Karim et la ville-poussière

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    Dans ce coin du monde, il y avait une ville. Une ville vivante. Avec des maisons et des figues dans les figuiers, des pastèques sur les marchés, des cruches qui tiennent toutes seules sur les têtes, des hommes couleur de désert, des femmes bleues habillées d’enfants qui se parlent autour du puits.
    Dans cette ville, il y avait une école avec des bancs, des cahiers, des livres, des rêves, et une myriade de prénoms sucrés que la maîtresse égrenait chaque matin :
    Khadija, Samir, Kamal, Ahmed, Abdoullah, Abdel, Rajah, Leila, Mourad, Samira, Fatou, Karim…
    « Fatou. Karim. » : Karim aimait quand la maîtresse disait ça. Leurs deux noms. Ensemble. Parce que… Je n’ai pas le droit de dire pourquoi.
    Karim, c’était son secret.
 
    Depuis quelques semaines, Karim voyait les poitrines des hommes se raidir de fusils et de cartouches, les femmes se serrer, plus nombreuses, plus silencieuses, autour du puits.
    Il n’était pas inquiet parce que la maîtresse avait continué de chanter : Khadija, Samir, Kamal, Ahmed, Abdoullah, Abdel, Rajah, Leila, Mourad, Samira, Fatou, Karim…
    Mais voilà qu’un soir, une nuée d’insectes-métal avait gribouillé le ciel, étouffé toutes les musiques, dévoré la ville avec tant de bruit et tant de flammes que la lune et les étoiles s’étaient enfuies on ne savait où.
    Au matin, le soleil ne s’était pas levé. Sans doute qu’il avait eu peur, à cause de la terre mêlée de sang qui vous brûlait les yeux, des maisons écroulées et des fantômes qui couraient en tous sens.
    Karim avait cherché sa mère, appelé, s’était époumoné. Personne n’avait répondu. Alors lui aussi avait eu peur, des fantômes et du silence.
    Il avait pris un fusil et il était parti.

 

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    Il avait marché trois jours, peut-être quatre, il ne savait plus très bien, jusqu’à rencontrer la montagne. Et là, il avait rejoint un sentier qui grimpait jusqu’aux étoiles.
 
    Maintenant, il était fatigué.
    L’enfant s’assit sur un promontoire au-dessus de la ville-poussière.
    Autrefois, songea-t-il, à la même place, il y avait la ville blanche.
    Il ôta la bandoulière de son fusil, posa l’arme sur la crosse, canon au ciel, l’appuya contre un pan de roche. Son cœur pesait lourd, son corps non, de moins en moins, une enveloppe de cellophane, transparente comme une aile de sauterelle sous la gandoura brune.
    Il délaça ses sandales, massa ses pieds endoloris, s’emplit de la fraîcheur du soir. Il joignit les coudes sur ses genoux, y cala sa tête.
    Il pensa à la maîtresse, elle leur avait raconté une histoire de lampe magique et de génie qui exauçait votre désir le plus cher.
    Peut-être que si on voulait quelque chose très fort, on n’avait pas besoin de lampe ? En tout cas, avec les génies, c’était la règle, on avait droit à un seul vœu.
    Il entreprit de dresser la liste de ce qui lui manquait le plus.
    Que le génie fasse jaillir une source et il y plongerait entier et tout habillé. Et il y boirait des litres et des litres, autant qu’il voudrait.
    Plein d’oranges et de dattes et des biscuits au miel, dégoulinants de miel, dans le grand panier que sa mère aurait posé sur la natte, au milieu des coussins, il aurait bien aimé aussi.
    Et ses doigts collants et sucrés, les sucer.
    Et être dans sa maison. Et dormir dans son lit.
    Et aussi qu’il n’y ait plus la guerre, que l’école ne soit plus démolie, que la maîtresse ne soit plus morte, ni le village en mille morceaux, ni les hommes emmenés les mains sur la tête, ni sa mère disparue…
    La source, les oranges, son lit, la maîtresse, sa mère, plus la guerre… Il aurait voulu tout à la fois.

 

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    Il s’endormit et rêva de l’école. De la maîtresse qui chantait. Des yeux de Fatou qui regardaient la maîtresse, des feux qui brûlaient dedans, des longs cils noirs, comme des plumes, des caresses.
    Retrouver Fatou, c’est ça qu’il voulait plus que tout.
    À peine eut-il formulé ce vœu, plus vœu que les autres, qu’un bruit le fit sursauter. Il attrapa son fusil, se nicha dans une anfractuosité, les antennes dressées, aux aguets.
    — Karim !
    Karim Karim Karim Karim Karim Karim Karim Karim Karim Karim Karim !
    Des voix l’appelaient d’en haut, d’en bas, de gauche, de droite… Est-ce qu’il délirait ? Était-ce son imagination qui lui jouait un mauvais tour ? Les démons de la montagne ? Les djinns ?
Sous l’enveloppe de son corps cellophane, le cœur se mit à cogner. Les djinns, il y en avait de gentils mais aussi de très méchants…

 

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    Tout en armant son fusil, il se pencha un peu, scrutant l’obscurité qui s’installait.
    — Karim, Karim, attends-moi !
 
