Comment puis-je m’absenter, je suis enseignant !

Comment puis-je m´absenter, je suis enseignant_1

 

On ne peut rien enseigner aux autres.
On peut seulement les aider à chercher à l’intérieur d’eux-mêmes.
Galilée

 

     Au début des années quatre-vingt-dix, je travaillais avec un groupe d’étudiants des deuxième et troisième années du secondaire, qui n’étaient qu’aux niveaux des deuxième et troisième années du primaire pour la lecture.
    Je luttais contre le découragement, et je travaillais avec eux, essayant d’enseigner à ces jeunes qui avaient pratiquement abandonné tout espoir de réussir à l’école. Au mieux, ils venaient aux cours sporadiquement. Je crois que plusieurs d’entre eux n’y venaient que parce que la plupart de leurs amis s’y trouvaient cette journée-là, plutôt que dans l’espoir d’y apprendre quelque chose.
    Côté attitude, c’était un désastre.
    La colère, le cynisme, le sarcasme et la certitude d’un échec, d’être ridiculisés ou rabroués constituaient la majeure partie de leur discours.
    J’ai essayé d’enseigner en petits groupes et individuellement, et je dois admettre que les résultats n’étaient pas fameux, dans la plupart des cas. Oh ! Il y en avait quelques-uns qui semblaient réagir plus positivement à l’occasion, mais il était impossible de prévoir quand cette attitude marginalement positive disparaîtrait, pour être remplacée par de la maussaderie ou par un sursaut de colère inexplicable.
    Un autre de mes problèmes, c’était le fait qu’à cette époque il n’y avait presque pas de matériel de rattrapage pour les étudiants du secondaire si faibles en lecture. Ils voulaient lire sur les relations, les fréquentations, les sports et les automobiles…
    Les jeunes considéraient mes lectures trop enfantines et dépassées. Malheureusement, les lectures plus intéressantes étaient beaucoup trop difficiles pour leur niveau et n’auraient apporté que de la frustration. Plusieurs d’entre eux se plaignaient continuellement du genre de lecture. José, un garçon grand et maigre avec un fort accent, résumait la situation en disant : « Tu sais, prof, c’est plate. Et stupide. Pourquoi on doit lire ça ? »
    Une petite idée commençait à germer dans ma tête. J’ai demandé au directeur de mon service comment rédiger une proposition afin d’obtenir l’autorisation pour un projet d’enseignement, un projet pilote qui durerait les six derniers mois de l’année scolaire. Le projet était simple et il a bien réussi !
    J’ai « engagé » mes étudiants comme enseignants de lecture. Je leur ai dit que l’école élémentaire du voisinage avait des étudiants des première, deuxième et troisième années qui avaient besoin d’aide pour la lecture. Quiconque voudrait m’aider avec ces enfants, pourrait faire ce travail pendant les cours. J’ai proposé :
    « En fait, cela remplacera, pendant deux heures, notre période de classe ensemble. Nous n’aurons qu’à nous rendre là-bas chaque jour et à travailler avec les enfants de cette école. Vous devez savoir que si vous ne vous présentez pas, notre accord ne sera point validé. Et il faut aussi que vous compreniez qu’un jeune enfant sera très déçu si vous êtes son enseignant et que vous ne vous présentez pas, ou si vous ne travaillez pas soigneusement avec lui. Vous aurez une grande responsabilité ! »
    Tous mes onze étudiants, sauf un, ont sauté sur l’occasion de faire partie de ce programme. Celui qui avait refusé a changé d’idée après une semaine, quand il a entendu les autres étudiants raconter combien ils aimaient travailler avec ces jeunes enfants.
    Les jeunes de l’élémentaire étaient reconnaissants de l’aide, mais plus encore de l’attention que leur portaient ces grands de leur propre quartier. Ils voyaient en eux des héros. Chaque étudiant avait la responsabilité de deux ou trois plus jeunes. Et ils ont travaillé, en leur faisant la lecture de petites histoires et en leur demandant également de lire à haute voix et de faire des dessins au sujet des contes.
    Mon but était de trouver un moyen de motiver mes étudiants à lire des livres adaptés pour des jeunes. J’ai pensé que si je pouvais les amener à lire ce matériel, et le lire régulièrement, ils finiraient certainement par s’améliorer. Et il s’est avéré que j’avais raison ! À la fin de l’année, les examens ont montré que la plupart d’entre eux s’étaient améliorés de un, deux et même trois niveaux de lecture !
    Le changement le plus spectaculaire s’est produit dans l’attitude et le comportement de mes étudiants. Je ne m’attendais pas à ce qu’ils s’habillent mieux, ni à ce qu’ils soient plus soignés. Mais j’ai pu constater tout cela… Je ne m’attendais pas non plus à ce que le nombre de batailles diminue, ni une si grande augmentation de présences aux cours. Mais…
    Un matin, alors que j’entrais dans l’école par le parc de stationnement, j’ai vu José se diriger vers la porte. Il avait l’air un peu malade.
    « Qu’y a-t-il, José ?, ai-je demandé. On dirait que tu as mal à la tête. »
    Cet étudiant était le deuxième du groupe pour son manque d’assiduité.
    « Oui, je crois que je ne me sens pas très bien, prof ! », a-t-il répliqué.
    « Mais pourquoi es-tu venu ici aujourd’hui ? Pourquoi n’es-tu pas resté à la maison ? » lui ai-je demandé.
    Sa réponse m’a abasourdi. « Tu sais, je ne pouvais pas m’absenter aujourd’hui. Je suis un enseignant ! J’aurais manqué à mes étudiants, non ? »
    Il a souri et est entré dans l’école.

 

Hanoch McCarty
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