux… Verts ! Exactement du même vert que tous ces cèdres qui nous entouraient. Non, ce n’était pas Nabil, mais il lui ressemblait étrangement ! L’enfant courut se réfugier dans la maison. Et bientôt, je vis apparaître un homme qui le portait dans ses bras. Cette fois, c’était bien lui. Ses yeux bleus étaient toujours aussi bleus et son visage encore plus tanné de soleil. Il me reconnut et dit à son fils :
    « C’est elle ! C’est elle qui m’a aidé à planter les cèdres. »
    L’enfant me sourit et me montra du doigt le petit cèdre qu’il était en train de protéger lorsque je l’avais surpris en arrivant. Lui aussi s’était mis à la tâche. C’est vrai que son père avait son âge quand il avait commencé.
    — Tu vois, il a appris à construire des châteaux de pierres.
    Nabil était tout fier d’avoir transmis son savoir à son enfant. Dans ces cas-là, que peuvent dire les mots ?
    Je regardai le petit, son père, toute cette montagne recouverte de cèdres et me dis que non, le Liban n’avait vraiment rien à craindre. Si certains hommes savaient détruire, d’autres étaient là pour veiller à la valeur des choses.
    Et qu’importe le nombre quand il suffit de deux mains pour enraciner un pays.

 

Désirée Sadek Aziz
L’enfant des cèdres
Paris, Albin Michel, 1995
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