Bouki herbivore

 Bouki herbivore1

 

      Bouki était fatiguée, fatiguée de toujours, toujours courir après la viande. Est-ce que l’éléphant avait ce problème ? Les plaines et les collines étaient tapissées de fines herbes. Mamnier l’éléphant pouvait se nourrir tranquillement. Est-ce que l’hippopotame avait ce problème ? Il lui suffisait de sortir de l’eau. Partout, l’herbe poussait abondamment.
     Et Bouki l’hyène se dit un jour :
     « Hé ! Si tous ces animaux-là mangent de l’herbe, ça veut dire que ça doit être bon ! En tout cas, ça ne doit pas être mauvais. Et toute cette herbe du Bon Dieu, elle ne doit pas être faite uniquement pour Yeukk le taureau et toute sa famille, ni uniquement pour le mouton, ni pour la chèvre, cette vagabonde, qui passe tout son temps à pleurnicher. Moi aussi, je dois y avoir ma part. Je vais devenir herbivore. »
     Et Bouki l’hyène a passé toute la nuit à rêver à l’herbe qu’elle devait manger le lendemain.
     Vous savez que la nuit porte conseil et Bouki s’est réveillée en se disant :
     « Mais je ne vais pas me mettre tout de suite à brouter n’importe quelle herbe. Il faudrait que je sache quelle est l’herbe qui se mange et celle qui ne se mange pas. Que vais‑je faire ? Je vais aller demander conseil aux vrais mangeurs d’herbe. »
     Et sortie de sa maison dès l’aurore, Bouki marchait en reniflant le sable mouillé. Soudain, elle est attirée par des ombres, des ombres qui venaient jusqu’à ses pas. Bouki a levé la tête. Oh ! quelle surprise ! Il y avait devant elle Yeukk le taureau, Béy la chèvre et Koba l’antilope :
     — Vous ne sauriez mieux tomber. Vous allez pouvoir me renseigner. Vous savez ce que je cherche ? Je cherche de l’herbe, de la bonne herbe.
     — De l’herbe, mais pour quoi faire ? demanda aussitôt la chèvre.
     — Pour quoi faire ? Mais pour la manger !
   — Oh ! Bouki, nous craignons qu’il ne soit trop tard, trop tard pour toi de commencer seulement aujourd’hui à vouloir manger de l’herbe. Tu ne sais pas qu’il a été décidé depuis cette nuit que seuls les animaux qui ont des cornes ont le droit de manger de l’herbe ?
     — Faux ! Archifaux ! Le chien et le chat mangent bien de l’herbe, non ? Je les ai vus.
    — Sans doute, dit la chèvre, sans doute que le chien et le chat quelquefois mangent de l’herbe, mais cette herbe qu’ils mangent leur a été prescrite comme médicament, pour se purger et pour que leur sang circule mieux.
   — Ah bon ! Le chien et le chat mangent de l’herbe pour se soigner… Et l’hippopotame ? Est-ce que l’hippopotame possède des cornes ?
     — Bien sûr que l’hippopotame a des cornes, lui dit le taureau, mais elles sont petites, et il se peut qu’avec tes petits yeux d’hyène, tu ne puisses pas les voir.
     — Ah bon ! Même l’hippopotame a des cornes mais ses cornes sont petites… Et Mamnier l’éléphant ? Est-ce que l’éléphant possède des cornes ?
     — Bouki, tu voudrais te mesurer à l’éléphant ? lui demanda l’antilope.
     — Certainement pas, mais pas plus que moi, l’éléphant ne possède des cornes.
    — L’éléphant, lui dit l’antilope, l’éléphant est suffisamment fort, il est suffisamment puissant pour enlever ses défenses le jour qu’il le voudra et les planter au-dessus de ses grandes oreilles et s’en faire des cornes. L’éléphant peut donc manger de l’herbe tant que ça lui plaira.
