L’oie en or

L´oie en or_1
Détends-toi, ne bouge plus et écoute – écoute attentivement l’histoire de cette petite fille nommée Rosalina qui vivait sur une vieille péniche branlante avec sa vieille tante bougon. Un jour qu’elle était en train de jouer dehors, quelque chose d’étonnant se produisit. De quoi pouvait-il bien s’agir ? Voyons si nous pouvons le découvrir !

 

♠ ♠ ♠

 

     Eh bien… Il pleuvait depuis plusieurs jours, et la petite Rosalina commençait à en avoir vraiment assez d’être cloîtrée dans la péniche. Aussi, quand la pluie cessa enfin, elle demanda à sa tante la permission d’aller jouer dehors.
     « Oui, mais ne t’éloigne pas trop, car ton dîner va bientôt être prêt », lui répondit sa tante en remuant une grande casserole sur la cuisinière.
     Rosalina chaussa donc ses bottes rouges étincelantes, enfila son imperméable, et sortit jouer dehors. Elle descendit et remonta les berges de la rivière en pataugeant à qui mieux mieux dans les flaques boueuses. Tout à coup, elle entendit cancaner bruyamment ; ce vacarme semblait venir d’un massif de grands roseaux en bordure de l’eau.
     Mais imagine sa surprise lorsqu’à cet endroit, elle découvrit une superbe oie en or ! Battant des ailes, celle-ci semblait très perturbée, car elle était prise dans un vieux filet de pêche. Quand elle vit approcher Rosalina, l’oie s’immobilisa et cessa de pousser des cris.
     « Oh, mon Dieu, pauvre petite ! ne t’inquiète pas ; je ne te ferai pas de mal », dit Rosalina d’un ton apaisant.
     Sur la pointe des pieds, elle se dirigea très lentement et prudemment vers l’oiseau de façon à ne plus l’effrayer. Elle lui caressa le cou, puis démêla très doucement le filet dans lequel elle était entortillée.
     Une fois libre, l’oie déploya ses superbes ailes en or et les fit battre en signe de gratitude et de soulagement. « Oh, merci beaucoup ! Comment pourrais-je te récompenser de m’avoir sauvé la vie ? » s’écria-t-elle, dansant de joie.
     Rosalina se mit à rire et à frapper dans ses mains.
     « Oui, je voudrais te remercier pour ce que tu as fait ; mais que puis-je t’offrir ? demanda l’oie.
     — Tes plumes sont magnifiques ! dit Rosalina. Peut-être pourrais-tu m’en donner une ?
     — Quelle bonne idée ! » répondit l’oie. Et, retirant une plume scintillante de son poitrail doré, elle la tendit à la petite fille. « Si tu veux la vendre, tu en tireras plusieurs pièces d’or », ajouta-t-elle.
     Rosalina leva la plume face à la lumière, et elle se mit à scintiller.
     « Merci beaucoup ! » dit-elle à l’oie en souriant.
     Alors, ouvrant ses ailes, cette dernière s’éloigna dans un bruissement d’ailes.

 

