Lalita

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      En ce jour de rentrée des classes, la pluie glissait des nuages, cascadait comme une source et tombait sur la terre en faisant de l’écume.
     Elle jouait de la musique sur la route, tic tic tic toc, et sur le toit du bus qui m’emmenait à l’école, tic tic tic.
     Sur les chemins, elle se transformait en ruisseau chantant la la li, et les champs devenaient des étangs. Le bus a freiné en soulevant une gerbe d’eau. Et la cour de l’école était une mare verte, en ce jour particulier. J’avais ma jupe plissée bleue, mon ardoise et mon lunchy bag avec mon déjeuner dedans.
     Dunga m’attendait sous l’arbre. Elle portait le même uniforme que moi. Les garçons jouaient au ballon en poussant de grands cris. J’aurais bien voulu courir aussi en faisant des éclaboussures, mais les garçons ne veulent pas qu’on joue au ballon avec eux. Nous sommes trop peu nombreuses et ils forment une équipe. Nous sommes restées sous le banian. J’avais une grande nouvelle à annoncer à mon amie. Un secret.
     J’ai fait signe à Dunga de venir tout près. Elle a approché son oreille de ma bouche. Autour de nous, les garçons couraient, l’eau faisait de la brume et nos jupes étaient un peu plus bleues.
     Le buffle s’est mis à patauger. Le petit oiseau qui se tenait entre ses cornes pour se faire transporter gratuitement serrait bien le bec à cause des gouttes.
     C’était toutes les fins d’été la même histoire. La mousson qui s’abattait sur les champs et les maisons. J’ai dit à mon amie la nouvelle de ce jour particulier. Personne d’autre ne saurait jusqu’à l’heure de la sortie. Mais je vais vous la dire.
     Il faut que vous sachiez que nous sommes trois filles à la maison.
     Maman travaille dans un grand bureau : elle répond au téléphone aux gens du bout du monde. Dès que l’un d’eux a un problème avec sa ligne, c’est maman qui lui dit : « Ne vous inquiétez pas, on règle ça. » Et la personne du bout du monde est bien soulagée.
     Papa travaille aussi dans un bureau : il tape sur un clavier d’ordinateur et les informations qu’il pianote font le tour de la Terre.
     Mes sœurs sont au collège, elles vont travailler bientôt.
     Ma grand-mère habite avec nous, mais elle ne travaille pas. Elle garde la maison.
     Jusqu’à ce jour, mes parents étaient bien embêtés parce qu’ils n’avaient pas de garçon.
     Pour la naissance de l’aînée, grand-mère avait dit : « La prochaine fois, il faut un garçon, il fera des études et deviendra riche ! » Pour la naissance de la deuxième, elle a dit : « Ça suffit comme ça ! » Elle était en colère.
     Maman était triste et papa très ennuyé. Il voulait un garçon qui jouerait au football et serait un champion. Quand je suis arrivée et qu’on a dit à grand-mère que le nouveau bébé, c’était moi, Lalita, elle a refusé de me regarder : « Ce n’est pas un petit prince ! » Elle n’a pas voulu dire mon nom. Maman dit que je suis sa petite princesse quand même, la princesse Lalita. Et ça me console un peu.
     Mais ce jour-là était vraiment un bon jour. Il se préparait un événement considérable : j’allais avoir un petit frère.
     Maman s’était levée très tôt, elle avait préparé les chapatis et les lentilles, et elle avait dit : « Le moment est arrivé ! » Et son air était mystérieux, un peu inquiet et souriant à la fois.
     Elle m’avait serrée contre elle. Sur son ventre, soudain, une petite bosse s’était formée sous le tissu, elle me chatouillait l’oreille.
     Maman a dit : « C’est son pied ! » et papa a dit : « Ce sera un fameux gardien de but ! »
     Et quand ils sont montés sur la moto-taxi, je suis montée dans le vieux bus, en ce jour particulier.
     Notre institutrice nous a interrogés sur les verbes irréguliers, sur les mathématiques et sur l’hygiène. Mais moi j’avais la tête ailleurs. Dunga me regardait avec des yeux brillants en mettant son doigt sur sa bouche pour montrer qu’elle ne dirait pas le secret de ce jour particulier.
     Pendant qu’on mangeait nos lentilles, je l’ai quand même dit à ma voisine de table, qui l’a dit à Pop, qui l’a dit à Asim et à Vik et à Gopal. Et quand on s’est levés pour la récréation, les garçons et les deux filles de notre classe m’ont entourée d’une ronde en faisant les signes du bonheur, et Gopal a crié : « Elle va avoir un petit frère ! »
     Et l’institutrice est venue vers moi. « Un petit frère, félicitations ! Comment va-t-il  s’appeler ?
     — Raja.
     — Mais c’est un prénom de roi ! »
     J’ai fait oui avec la tête. Ce sera notre petit prince.
     Il pleuvait sur le toit du bus qui me ramenait au centre-ville. L’eau faisait un solo de percussions, tac ti ti ta. Et les voyageurs disaient « pani, pani », ce qui veut dire « eau, eau ». Et je disais « water, water », parce que j’apprends les langues.
