Pas si vite, Songololo !

Pas si vite, Songololo_1
    Il y a beaucoup de bruit à la maison.
    Bébé Uzuti pleure. Adélaïde crie : « Rends-moi mon stylo, Mongi ! » Dans la maison à côté, le chien aboie après un passant. Et Maman se fâche : « Malusi, dépêche-toi de venir ici ! »
    Mais Malusi n’aime pas se presser. Il fredonne un petit air et met lentement son tee-shirt. Il joue encore un peu et enfile ses vieilles baskets. Ses très vieilles baskets… Autrefois, elles étaient à Mongi. Aujourd’hui, elles sont pleines de trous et elles sont à Malusi.
    Wouf ! Wouf ! Le chien continue d’aboyer.
    « Qui peut marcher si doucement ? se demande Malusi. Une personne âgée, sans doute. »
    Le chien n’aboie plus maintenant. Et il remue même la queue.

 

    La vieille dame qui s’approche et s’arrête de temps en temps pour se reposer sur sa canne, c’est Mamie Gogo, la grand-mère de Malusi.
    Gogo est vieille, mais sa peau brille comme une belle pomme. Ses mains sont larges, usées par le travail, mais douces comme la mousse.     
    Elle s’appuie sur les épaules de Malusi et dit : « Aujourd’hui, j’ai besoin de toi. »
    Malusi se tait et écoute attentivement : « Je dois faire des courses en ville. Pouh ! Ces gens en voiture et ces feus partout, ça ne me plaît pas du tout ! », dit Gogo.
    — Malusi va t’accompagner, Gogo, dit Maman. C’est un garçon, maintenant.
    Malusi n’aime pas se presser. Il marche un peu et puis s’arrête pour shooter dans une canette. Twang ! La boîte roule sur le trottoir.
    Mamie Gogo marche doucement derrière lui.
    Elle soupire : « Aïe ! Aïe ! Aïe ! » Elle est à bout de souffle quand ils atteignent l’arrêt de bus. Twang ! Malusi donne un dernier coup de pied et la canette atterrit sur la route. Le bus qui arrive l’écrase et ça fait Craac ! Malusi est ravi !
    « Arrête de rire et aide-moi, plutôt ! » dit Gogo.
    Malusi ne sait pas quoi faire. Faut-il tirer ou pousser sa vieille mamie ?
    Elle voit sa mine inquiète et rit : « Tiens ma canne, Malusi ! Je suis peut-être trop vieille pour shooter dans une canette mais je sais encore grimper dans un bus ! »

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    L’autobus est plein. Impossible de s’asseoir. Malusi reste contre Gogo. Elle a mis sa plus belle robe et il compte les couleurs du tissu : rouge, vert, rose, bleu, jaune, et orange. Le bus s’arrête et quelques personnes descendent. Malusi et Mamie Gogo trouvent une place près de la vitre. « Regarde, dit Gogo, comme les voitures vont vite ! »
    Malusi est incollable sur les voitures. Il reconnaît toutes les marques et les énonce tout haut : « Volkswagen… Ford… Morris… » Gogo est fière de son petit-fils. Malusi récite ainsi jusqu’à ce qu’ils arrivent en ville.
    Les voilà dans la rue principale, bruyante et animée.
    « Pouh, que de monde ! » s’exclame Gogo.

    La foule se presse autour d’eux. Malusi passe devant sa grand-mère. Il marche un peu et puis l’attend. Il se dit que Mamie Gogo paraît plus vieille, ici, en ville. Il patiente en regardant les vitrines des boutiques. Là, il s’arrête devant un magasin de jouets. « Oh, une petite Volkswagen ! »

    Puis c’est autour du marchand de chaussures qui vend des baskets en solde. Malusi regarde ses vieilles baskets et celles toutes neuves de la vitrine : rouge vif avec des bandes blanches sur le côté.
    « Qu’est-ce que tu regardes ? » demande Mamie Gogo lorsqu’elle arrive enfin à sa hauteur.
    — Les baskets rouges, répond Malusi. Elles sont belles, n’est-ce pas, Gogo ?
    La vieille dame observe les chaussures puis elle regarde les pieds de Malusi et claque la langue : « Tsst, ça, oui ! »

 

    Il faut traverser pour aller au bazar. « C’est à nous ! » s’exclame Malusi.
    Gogo semble affolée, alors il prend sa main et l’entraîne avec lui.
    Ils arrivent de l’autre côté quand le feu-piéton passe au rouge.
    « Oh ! ronchonne Gogo. Rouge ! Vert ! Ça change tout le temps ! »
    Dans le bazar, Mamie Gogo regarde sa liste de commissions. Elle doit acheter un peu d’épicerie, une nouvelle toile cirée, une tasse et un pot pour ranger ses haricots. Tout cela coûte cher. Gogo range son argent dans un petit sac qu’elle a épinglé à l’intérieur de sa manche. Il y est bien en sécurité.
    Bientôt, il faut traverser la rue encombrée de voitures. Le feu est vert. Malusi et Gogo se dépêchent. Ils passent devant  le fleuriste et le fripier. Tiens, revoilà le marchand de chaussures avec les jolies baskets si propres et si neuves ! Malusi colle son nez à la vitrine pour les admirer une dernière fois.
    « Allez, Songogolo, petit lambin, on y va ! » Songogolo, c’est le petit nom gentil que Mamie Gogo donne à Malusi.
    Mais au lieu de dépasser le magasin, Mamie Gogo y entre tout droit. Malusi regarde les chaussures de sa grand-mère. Elles sont aussi usées que les pneus d’une très vieille voiture.
    « Combien coûtent ces baskets dans la vitrine ? » demande Gogo.
    Le marchand la renseigne.
    « Voulez-vous les faire essayer à ce garçon », continue-t-elle.
    Malusi quitte ses vieilles chaussures et glisse délicatement ses pieds dans les baskets flambant  neuves. Le marchand tâte le bout de ses orteils. « Elles lui vont parfaitement », dit-il.
    Malusi est si heureux qu’il a du mal à se retenir de bondir. Il regarde Gogo avec un grand sourire.
    « Pouh ! » fait Gogo en sortant son argent. Elle compte et tend les billets. « Voilà ! Garde-les donc aux pieds », dit-elle à Malusi.
    Alors, Malusi range ses très vieilles baskets dans la boîte toute neuve.

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    Malusi avance fièrement.
    « Pas si vite, Songogolo », crie Mamie Gogo.
    À l’arrêt de bus, Mamie Gogo se repose. Malusi s’assoit près d’elle, les pieds posés sur le banc pour admirer ses belles chaussures.
    « Tu sais, Gogo, dit-il doucement, elles sont vraiment très jolies. »
    Gogo baisse les yeux, regarde ses vieilles chaussures et dit : « Oui, je suis bien de ton avis. Peut-être que si j’avais des baskets rouges avec des bandes blanches, je marcherai aussi vite que toi ! »
 

 

Niki Daly
Pas si vite, Songololo
Paris, Hachette Livre, 2001
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