Les enfants perdus

Les enfants perdus

 

     Au milieu de l’Afrique, il y a la région des grands lacs et des mille collines. Les bananiers y poussent partout, le café et le thé poussent dans les champs. C’est là que nous habitons, ma famille et moi, dans une ferme près d’un lac.
     Voici Maman et Papa, qui rentrent des champs de café. Et voici mes frères. Le grand s’appelle Bosco et le petit s’appelle Mukama. Oh, et il y a bébé Mani. Il se cache derrière le dos de Maman. Et, bien entendu, Grand-Mama aussi.
     Je m’appelle Ibuka. Ça veut dire « souviens-toi » et je me souviens de beaucoup de choses. Je me souviens d’une guerre terrible. J’avais alors huit ans.
     Un jour, Papa a reçu de mauvaises nouvelles.
     « Ibuka, Bosco, Mukama – écoutez-moi, » a-t-il commencé. « Vous savez que notre pays est en guerre. Des gens violents nous attaquent et brûlent nos villages. Ils nous appellent leurs ennemis et ils tuent beaucoup de gens. Maintenant, ils approchent de notre village. Alors, ne vous éloignez pas trop de la maison. »
     Je me suis rapprochée de Grand-Mama et je me suis sentie plus en sûreté, avec ses bras autour de moi. Mukama et moi, nous avons pris la route qui mène à l’école.
     « Je ne vois pas du tout de guerre, » a dit Mukama.
     Mais à l’école, il y avait un panneau sur le portail.
 
ÉCOLE FERMÉE AUJOURD’HUI
 
     Alors, j’ai emmené Mukama au lac. C’était bien de patauger dans l’eau fraîche.
     « Allez Muka, » je lui ai dit. « Il commence à faire noir. Rentrons à la maison. »
     Nous avons pris le chemin de la maison. Tout à coup, nous avons entendu un bruit terrible.     « Pan ! Pan ! » Une foule de gens du village courait vers nous. En approchant, ils ont crié :
     « Cours, Ibuka ! Ne rentre pas chez toi ! »
     Papa est passé en courant et a attrapé la main de Mukama. Il m’a crié :
     « Suis-nous ! Cours aussi vite que tu peux ! »
     Je me suis accrochée à Papa et nous avons couru comme des fous. Tout le monde courait et se poussait. Puis, on m’a bousculée et je suis tombée. J’ai crié :
     « Attendez ! Attends-moi, Papa ! » Mais il ne m’entendait pas. « Au secours ! Papa ! Au     secours ! » Mais il n’était plus là. Tout le monde me dépassait. J’ai encore appelé :
     « Attendez-moi ! »
     Mais personne ne s’est arrêté. J’étais couchée par terre. Tout était noir.
 
