Nuage-d’Avril et les taches blanches du soleil

 

 

 

 

Nuage-d´Avril

 

 

       Il était une fois, dans une tribu souricière établie entre quatre rochers, parmi les buissons d’un flanc de colline, une jeune souris grise nommée Nuage-d’Avril. Elle n’était guère aimée : on l’estimait trop folle. En vérité, Nuage-d’Avril était affligée d’un grave défaut. Elle entendait sans cesse un bruit vague, une rumeur confuse, une musique infiniment ténue que personne, sauf elle, ne percevait. De temps en temps, dans la paix des herbes, elle levait la patte devant son museau, et le regard soudain perdu au loin disait à ses compagnes :
      ― Avez-vous entendu ?
      ― Non, répondaient les autres. Quoi donc ?
      ― Ce bruit joyeux, menu.
      ― Tu rêves, ricanaient ses sœurs.
      Nuage-d’Avril se taisait, mais n’en estimait pas moins, seule contre tous, que son bruit était indiscutable.

 

     Vint le jour où, durement moquée par ses voisines, elle se rebiffa et décida, pour prouver qu’elle n’était pas  l’écervelée que l’on croyait, de dénicher enfin la source de ce bruit. Elle s’en fut donc, flairant l’air, vers la vallée d’où il semblait venir. Elle trotta longtemps, découvrit au-delà des ordinaires territoires de chasse des rochers inconnus, des pentes insoupçonnées, des pièges, des fondrières. Elle ne s’en soucia guère, exaltée qu’elle était par cette rumeur qui enflait, plus elle allait, et qui se faisait plus précise, plus chantante.
      Après trois jours de galop harassant, elle parvint, dans un creux de verdure, au pied d’un buisson touffu. Derrière ce buisson elle sentit là, présente, à portée de regard, la source même du bruit enfin atteinte. Le cœur battant, elle écarta du bout du museau les feuilles luisantes. Elle vit, et s’émerveilla. Un ruisseau bondissant parmi les rocs, scintillant et vif : voilà d’où venait la musique.
      Nuage-d’Avril, éblouie, s’approcha du bord. Alors elle aperçut au milieu de l’eau, posée sur un caillou moussu, une grenouille. Elle salua avec respect cette créature inconnue.
      ― Comme tu dois être heureuse de vivre environnée par cette rumeur délicieuse ! lui dit-elle. Je donnerais volontiers la moitié de mon temps d’existence pour me trouver à ton côté.
      ― Tu peux aisément me rejoindre si tu le veux, lui répondit la grenouille. Prends appui sur tes pattes de derrière et bondis aussi haut que possible. Tu retomberas infailliblement près de moi.
      ― En vérité ?
      ― En vérité, coassa la grenouille.
      Nuage-d’Avril planta donc fermement ses pattes de derrière dans l’herbe humide de la rive, pelotonna son train, bondit, mais aussitôt hurla, tomba, dans une gerbe d’écume, parmi les vagues, se débattit, implora secours, se démena, parvint, râlant et crachant, à prendre pied sur la rive opposée. Elle haleta un long moment, reprit vie et, grelottant d’indignation autant que de terreur :
      ― J’ai failli me noyer ! cria-t-elle à l’impassible grenouille.
      ― Ce n’est pas là l’important, répondit l’autre.
      Nuage-d’Avril, scandalisée, se dressa, fulmina, brailla :
      ― Il s’en est fallu d’un brin d’herbe que je ne meure, par ton inqualifiable traîtrise, et tu oses prétendre qu’il n’y a là rien de grave ?
      ― J’ose le prétendre, répondit l’autre. Car le seul fait qui vaille est de savoir si quelque chose t’est apparu, à l’instant où tu parvenais au plus haut de ce bond ridicule qui t’a conduit où tu es.
      Nuage-d’Avril, stupéfaite, réfléchit un court instant.
      ― J’y pense, dit-elle, tout à coup radoucie. J’ai vu en effet quelque chose que la peur de la mort et ma rage contre toi m’avaient fait oublier. J’ai vu, le temps d’un éclair, des taches blanches dans le soleil.
      ― Voilà donc où tu dois aller, répondit la grenouille. Crois-en ma vieille expérience, je sais deviner les rares instants où se révèle clairement le but ultime des existences. Tu n’es venue sur terre que pour atteindre les taches blanches du soleil.