     — Hum ! Même l’éléphant peut se faire des cornes quand ça lui plaît ? Et le chameau ? Geuleem le chameau dont la tête est plus laide que la mienne, est-ce que le chameau possède des cornes ?
     — Bien sûr, mais il les cache dans ses deux bosses.
   Et sur ces mots, les trois herbivores ont pris congé de Bouki qui est restée longtemps, longtemps, longtemps rêveuse. Puis elle a fait un demi-tour sur ses fesses et la voilà partie à la recherche de cornes. Bouki est partie vers le nord, là-bas du côté du grand fleuve. Elle a fini par trouver deux belles cornes plantées au-dessus d’une termitière, par un féticheur sans doute.
    Bouki les a enlevées prestement et s’en est allée chez Teugg le forgeron, qui s’apprêtait d’ailleurs à fermer sa boutique.
     — Teugg, je veux que tu me plantes ces cornes sur la tête.
     — Des cornes sur ta tête ? On n’a jamais vu ça, Bouki !
     — Mêle-toi de ce qui te regarde, forgeron. Il se peut que je sois une hyène d’une nouvelle espèce. Plante-moi ces cornes, te dis-je, au front !
     — Bouki, je suis désolé. Mais je n’ai même plus de clous.
     — Si tu n’as plus de clous, tu n’as qu’à en fabriquer. Fabriques-en douze !
     — Quoi ! Douze clous sur ton front ?
     — Il faut que les cornes tiennent, non ?
     — Je regrette, Bouki, mais le petit dort et je ne peux pas du tout le réveiller.
   — Si le petit dort, moi-même je pourrai m’occuper du feu et je le ferai certainement mieux que lui, coupa Bouki, en se jetant sur le soufflet qu’elle se mit à actionner.
     Teuf teuf teuf ! Teuf teuf teuf !
     Et Teugg le forgeron forgea les clous. Et Bouki présenta son front à Teugg qui lui planta les deux cornes. Et avant le premier chant du coq, Bouki était déjà sur le chemin qui mène à l’endroit où se rassemblaient les vrais mangeurs d’herbe.
     À son apparition, tout le monde fut ahuri :
     — Mais qu’est-ce que c’est que ce machin ?
     — Je suis une hyène d’une nouvelle espèce et qu’est-ce que vous attendez pour manger ?
     — Nous attendons que le soleil ait bu la rosée.
     Et tout le monde attendait.
    Le soleil entama la phase montante de son chemin du jour. Bouki s’approcha péniblement de Kewel la gazelle :
     — Kewel, Kewel, tu n’as pas mal à la tête ?
     — Non Bouki, je n’ai pas du tout mal à la tête. Tu aurais mal à la tête, toi ?
     — Non, non. C’était simplement pour parler.
     Et les rayons de soleil pesaient sur les clous de Teugg le forgeron. Et les clous pesaient sur les cornes de Bouki. Et les cornes pesaient sur le front de Bouki qui s’approcha en titubant de Yeukk le taureau :
     — Yeukk, tu n’as pas le vertige ?
     — Le vertige ? Ah non, Bouki ! Tu aurais le vertige, toi ?
     — Non, non. C’était simplement pour parler.
    Et le soleil continua sa course. Péniblement, Bouki s’approcha de Koba l’antilope.
     — Koba ! Koba ! Tu n’as pas le monde entier sur ta tête ?
     — Le monde entier sur ma tête ? Non, non, Bouki. Tu aurais le monde entier sur ta tête ?
     Personne n’a entendu la réponse de Bouki. Et quand le taureau a enfin donné le signal pour aller manger, Bouki n’a pas pu faire plus de trois pas. Elle s’est écroulée par terre, le crâne bouillant.
     Et c’est depuis ce jour qu’on raconte partout en Afrique que Bouki l’hyène, malgré sa bonne volonté, n’a pas pu devenir herbivore.
 

Mamadou Diallo
Mariama et autres contes d’Afrique de l’Ouest
Paris, Syros Jeunesse, 1998
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