Papy des lucioles

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     Quand j’étais petit, il était chouette Papy. Mais depuis qu’il habitait aux Mimosas, il n’était plus le même ! Il ne disait presque rien et il avançait en traînant les pieds sur le gravier.
    Souvent, Papa et Maman discutaient avec Mamie. Moi, je devais me promener avec Papy. Je ne me sentais pas à l’aise dans le parc. J’avais entendu deux infirmiers dire que Papy avait eu une attaque. Alors, je ne restais pas trop près de lui. Mais pas trop loin non plus. Au cas où on nous attaquerait…
    Ce jour-là, Papy a dit : “Le vent pique au nez. C’est un temps à lucioles… Tu veux en voir ? Je sais où il y en a.”
    Je n’ai pas eu le temps de répondre que ça ne m’intéressait pas.
    Papy m’a pris la main et il m’a entraîné à l’extérieur du parc ! Nous avons marché longtemps. Papy marchait vite et ça m’a étonné. Je comptais les chemins pour m’y retrouver : un sentier à gauche, deux à droite, un chemin à gauche, un autre à droite… Et puis on est entré dans un champ et, comme je ne m’y retrouvais plus, j’ai arrêté de compter.
    Papy était tout guilleret. On aurait dit que désormais tout le faisait rire. Je ne le reconnaissais plus. Alors j’ai fait semblant de rien et j’ai ouvert le livre que j’avais en poche. Papy était à quatre pattes. Je me suis dit : ou il cherche ses lucioles, ou il est devenu vraiment gaga, mon papy…
    Il m’a fait un clin d’œil pour que je vienne près de lui. Dans les herbes, il y avait plein de bestioles. Papy les prenait sur son doigt et il me disait des noms bizarres en les montrant. Soudain, j’ai reconnu Tradar, le héros de mes mangas. Je croyais que c’était un animal imaginaire. Mon papy a dit que non, que c’était un scarabée Asemum atriatum.
    Puis Papy a dit : “Regarde. Là-bas, il y a un creux. C’est sûrement une vallée. Qu’est-ce qu’on trouve au fond des vallées ?”
    J’ai réfléchi. Je ne savais pas trop quoi répondre. Papy m’a laissé un peu chercher. À tout hasard, j’ai répondu :
    “Des autoroutes ?”
    Papy a éclaté de rire.
    “Tu es bien un gamin de la ville, toi !”
    Puis il a ajouté en me pinçant gentiment la joue :
    “Au fond des vallées, on trouve des rivières et des ruisseaux. Allons-y !”
    Sur le chemin qui conduisait à la rivière, nous sommes passés devant une ferme. Papy m’a chuchoté à l’oreille :
    “Reste près de moi, on va s’amuser.”
    Derrière un petit talus, il y avait un troupeau d’oies. Discrètement, Papy a soufflé dans ses mains. Un drôle de bruit en est sorti et les oies, étonnées, se sont mises à cacarder. Hé oui ! les chiens aboient, les vaches meuglent et les oies cacardent. C’est mon papy qui me l’a dit.
    Mon papy était métamorphosé. Finalement, je passais une chouette journée !
    Après les oies, on a cherché des champignons. J’ai vu des chanterelles et des trompettes-de-la-mort. Papy m’a dit qu’on pouvait les manger ! On a aussi lancé des petites “ailes d’érable” qui s’en allaient très loin dans le vent et on a fait une partie de cache-cache dans les ruines d’une ferme abandonnée. Et d’autres trucs encore. On a même vu un “bousier” qui poussait sa boule de je-vous-dis-pas-quoi…
    Il y avait bien une petite rivière en bas du chemin. Au bord de l’eau, Papy a sorti un canif de sa poche. Il a coupé des petites lianes et, moi, j’ai ramassé des morceaux de bois bien plats. Papy a lié le tout ensemble. Ensuite, on a coincé notre construction entre des cailloux, au-dessus de l’eau. Le courant a entraîné les petites pales et ça a commencé à tourner à toute vitesse : mon premier moulin à eau !
    Puis on a inventé un jeu terrible : le pomme-basket ! C’est pas facile ! Un joueur très agile et très sportif doit monter dans l’arbre tout seul, sans qu’on l’aide, et viser la casquette de son papy avec des pommes. On gagne quand la casquette est pleine de fruits.
    “Tu trouves aussi que ce jeu est amusant, Papy ?”
    “Oui, et en plus, c’est toi qui l’as inventé !”
    “Il va peut-être falloir rentrer”, a soupiré Papy.
    Avec le canif, je sculptais un morceau de bois comme il me l’avait montré.
    J’ai dit à Papy que je ne voulais pas rentrer parce que je ne voulais pas qu’on l’attaque à nouveau. Il a fait des grands yeux étonnés :
    “Qu’on m’attaque ?”
    Alors j’ai expliqué que je savais ce que les grands me cachaient et que j’avais entendu ce que les infirmiers avaient dit. J’avais une boule dans la gorge comme quand j’ai envie de pleurer.
    Il a souri et puis il a posé sa main sur ma tête. Il m’a expliqué que j’avais mal compris. Une “attaque”, c’est un genre de maladie qu’il avait eue, mais, maintenant, il était guéri. Personne ne lui voulait du mal.
    Il faisait déjà un peu noir, mais nous n’avions pas peur.
    “Ça y est, c’est maintenant”, a murmuré Papy.
    J’ai mis ma main dans ses longs doigts secs qui sentaient les champignons, les pommes et la mousse des arbres et on a pris le chemin du retour.
    “Je suis fier de toi, tu es le meilleur des petits-fils”, a dit Papy.
    Moi, j’ai pensé dans mon cœur :
    “Le meilleur des papys, c’est toi mon papy chéri.”
    Je l’ai juste pensé. Je ne l’ai pas dit. Mais j’aurais dû.
    “Regarde Papy, au-dessus de ta tête, des petites soucoupes volantes !”
    “Ce sont les dernières de l’été.”

 

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 Tanguy Pay
Papy des lucioles
Tournai, La Renaissance du livre, 2003
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