♦♦♦
 
     Quand j’ai ouvert les yeux, il faisait nuit. J’avais mal à la tête et ma jambe saignait. J’ai noué un morceau de tissu autour de ma coupure et je me suis levée.
     « Où sont-ils tous ? » je me suis demandé.
     J’ai vu des gens, mais ils étaient couchés sans bouger. Je crois qu’ils étaient morts. J’avais vraiment très peur. « Il faut que je retrouve Maman et Papa. Il faut absolument que je les trouve ! » Puis j’ai entendu un bébé pleurer. C’était Mani !
     « Oh, Mani, toi aussi ils t’ont laissé ! » j’ai crié. « Allez viens, on va chercher Maman et Papa. »
     Je l’ai attaché sur mon dos comme le fait Maman et nous sommes partis sans bruit, dans la nuit. J’ai marché longtemps, très longtemps pendant que Mani dormait sur mon dos. Quand j’étais fatiguée, je le détachais de mon dos et je m’asseyais sous un arbre. Je caressais la tête de Mani et j’essayais de ne pas pleurer. J’avais très peur et très faim. Mais il fallait que je m’occupe de Mani et que je retrouve Maman et Papa.
     J’ai monté des collines et j’ai traversé des forêts, avec Mani sur mon dos. J’ai vu des singes et des oiseaux bizarres. Ils me faisaient peur avec leurs cris. « Ouah… ouah… Tchi–tchi–tchi ! » Mani s’est réveillé et s’est mis à pleurer.
     « Ne t’inquiète pas, Mani, » je lui ai dit. « Chut, chut, rendors-toi. »
     Puis je suis arrivée dans des villages. Toutes les maisons étaient vides. Je n’osais pas trop m’approcher, mais nous avions besoin de manger. Dans ces villages vides, j’appelais :
     « Il y a quelqu’un ici ? »
     Personne ne me répondait. Enfin, j’ai entendu une voix :
     « Vous avez faim ? »
     Il y avait bien quelqu’un dans ce village ! J’ai regardé tout autour de moi. Une fille m’observait.
     « J’ai trouvé quelques bananes, » dit-elle. « Prends-en. »
     J’ai pris une banane et je l’ai partagée avec Mani. J’avais faim ! Lui aussi avait faim.
     « Je m’appelle Ibuka, » j’ai dit. « Et toi ? »
     « Je m’appelle Imana »
     « C’est rigolo comme nom. Ça me fait penser à “banane”. Où sommes-nous, Imana Banana ? »
     « Je ne sais pas, mais restons ensemble. Il y a un endroit près d’ici qui s’appelle le Centre des Enfants Perdus. On peut y rester jusqu’à ce qu’on retrouve nos familles. »
     J’étais bien d’accord.
     « C’est sûr, nous sommes des enfants perdus. Allons-y. On n’est pas en sécurité par ici. »
 
♦♦♦
 
     Nous sommes enfin arrivés devant un panneau : Centre des Enfants Perdus.
     « Allez, on rentre » dit Imana.
     « Tu es sûre ? » je lui ai demandé. « Comment on sait qu’il n’y a pas de danger ? »
     J’avais peur mais Imana m’a prise par la main.
     « D’accord », je lui ai dit.
     Imana a ouvert le portail et je l’ai suivie à l’intérieur. Il y avait plein d’autres enfants dans la cour et ils faisaient beaucoup de bruit. Je ne connaissais personne.
     « Ils sont tous perdus aussi ? » je me suis demandé. « D’où viennent-ils ? »
     « Regarde, ça dit “BUREAU” là-bas » a dit Imana. « Viens. N’aie pas peur, Ibuka. »
     Des enfants se sont arrêtés pour nous regarder passer.
     Dans le bureau, un homme parlait avec les enfants. Il avait l’air très gentil. Quand il nous a vus, il a dit :
     « Entrez les enfants. Bienvenue. Je m’appelle Joseph. »
     Mani s’est mis à gazouiller.
     « Oh, vous êtes trois ! Comment vous appelez-vous ? »
     « Je m’appelle Imana, voilà mon amie Ibuka et voilà Mani sur son dos. »
     « Je crois qu’il a besoin de manger » j’ai ajouté.
     « Oui, je parie que vous avez tous faim » a dit Joseph. « Vous venez de loin ? »
     Nous avons fait signe que oui. On nous a apporté une assiette de haricots et de poisson. C’était délicieux ! Nous avons tout fini jusqu’à la dernière miette.
 
     Cette nuit-là, nous nous sommes endormis, à l’aise et bien au chaud, sous une grande couverture. J’ai rêvé de chez moi, de Maman et de Papa, de mes frères et de Grand-Mama. Ils souriaient. Nous étions tous heureux et en sécurité. Soudain, plus de sourires. Tout le monde commençait à courir et à crier. J’ai eu peur et je me suis réveillée. Mon visage était tout mouillé de larmes. Je me suis assise. « Où est-ce que je suis ? »
     Imana était endormie, mais Mani pleurait.
     « Toi aussi, tu as fait un mauvais rêve, Mani ? Oh, Maman, Papa, où êtes-vous ? Vous me manquez tellement. »
     Je me suis levée et je suis allée voir Joseph.
     « Je veux rentrer à la maison », je lui ai dit.
     Joseph a pris un gros appareil-photo noir. J’ai entendu le déclic.
     « Maintenant, nous avons ta photo », a-t-il dit. « Je vais la montrer à beaucoup de gens. Quelqu’un va te reconnaître. Alors, raconte-moi comment c’est chez toi, dis-moi tout pour que je puisse chercher ta famille. »
 
