Côté coeur

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    Si tu viens à passer par la Cité Fleurie, cherche pas les fleurs, t’en trouveras pas !
    La seule fleur de la Cité, c’est Anissa.
    Quand on sera grands, on se mariera tous les deux, Anissa et moi.
    En été.
    Le jour où la nuit est la plus petite de l’année.
    « Solstice d’été » il s’appelle, le jour le plus long.
    On habitera une grande maison avec jardin.
    J’y planterai des milliers de fleurs sauvages. Des roses, des tulipes et toutes celles dont je ne connais pas encore le nom.
    Des fleurs, y en avait aussi à la Cité Fleurie.
    Il y a longtemps.
    Dans l’ancien temps. Lorsque Papa était petit.
    J’ai bien du mal à l’imaginer enfant, mon père.
    Il m’a montré des photographies. Elles ne lui ressemblent plus. Ses yeux ne sont plus les mêmes. Son regard a changé. Il est devenu un autre.

 

    J’ai essayé de voir si je deviendrais aussi un autre quand je serai vieux. Je me suis dessiné une moustache comme celle de mon père. J’ai échangé nos casquettes et je suis allé chez Anissa.
    C’est sa grand-mère qui a ouvert la porte.
    Sans hésiter, elle m’a dit :
    « Anissa n’est pas là, François ! Si tu veux lui parler, elle sera de retour à quatre heures. »
    J’étais vachement content qu’elle m’ait reconnu, Même Nadjati. Je n’aimerais pas être un autre lorsque je serai grand.

 

    Mon père, il n’aime pas les Bougnoules. C’est comme ça qu’il appelle les émigrés. J’aime pas ce mot dans sa bouche. Il y a des mots qui sentent bon comme les fleurs et d’autres qui puent autant que le caca de chien.
    Avec Anissa, on s’amuse parfois à chercher dans le dictionnaire des mots fleurs et des mots caca-de-chien.
    « Adagio, étoile, fontaine, joie, meringue, soleil, tango, vagabond » sont des mots qui sentent bon.
    « Aveulir, Chinetoque, gale, génocide, haine, pustule, tréponématose, vacuité » sont des mots qui puent.
    Les étrangers, Papa dit qu’il y en a trop.
    Dans la Cité, dans la ville, en France, ailleurs… Qu’ils sont partout.
    « Ils font des enfants comme les lapins », qu’il dit mon père. Cela veut dire beaucoup, m’a expliqué mon maître, Monsieur Filippi.
    Avec Anissa, lorsqu’on sera grands, on fera des enfants comme les lapins. Ma mère et mon père, ils n’en ont fait qu’un. C’est moi.

 

    Maman est partie lorsque j’étais bébé.
    Depuis, on se voit lorsqu’elle y pense…
    C’est pas souvent.
    Je la rêve parfois en dormant.
    Elle ressemble à un ange.
    Je me réveille alors en pleurant.
    Doucement.
    J’arrive pas à lui en vouloir.

 

    J’ai été voir dans le gros dico la signification d’« AMOUR ». Voilà ce qu’il dit, le Petit Robert :
    « Disposition favorable de l’affectivité et de la volonté à l’égard de ce qui est senti ou reconnu comme bon, diversifiée selon l’objet qui l’inspire. »
    Ma tête n’a rien compris… Pas étonnant que ce soit compliqué pour les adultes ! Comme le dit Même Nadjati, faudrait toujours s’en tenir côté cœur. Avec Anissa, c’est simple…
    On s’est déjà embrassés six fois.

 

Rascal ; Stéphane Girel
Côté cœur
Paris, école des loisirs, 2000

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