     Le vieux bus a roulé sur les épis de maïs, il a évité les chèvres et les vaches. Il trompetait et l’eau caracolait sur son toit.
     C’était vraiment un beau jour, ce jour particulier de mousson. L’apothicaire avait dit qu’il était bon non seulement pour la rentrée, mais pour tous les événements. Et le dieu singe, dont l’image clignotait sur le tableau de bord du bus, hochait la tête. Sur les toits, les singes faisaient des signes d’approbation.
     Il était trois heures et le bus roulait toujours vers l’hôpital. Dunga était rentrée chez elle, j’étais seule à l’avant avec mon lunchy bag vide. Mais je n’étais pas triste comme les autres jours.
     J’allais avoir un petit frère.
     Il jouera au ballon avec papa, mon petit frère. Il deviendra un champion et aussi un scientifique. Grand-mère sera satisfaite, maman sera tranquille, papa sera fier et mes sœurs aussi.
     Nous donnerons une fête pour célébrer sa naissance. Les voisines apporteront des cadeaux, et les tantes, les oncles, les cousins viendront du Nord et du Sud avec des gâteaux de riz sucré. Je lui apprendrai des jeux, à mon petit frère.
     Pour l’instant, comme il n’y a pas d’autres filles dans notre rue, je joue toute seule pendant que mes sœurs font leurs devoirs et le travail de la maison. Je joue à l’histoire qui ne finit jamais, c’est moi qui l’ai inventée.
     Avec mon petit frère, je jouerai au ballon.
     Maman est allée à l’hôpital il y a quelque temps pour faire la photo à échos de son ventre et pour être sûre que c’était bien un garçon qu’elle attendait. Mais mon petit frère se tenait bien caché, à l’abri dans le ventre rond de maman, et l’infirmière n’a pas pu le voir en entier sur son écran. Comme il se tenait fléchi comme un gardien de but, ce ne pouvait être qu’un garçon !
     Ça pleuvait encore et encore, et le vieux bus soulevait des gerbes d’eau. Les habits des passantes devenaient d’un rose plus vif et les passants relevaient les jambes de leur pantalon. Seuls les conducteurs de rickshaws ne faisaient pas attention à la pluie et roulaient au milieu des flaques sans ralentir. Le vieux bus s’est arrêté devant l’hôpital. En un clin d’œil, la pluie a cessé. La vapeur est montée, la terre a bu l’eau et la chaleur est arrivée. On dit que c’est bon signe. Dans quelques minutes, j’allais connaître mon petit frère.
     Mes sœurs et ma tante m’attendaient dans le hall. Elles ont crié : « Chambre 127 ! » et on a couru dans le grand couloir. Derrière la porte, il y avait plusieurs lits. Dans le dernier, maman était allongée avec le petit berceau tout près d’elle et papa de l’autre côté. J’ai couru jusqu’au berceau. « Il est là, mon petit frère ! »
     Papa et maman faisaient un sourire timide. Grand-mère n’était pas là.
     D’abord, je n’ai vu qu’une touffe de petites plumes sombres sur l’oreiller. C’était ses cheveux. Ses yeux étaient fermés. C’est un peu bizarre les nourrissons, tout petit, un peu rouge, ce n’est pas comme les bébés. Mais ce qui était mignon, c’était les petites mains, posées sagement des deux côtés de la tête.
     L’infirmière me l’a mis dans les bras. Mon cœur battait très fort.
     « C’est Asharya, a dit maman.
     — Hé oui ! Cela veut dire Surprise. Dis bonjour à ta petite  sœur. »
     D’abord, je n’ai pas compris. J’ai regardé tout le monde. Mes grandes sœurs ont pouffé :
     « Ce n’est plus toi la petite dernière ! La petite princesse, maintenant, ce sera Asha… »
     Mes yeux m’ont piqué très fort, j’ai senti ma gorge se gonfler de larmes. J’ai bien serré les mâchoires. Je me disais : « Et le ballon ? »
     « Félicitations ! » s’est écriée l’infirmière, tout comme l’institutrice.
     Mais c’est à mes parents qu’elle parlait. « Votre fille sera très jolie ! »
     Mes parents se sont regardés, ils étaient fiers.
     Asharya, la petite Surprise, a ouvert ses yeux. Ils étaient sombres, cerclés de bleu. Elle a esquissé un sourire, son nez minuscule s’est froncé.
     J’ai éclaté de rire.
     Quand nous sommes rentrés à la maison, la voisine a apporté des gâteaux de riz sucré.
     Grand-mère était partie vivre chez sa fille qui n’a que des garçons.
     Les gâteaux étaient très bons. Le petit singe en a mangé.
     Avec ma petite sœur, nous jouerons bientôt à l’histoire qui n’en finit pas, à cache-cache et, pourquoi pas, au ballon. On formera une équipe et on marquera des buts.
     C’était vraiment un beau jour que ce jour particulier, le jour de la naissance de ma petite sœur. C’est la petite dernière, notre petite princesse, la princesse Surprise.
     La pluie qui s’arrête d’un coup, je vous l’ai dit, c’est toujours un signe de bonheur.

 

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Jocelyne Sauvard ; Anne-Laure Witschger
Lalita
Paris, Le Sorbier, 2009
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