Bintou quatre choux !

Bintou_1
      Je m’appelle Bintou et je voudrais des tresses. Mes cheveux sont courts et crépus et, surtout, je n’aime pas ma coiffure. Elle est moche et bête. Quatre petites touffes posées sur la tête !
     Bintou quatre choux !
     Parfois, je rêve que des oiseaux viennent habiter dans mes cheveux. Ce serait un nid vraiment doux pour leurs petits. Ils y dormiraient et y chanteraient leurs petits cui-cui !
     Mais, la plupart du temps, je déteste mes choux ! Je préférerais avoir des tresses. De longues tresses avec, au bout, des piécettes dorées et des coquillages nacrés.
     Ma sœur Fatou en a, et elle est très jolie. Quand elle se penche sur moi, je sens les perles de ses tresses sur mon épaule. Elle me demande :
     « Bintou, pourquoi pleures-tu ? »
     Je lui réponds :
     « Je voudrais tant être jolie comme toi. »
     Mais elle me rétorque :
     « Tu sais bien que les petites filles ne portent pas de tresses. Demain, je te referai des petits choux, si tu veux.
     — Pfiou ! Des petits choux ! C’est toujours comme ça ! »
 
     Ce matin, Grand-mère Soukeye vient au village pour le baptême de mon petit frère qui a huit jours. Maman m’envoie à sa rencontre. La voilà, dans son boubou bleu !
     Grand-mère Soukeye connaît tout. C’est ce que dit Maman. Elle pense que les vieux sont savants parce qu’ils vivent depuis longtemps et qu’ils ont appris plus que tous les autres. Alors, puisque Grand-mère sait tout, je lui demande pourquoi les petites filles ne peuvent pas porter de tresses.
     « Il y a très longtemps vivait une petite fille nommée Cumba, raconte Grand-mère en caressant ma tête. Elle ne pensait qu’à être la plus jolie. Chacune de ses amies l’enviait, et Cumba devint prétentieuse et égoïste. Alors les mamans décidèrent que les petites filles n’auraient plus la permission de porter des tresses. Elles passeraient ainsi plus de temps à apprendre et à jouer avec leurs amis. À partir de ce jour, Cumba porta des petits choux, comme toi. »
     Grand-mère se penche doucement à mon oreille et chuchote :
     « Tu sais, petite Bintou, quand tu seras grande, tu seras heureuse de te faire très jolie. Mais pour l’instant, tu es encore une petite fille. Tu auras des tresses en temps voulu. »
 