     Rosalina revint chez elle à toutes jambes.
     « Tata ! Tata ! » appela-t-elle en arrivant à la péniche.
     Comme sa tante était plutôt bougon et malheureuse ces derniers temps, elle espérait que la plume lui procurerait un peu de gaieté.
     « Qu’y-a-t-il, Rosalina ? Pourquoi tout ce boucan ? lui demanda sèchement sa tante. Et où étais-tu passée ? Ton dîner refroidit. »
     Rosalina descendit en courant à la cuisine. Toute excitée, elle raconta à sa tante l’histoire de l’oie en or. « Et regarde ce qu’elle m’a donné pour me remercier ! » s’écria-t-elle en brandissant la plume en or. Rosalina avait cru faire plaisir à sa tante, mais celle-ci semblait juste en colère.
     « Petite sotte ! gronda-t-elle, tu n’as qu’une seule plume ? Pourquoi ne lui en as-tu pas demandé plus ? Nous pourrions être si riches que nous n’aurions plus jamais à nous inquiéter de l’argent.
     — Je suis désolée, Tata ! dit Rosalina en se mettant à pleurer. Si tu veux, je vais essayer de retrouver l’oie et lui en demander davantage. Si je le lui demande gentiment, je pense qu’elle me donnera une autre plume.
     — Eh bien, vas-y vite, et rapportes-en autant que tu pourras. Dépêche-toi, sans quoi l’oie sera partie », dit-elle.
     Et tandis que la petite fille s’éloignait, sa tante la suivit discrètement. Rosalina remonta le sentier en courant jusqu’à ce qu’elle aperçoive l’oie qui flottait tranquillement sur l’eau.
     « Chère belle oie, reviens, s’il te plaît ! J’ai besoin de ton aide », appela-t-elle. Rapide comme l’éclair, l’oiseau se mit aussitôt à voler dans sa direction. Mais au moment où elle se posait, la tante de Rosalina, semblant surgir de nulle part, l’attrapa avec un filet.
     « Je t’ai eue ! s’exclama-t-elle triomphalement.
     — Oh non ! Que fais-tu, Tata ? s’écria Rosalina. Ne fais pas de mal à l’oie, s’il te plaît !
     — Je l’attrape pour que nous puissions lui prendre toutes ses plumes », répondit la vieille femme. Et, fourrant la pauvre oie sous son bras, elle ignora les protestations de Rosalina et retourna à la péniche en toute hâte. Là, elle emporta la malheureuse oie dans la cuisine et s’empressa de lui arracher toutes ses plumes. Le temps que Rosalina arrive à la péniche, l’oie était complètement dénudée, et sa tante souriait en contemplant le gros tas de plumes en or sur la table.
     Les larmes se mirent à ruisseler sur les joues de Rosalina tandis qu’elle prenait l’oie dans ses bras.
     « Je suis tellement désolée, murmura-t-elle en caressant doucement le cou de l’oiseau.
     — Rosalina, je veux que tu prennes bien soin de cette oie, lui ordonna sa tante. Et quand ses plumes repousseront, nous pourrons de nouveau la plumer. Plus jamais nous n’aurons de soucis d’argent ! »
     Et elle se frotta les mains avec avidité.
     Rosalina s’occupa donc de l’oie avec amour en veillant de près à ce que sa tante ne puisse l’approcher. L’oie récupéra petit à petit de cette terrible expérience, et, au fil des jours et des semaines, ses plumes se mirent à repousser.

 

     Un jour, la tante de Rosalina décida qu’il était temps de la plumer de nouveau.
     Elle demanda donc à sa nièce de lui amener l’oiseau, triomphant à la pensée de l’argent qu’elle serait bientôt en train de dépenser. Mais quand elle le vit, elle fut très en colère ; ses plumes n’étaient plus dorées, mais d’un blanc duveteux.
     « Une fois que toutes mes plumes en or ont été arrachées, elles sont seulement blanches quand elles repoussent, expliqua l’oie. Tu ne peux donc plus te servir de moi pour t’enrichir ! »
     Et sur ces mots, elle s’envola tout droit par la fenêtre en faisant un coin-coin d’adieu à Rosalina. En la regardant disparaître parmi les nuages vaporeux qui flottaient très haut dans le ciel, la petite fille se sentit tellement heureuse que l’oie soit libre !

 

♠ ♠ ♠

 

     Quand nous sommes avides,
nous devenons malheureux, car nous avons le sentiment de ne jamais avoir assez.
Le sage apprécie tout ce qu’il a
et est reconnaissant de tout ce qu’on lui donne.

 

 

Dharmachari Nagaraja
Histoires d’ailleurs : Petits contes de sagesse bouddhiste
Paris, Le Courrier du Livre, 2008
Publicités