      

      Nuage-d’Avril resta un long moment muette, puis hocha la tête. Cet animal bizarre avait mille fois raison. Elle n’avait jamais désiré que cela : atteindre les taches blanches du soleil. Comment avait-elle pu perdre cette évidence ?
      Elle s’en fut donc droit devant elle, se demandant comment parvenir dans ce lieu inaccessible où elle devait aller. De longtemps elle ne fit halte que pour dormir et grignoter de rares pitances. Elle traversa ainsi d’innombrables saisons, survécut aux tempêtes, aux crocs ennemis, parvint enfin dans une profonde forêt, s’épuisa tant dans les broussailles qu’un soir, à l’orée d’une clairière, elle se sentit à bout de vie. Or, comme elle se couchait pour mourir, apparut devant son museau poussiéreux une souris semblable à elle, quoique plus vieille. Cette compagne inattendue la recueillit, la soigna, la nourrit. Après cinq lunes de bonne chère et de siestes quotidiennes :
      ― Je ne me suis que trop prélassée, dit un matin Nuage-d’Avril à sa vieille sœur. Il est grand temps que je reprenne ma route.
      ― Reste donc avec moi, lui répondit l’autre. Vois : je vis bien, mon territoire de chasse est infini, mes greniers sont pleins toute l’année. Tu pourrais vivre heureuse en ma compagnie.    
      ― Non, dit Nuage-d’Avril. Il me faut atteindre, avant de mourir, les taches blanches du soleil.
      ― Folie, gémit la solitaire. Sache que moi aussi, dans ma jeunesse, j’ai tenté d’aller où tu ne parviendras jamais. Un tel voyage est impossible pour les humbles souris que nous sommes. Sois raisonnable, et goûte, enfin, comme moi, à la paix du renoncement.
      ― Je ne désire pas la paix, répondit Nuage-d’Avril. Adieu, et sois bénie de m’avoir sauvée.

 

      Par un chemin secret connu de la vieille ermite, Nuage-d’Avril sortit donc de la forêt et parvint un matin au seuil de la grande prairie. À peine avait-elle cheminé d’une centaine de pas qu’elle découvrit, à demi dissimulé dans les hautes herbes, un énorme bison couché là, sur le flanc. L’animal haletait comme font les mourants. Son pelage était mité, son museau larmoyant. Nuage-d’Avril s’approcha, fit halte à deux pas de son souffle.
      ― Tu me sembles mal en point, belle bête, dit-elle. Puis-je quelque chose pour toi ? Le bison souleva péniblement une paupière et répondit :
      ― En vérité, la vie va bientôt me quitter si ne me vient aucun secours. Or, je crains fort qu’une personne ne soit assez bon pour m’offrir la médecine qu’il me faut.
      ― Que te faut-il donc ? Parle, et je te promets, foi de souris, de te sauver pour peu que je le puisse.
      ― Un œil de ta tête, voilà ce qui me redonnerait la vie, dit le bison. Or, je sais bien qu’en ce bas monde nul n’est généreux au point de se défaire par bonté d’un œil de sa tête ! Passe donc ton chemin, et laisse-moi mourir en paix.
      ― Un œil de ma tête ! gémit Nuage-d’Avril. Dieu du ciel !
      Elle s’assit, bouleversée, sur une motte de terre, renifla, réfléchit. Elle entendit alors une voix murmurer dans son cœur :
      « Quoi qu’il t’en coûte, il est indéniable que tu peux vivre borgne sans désagrément démesuré. Donc, si ton œil gauche peut sauver cet animal, il est juste que tu le lui donnes. »
      À peine avait-elle goûté ces paroles que, de son orbite, jaillit son œil comme un caillou lancé. Il alla se ficher sous la paupière du bison qui, aussitôt, bondit sur ses pattes et secoua son encolure, aussi fringant qu’aux plus beaux jours de sa jeunesse.
      ― Si je peux à mon tour quelque chose pour toi, dit-il à Nuage-d’Avril, je t’offre de bon cœur mon aide.
      Nuage-d’Avril lui dit où elle voulait aller. Le bison lui répondit que les taches blanches du soleil étaient hors de sa portée.
      ― Cependant, dit-il, je peux t’amener jusqu’au pied des Montagnes Rocheuses. Elles sont si loin d’ici que, de toute façon, tu ne saurais y parvenir seule. Agrippe-toi à ma fourrure, et dans trois jours nous y serons.