     Cette nuit-là, je rêve que j’ai grandi. J’ai seize ans et je porte des tresses avec, au bout, des piécettes dorées et des coquillages nacrés. Quand je tourne la tête, le soleil me regarde. Ma coiffure brille comme celle d’une reine ! À mon réveil je cours me regarder dans le miroir. Mais… zut ! je suis toujours Bintou, avec mes quatre petits choux !
♣♣♣
     Aujourd’hui notre cour est pleine d’invités dans leurs plus beaux boubous. Très tôt, Tante Safi a tondu le crâne de mon petit frère, et maintenant elle le présente à tout le monde. Papa murmure à Mansour, l’ancien, le prénom que Maman et lui ont choisi. Puis Mansour prononce une courte prière à l’oreille du bébé et il dit tout fort :
     « Son prénom est Abdou. »
     À présent, nous pouvons manger et faire la fête. Je goûte de l’agneau en sauce avec du riz, des boulettes de poisson qui me brûlent la langue, des beignets sucrés et des papayes. Je regarde les femmes réunies sous le manguier. Ma sœur Fatou est avec elles. Elle a mis de l’huile parfumée sur ses tresses pour qu’elles brillent. Et aussi, m’a-t-elle dit, pour les assouplir parce que ça tire beaucoup. Les amies de Maman ont des tresses avec des médailles dorées sur le front. Elles expliquent que c’est pour montrer aux enfants comment se coiffaient nos arrière-grand-mères. Cela a pris trois jours pour tresser les cheveux de Tante Aida. Elle a tellement de tresses que même ma sœur aînée Maty ne peut pas les compter toutes.
     Mariama, qui étudie à la ville, et son amie ont des tresses, elles aussi, qui leur arrivent à la taille. L’amie de Mariama n’est pas d’ici. Elle parle notre langue avec un petit accent. Quand je lui offre une papaye, elle me dit :
     « Je m’appelle Terry, et je viens des États-Unis. »
     Je lui demande si là-bas les petites filles portent des tresses.
     « Oui, souvent, me répond-elle. Et elles attachent de jolies barrettes de couleur sur chacune d’elles. »
     Comme elles doivent être jolies, les petites filles de son pays !
     Les femmes rient et secouent leurs têtes. Les perles de leurs coiffures chantent comme la pluie. Tout ce que j’ai, moi, c’est quatre petits choux, bêtes comme choux sur ma tête. Et ça me rend triste.
♣♣♣
     Je marche jusqu’à la plage, comme toujours quand je veux être seule. C’est si calme : j’entends juste les vagues, le vent dans les palmiers et les oiseaux qui chantent. Puis tout à coup… des cris !
     Je lève la tête et aperçois deux garçons qui s’agitent et appellent au secours. Leur pirogue est en train de couler. Je dois prévenir les pêcheurs, vite, vite ! Le chemin du village est large et facile mais j’irai plus vite en empruntant le raccourci par la brousse, même si personne ne le prend jamais car il est plein d’épines et de cailloux. Je cours aussi vite que je peux.
     J’arrive à la clairière et je crie :
     « Bouba et Yaya se noient ! »
     Les pêcheurs me suivent en courant et jettent une pirogue à la mer. Ils pagaient de toutes leurs forces. Ils lancent une corde aux garçons et les sauvent de la noyade.
     De retour au village, tout le monde me félicite. Tante Alimatou, la maman de Bouba et Yaya, m’offre des biscuits. Maman me dit :
     « Tu es une gentille petite fille. Si tu avais pris le grand chemin, tu serais arrivée trop tard. Tu leur as sauvé la vie. Nous allons te récompenser. Dis-nous ce qui te ferait plaisir. »
     Avant que j’ouvre la bouche, Fatou s’exclame :
     « Elle veut des tresses ! »
     Maman fait courir ses doigts dans mes cheveux, deux de mes choux se sont défaits tandis que je courais dans les buissons.
     « Alors, tu auras des tresses », dit Maman.
♣♣♣
     Cette nuit, je rêve que j’ai des tresses et que le soleil me regarde. Je vois une petite fille assise au pied d’un arbre. Des oiseaux jaunes et bleus ont fait leurs nids dans ses cheveux. Sa coiffure est si jolie que tout le monde vient la voir et lui sourit. Le soleil me quitte du regard et s’en va briller sur les plumes des oiseaux et sur la jolie tête où ils ont fait leurs nids.
     Au matin, Grand-mère Soukeye m’appelle dans sa chambre. Elle me demande de m’asseoir par terre, entre ses jambes. Elle frotte mes cheveux avec de l’huile parfumée.
     « Tu es une petite fille extraordinaire, murmure-t-elle. Ta coiffure doit l’être aussi. »
     Je dis à Grand-mère que Tante Awa doit venir me tresser cet après-midi, mais elle m’interrompt : « Chut, maintenant ! »
     Je sens ses doigts rapides et légers… Mais elle me refait ces horribles petits choux ! Je suis au bord des larmes. Je ferme les yeux très fort. Quand Grand-mère a fini, je ne veux pas regarder dans le miroir qu’elle me tend.
     « Ouvre les yeux, petite Bintou », dit-elle.
     Et quand je les ouvre, je vois des oiseaux jaunes et bleus dans mes cheveux. La Bintou quatre choux, à la coiffure moche et bête comme choux, s’est envolée. Dans le miroir, je vois une petite fille jolie comme tout.
     Je m’appelle Bintou. Mes cheveux sont noirs et brillants. Ma coiffure, légère et jolie. On m’appelle la petite fille aux oiseaux dans les cheveux. Le soleil me regarde et fait briller leurs plumes. Je suis heureuse.
 
 
Sylviane A. Diouf ; Shane W. Evans
Bintou quatre choux !
Paris, Éd. Gautier-Languereau, 2003
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