    Une ombre agile butinait de rocher en rocher. Une ombre fine, petite fée habillée de nuit. Une plume…
    C’était Fatou. Le cœur de Karim tapait comme un tambour. Si Fatou était vivante, peut-être que tous les enfants l’étaient aussi, et aussi la maîtresse, et aussi sa mère…
    Il fit voler son fusil, tendit la main. Il avait repris courage.
 

 

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Les enfants dans la guerre
 
2 millions de morts, 12 millions de blessés.
Il ne faut pus croire que la guerre, c’est de l’histoire ancienne…
Sur notre planète, aujourd’hui, de nombreux pays sont traumatisés par la violence de bandes armées, les conflits ethniques, la guerre civile ou la guerre d’occupation.
Aucun continent n’est épargné, pas même l’Europe.
Des informations et des images nous parviennent par les journaux el la télévision. Mais tout cela nous paraît loin, nous ne comprenons pas toujours bien ce qui se passe, ni ce que cela veut dire concrètement pour les hommes, les femmes et les enfants qui vivent dans ces pays.
Jadis, quand deux monarques entraient en guerre, c’étaient leurs armées qui se massacraient. Aujourd’hui, bombes, mines et missiles frappent à l’aveuglette…
Chaque jour, des milliers de civils innocents, dont plus de la moitié sont des enfants, sont tués ou blessés.
Tenez, par exemple… c’était le 6 décembre 2003, dans un petit village d’Afghanistan. Les avions croyaient avoir repéré des terroristes. Ils ont largué leurs bombes. Quand le silence est revenu, on a trouvé neuf cadavres, ceux de neuf petits garçons qui jouaient aux billes sur la place du village…
C’était le 6 décembre 2003 et c’est tous les jours, dans les pays en guerre…
 
Selon AMNESTY International, au cours des dix ans qui viennent de s’écouler,
– 2millions d’enfants ont été tués dans le monde.
– 12 millions ont été blessés ou mutilés.
Le danger pour les populations et en particulier pour les enfants subsiste bien au-delà des bombardements. Partout, des stocks de munitions abandonnés, des mines enfouies, des engins non explosés, parfois même des bombes déguisées en jouets…
Il resterait à Bagdad, aujourd’hui, près de huit cents sites dangereux…
Les morts, les blessés, c’est ce qui choque d’emblée. Mais le drame de la guerre prend parfois des formes plus insidieuses.
 
Les drames associés à la guerre
 
La guerre appauvrit les populations qui n’ont plus alors les moyens, ni de se nourrir, ni de se soigner correctement. Les premiers touchés sont les enfants.
En Irak, où trois guerres se sont succédé en vingt ans, un enfant sur huit meurt de malnutrition ou de maladie avant d’atteindre ses cinq ans. Et cela malgré les efforts des organisations humanitaires internationales qui ont livré des tonnes de nourriture, tenté de remettre en état le système d’approvisionnement en eau potable, organisé des campagnes systématiques de vaccination… Quand tout est détruit, il faut des mois, des années parfois pour que les habitants puissent de nouveau vivre normalement.
En dix ans, à cause des guerres, 6 millions d’enfants ont perdu leur foyer.
Perdre son foyer, ça veut dire perdre sa maison, ou ses parents, ou les deux, errer d’un camp de réfugies à l’autre, ou se retrouver dans la rue, sans rien pour vivre.
« Mon père a été tué dans la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée, ma mère était déjà morte et ma grand-mère n’avait pas de quoi me nourrir », explique Gétan, qui vit maintenant dans la rue.
Dans certains pays d’Afrique, mais aussi en Afghanistan, au Sri Lanka, en Birmanie, en Colombie, etc., des centaines de milliers d’enfants, garçons et filles, ont été enrôlés de force comme soldats par les groupes armés. Manipulés par les adultes, souvent drogués, ils sont entraînés à incendier, piller, tuer… Parmi ces enfants, certains ont moins de dix ans. Aujourd’hui, malgré la mobilisation internationale sur le sujet, ils seraient encore près de trois cents mille, répartis sur une vingtaine de pays.
 
Témoignages
 
Il y avait un garçon qui avait 13 ans et il avait perdu son papa. Il devait cirer les chaussures des gens pour nourrir sa famille. (Adnan)
 
Je n’arrive pas à oublier… sang, cadavres, explosions… le sifflement des bombes résonne encore dans mes oreilles. Ces images atroces sont toujours là, elles me poursuivent partout, même dans mes rêves, elles ne me lâchent pas. (Farid)
 
Nous manquons de tout, comment pourrions-nous prendre soin de nos enfants ? (Hassan Hambo, chef d’un village éthiopien)
 
Il n’est pas normal que les enfants sacrifient leur vie pour manger. C’est injuste de voir des enfants avec plein de cicatrices et de jambes cassées. Des enfants jouent près des mines qui risquent à tout moment d’exploser. (Angélique)
 
Beaucoup de pays sont en guerre, alors les gens vivent dans la misère.
Après la guerre, il reste des mines et la plupart des enfants vont jouer dans ces endroits… (Ahmed & Mohamed)
 
 

 

 
Françoise Guyon
Karim et la ville-poussière
Nîmes, Éditions Grandir, 2005

 

 
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