 

      Ainsi fut fait. Trois jours plus tard, le bison déposa sa bienfaitrice au pied des Montagnes Rocheuses, lui souhaita bonne chance et s’en retourna vers la vaste plaine.
      Nuage-d’Avril se mit alors à gravir ces monts démesurés, crevassés de gouffres, battus par les tempêtes. Elle s’échina, s’exténua, s’épuisa. Elle s’arrêta enfin, les pattes saignantes, sur un rocher pointu, leva la tête, contempla la cime. Elle la vit si lointaine qu’elle perdit tout courage.
      Elle se laissa glisser au pied du roc et poussa un cri de surprise : devant elle était un vieux loup couché, le museau entre les pattes.
      ― Qui es-tu, bête étrange ? lui dit-elle. Et que fais-tu là ?
      ― Je l’ignore, répondit l’autre. J’ai perdu la mémoire et le désir de vivre. Sans doute vais-je bientôt rejoindre mes ancêtres défunts. Tout ce dont je suis sûr (mais d’où me vient cette certitude ?) est qu’un œil de ta tête me rendrait la santé. Je n’aurai cependant pas l’outrecuidance de te le demander. J’imagine à quel point tu dois tenir à celui qui te reste.
      ― J’y tiens absolument, répondit Nuage-d’Avril, d’un ton si définitif que le vieux loup soupira et à nouveau parut se désintéresser du monde.
      « Il va mourir, se dit-elle, affolée. Honte sur moi si je ne le sauve pas, alors que je le peux ! »
      À peine cette pensée eut-elle germé dans son esprit que, de son orbite, jaillit son œil droit. Le loup au même instant soulevait sa paupière. Il sursauta comme si quelque gravier l’avait frappé et aussitôt se dressa, tout gaillard et impatient de vivre. Mais Nuage-d’Avril ne le vit pas : elle était aveugle.
      ― Je ne te quitterai plus, lui dit le loup. Je te conduirai partout, petite sœur, partout où tu voudras aller.
      ― Je veux aller dans les taches blanches du soleil, répondit-elle. Même si je sais que je ne pourrai jamais plus contempler leur lumière, je ne désire rien d’autre que d’aller où elles sont.
      Le loup lui répondit :
      ― Accroche-toi ferme à ma queue et partons à l’instant. Certes, je ne saurais atteindre ces lieux célestes, ils sont trop hauts pour moi, mais par la vie que tu m’as rendue je t’en rapprocherai autant que je pourrai.

 

      Il grimpa longtemps, le museau bas, sans prendre de repos. Il grimpa jusqu’aux neiges éternelles, grimpa jusqu’aux nuées, grimpa encore jusqu’à ne plus pouvoir poser une patte devant l’autre.
      ― Tu dois maintenant continuer sans moi, dit-il enfin, à bout de souffle. Le soleil est proche, je le vois, là, à quelques enjambées, pareil à une immense boule éblouissante. Il emplit presque le ciel. Va droit devant, petite sœur, je tombe !
      Il poussa un hurlement épouvantable. Nuage-d’Avril hurla aussi, se débattit, abandonnée dans une immensité sans bornes. Elle grimpa, grimpa jusqu’au-delà de ses forces, hissa une dernière fois sa patte au-dessus de son museau, perdit conscience.

 

      Quand elle s’éveilla, il lui sembla qu’elle sortait d’un songe. Elle s’ébroua, ouvrit les yeux. Miracle : elle voyait. Elle était parvenue au bout de son voyage. Elle était au cœur même du soleil. De majestueux oiseaux se tenaient autour d’elle et la contemplaient avec respect.
      Elle regarda son corps, lissa son poitrail et rit, émerveillée.
      Nuage-d’Avril n’avait plus rien d’une humble souris grise.
      Elle était devenue un aigle.

 

Henri Gougaud
L’Arbre aux Trésors
Paris, Ed. du Seuil, 1987

 

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