♦♦♦
 
     Tous les jours, Joseph partait montrer les photos dans différents villages.
     « Connaissez-vous cette petite fille ? Elle s’appelle Ibuka. »
     « Et voilà Mani… »
     « Et voilà Imana… et Jacques… »
     J’attendais avec impatience qu’il retrouve Maman et Papa. Mais, chaque fois que Joseph rentrait, il me regardait et secouait la tête. Je devenais chaque jour plus triste. Je voulais rentrer à la maison.
     J’aimais bien jouer avec Imana et les autres enfants. Certains ne parlaient pas beaucoup, ils étaient tristes. Mais on s’aidait les uns et les autres. On se faisait de bons amis. Mais je voulais quand même rentrer à la maison. Nous voulions tous rentrer chez nous.
     Un jour, Joseph est parti très loin pour chercher nos familles. Il a sorti ses photos et du milieu d’une grosse foule, une voix s’est écriée :
     « C’est Ibuka, ma fille ! Et Mani, mon bébé ! »
     C’était Maman. Elle nous avait reconnus sur les photos !
     Ce jour-là, Joseph est revenu au Centre et il avait un sourire jusqu’aux oreilles. Je savais que les nouvelles étaient bonnes.
     « Ibuka, tu peux rentrer chez toi ! Va chercher Mani. On va partir rejoindre ta famille », il m’a dit. « Et Imana aussi. »
     Qu’est-ce qu’il voulait dire ?
     « Écoute, Imana » a commencé Joseph. « Tu veux partir aussi, pour rester avec Ibuka ? »
     « Pourquoi ? » nous avons demandé ensemble.
     Il a pris Imana dans ses bras et a expliqué :
     « Imana, j’ai de mauvaises nouvelles pour toi. Il faut que tu sois courageuse. Tes parents sont morts. Les parents d’Ibuka les connaissaient et ils veulent que tu viennes habiter chez eux maintenant. »
     Imana s’est mise à pleurer. Nous étions tous très tristes.
     « Je m’occuperai de toi, Imana Banana, » je lui ai dit. « Viens chez nous, avec moi. »
 
♦♦♦
 
     Alors, nous sommes rentrés chez nous. Quand nous sommes arrivés, le village avait complètement changé. Les maisons avaient brûlé et les gens étaient occupés à les réparer. J’étais tellement contente de revoir Maman et Grand-Mama et mes frères !
     « Mais, où est Papa ? » Je ne le voyais nulle part.
     « Oh, il est à l’intérieur », a dit Maman. « Il a été blessé pendant la guerre et il doit rester au lit. Va le voir, il t’attend. »
     Elle a regardé Imana et a ajouté :
     « Et toi aussi, bien entendu, Imana. »
     « Pauvre Papa, comment ça va ? » Ses bras et ses jambes étaient bandés.
     « Oui, ça va bientôt aller mieux », a-t-il dit.
     Il a pris Mani sur ses genoux.
     « Nous voilà enfin tous réunis, Ibuka et Mani et Imana », a-t-il dit en nous embrassant. « Je suis content de vous voir tous hors de danger. »
     Comme j’étais contente de me retrouver chez moi ! Mais je n’oublierai jamais les autres enfants perdus. Certains sont restés là-bas, au Centre des Enfants Perdus.
     Ils attendent encore leurs familles et rêvent de rentrer chez eux.
 
 

 

 
Sibylla Martin
The Lost Children
Oxford, Macmillan Education Ltd, 1999
(Traduction et adaptation)
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