Sauve-toi Élie !

Sauve-toi Élie_1

 

Pour Liane Krochmal, convoi 71.
Pour Liliane,
Pour Pierre,
Pour Philippe,
qui n’ont jamais vraiment grandi.
 
Pour tous les enfants cachés
et ceux qui n’ont pas eu
la chance de l’être.
 
 
 
 
     On est parti sans fermer à clef.
     Maman pleurait.
     C’était un matin, en juin, juste avant la fin de l’école.
     J’étais en train de jouer aux dames avec de petits morceaux de pain, sur la toile cirée à carreaux de la cuisine. Monsieur Perrier, le voisin qui est agent de police, est venu taper à notre porte. Il a chuchoté quelque chose à Papa. J’ai entendu : « Ralph… Yves ». Je ne connaissais personne de ces noms-là. Moi, je m’appelle Élie.
     Maman m’a fait entasser quelques vêtements dans mon cartable. J’ai rajouté le livre de Robinson Crusoé que je venais de recevoir pour mes sept ans.
     « Nous allons te cacher à la campagne et nous viendrons te chercher après.
     ― Après quoi ? »
     J’ai dû enfiler mon manteau sur ma blouse grise. On était presque en été, il faisait chaud. J’ai compris que c’était pour qu’on ne voie pas l’étoile jaune que Maman avait cousue dessus le 9 juin, le jour de mon anniversaire.
     Après, on est allé à la gare à pied. On n’a pas pris l’autobus. Dès que le train a quitté Paris, j’ai écrasé mon nez contre la vitre pour compter les vaches dans les champs. Papa serrait les dents. Maman reniflait.
♥♥♥
 
     À l’arrivée, on a demandé la ferme de monsieur François. Au bout d’un chemin, on l’a vu appuyé contre une grille rouillée. Il a enlevé son mégot jaune de sa bouche. Il ne sentait pas bon. Je ne voulais pas rester. Papa m’a posé la main sur l’épaule. Maman m’a caressé les cheveux : « Ce sera comme des vacances », elle m’a dit à l’oreille. J’ai ravalé mes larmes.
     J’ai vu une femme qui poussait une brouette le long de la mare, et des lapins, et des canards, comme sur le livre de lecture, à mon école.
     Papa a glissé une enveloppe à monsieur François. Avant de partir, Maman s’est agenouillée devant moi. En me parlant, elle remontait tout le temps le col de mon manteau comme si j’avais froid.
     « Écoute bien, mon Élie. À partir de maintenant tu t’appelles Émile, Émile, tu entends ? Et monsieur et madame François seront ton oncle et ta tante. Il faut que tu sois sage. On reviendra. »
     Papa et Maman, je les ai vus partir au bout du chemin. Je ne voulais plus bouger, avec mon cartable sur le dos. Madame François m’a fait entrer dans la ferme. Devant moi, sur la longue table, elle a posé un grand bol de lait chaud. Il y avait de la peau, mais je n’ai rien dit. Maman n’était plus là pour me l’enlever. Sur la nappe un peu collante, une mouche étirait ses pattes. J’ai vu qu’ici, je ne pourrais pas jouer aux dames à cause des affreux petits bouquets de fleurs dessinés partout.
     Le soir, je suis monté me coucher au grenier. Personne ne m’a embrassé pour me dire bonne nuit. J’avais peur. J’ai pleuré longtemps. À la fin, j’ai pris mon livre de Robinson dans mes bras et je me suis endormi. Les couvertures piquaient. J’ai fait un cauchemar. J’étais sur une île déserte. Vendredi me poursuivait pour me tuer et je courais autour d’une mare boueuse.
 
♥♥♥
 
     Au matin des cris m’ont réveillé : « Émile ! Émile ! »
     Je me suis rappelé que c’était moi. J’avais école. Le maître s’est tout de suite moqué de moi devant les autres, à cause de mon accent de Paris. Ensuite, il y a eu dictée. J’ai fait tellement de fautes que je me suis retrouvé avec le bonnet d’âne enfoncé jusqu’aux yeux et ma page de dictée arrachée et épinglée sur le devant de ma blouse. Presque à la place de l’étoile que madame François avait décousue en marmonnant : « Il nous fera tous prendre, celui-là ! »
     Les jours suivants, j’ai été puni de récréation. J’ai dû copier cent fois : « On n’écrit pas : machine allemand, on écrit : machinalement. »
     À Paris, j’étais le premier de ma classe et mon porte-plume ne crachait jamais.
     Et puis, les grandes vacances sont arrivées. Papa et Maman ne sont pas venus me chercher. Tout l’été, j’ai porté à boire aux bêtes et j’ai appris à mener les vaches. C’était la Capucine, ma préférée. Je lui disais tout. Son museau était blanc et rose et chaud et doux. Doux comme Totor, mon ours que j’avais laissé à Paris. J’avais lu tout Robinson et je n’avais plus peur de Vendredi. J’avais juste encore peur du maître quand la rentrée est arrivée.
     Mais j’avais surtout peur d’une chose : qu’on fasse du mal à Papa et à Maman, qu’ils ne puissent plus jamais venir me chercher, qu’ils oublient où ils m’avaient caché, qu’ils ne me reconnaissent plus parce que j’aurais trop grandi. J’ai même essayé d’arrêter de manger pour arrêter de grandir, mais ça n’a pas marché. J’avais trop faim. Les François me répétaient que je mangeais comme quatre, que je n’étais pas une bonne affaire et qu’ils verraient quoi décider parce que l’enveloppe serait bientôt vide. Ils riaient.
 
♥♥♥
 
     Un jour, ils ont dit que la France était coupée en deux. Une autre fois, ils ont eux aussi parlé de Ralph et de Yves. Je tournais la manivelle du moulin à café en faisant le train. Et puis, il n’y a plus eu de café. L’hiver est revenu. Je m’étais habitué à me laver à la pompe. L’eau glacée giclait sur l’évier de pierre. Il y avait de l’eau chaude au robinet de la cuisinière à bois, mais c’était réservé à la grande toilette, celle du dimanche, avant la messe. Pour faire pipi et le reste, il fallait aller dehors sur le fumier, derrière la grange.
     « Et que personne ne te voie ! m’avait prévenu monsieur François. Dégourdi comme tu es, tu pourrais nous faire prendre… »
     Pourtant, lui, il ne se gênait pas. Voyant mon étonnement, madame François avait ajouté :
« C’est comme pour ton étoile quand t’es arrivé chez nous, rapport à la guerre… »
     Je ne comprenais pas plus. Je n’avais pas encore huit ans. C’est à cette période-là que je me suis aperçu que la vieille voisine des François m’espionnait. Elle en profitait pendant qu’elle rinçait les bidons de lait avant la traite. Un jour, elle m’a fait signe d’un doigt crochu pour que j’approche de la barrière.
     « Alors, le neveu, on t’a oublié à la consigne ? Ils ont perdu ton adresse, tes parents ? Pas perdue pour tout le monde… T’y couperas pas, j’te garantis ! »
     De peur, je suis parti en courant. J’avais compris qu’elle voulait me couper quelque chose, mais je ne savais pas quoi. La nuit, j’ai appelé Maman et Papa dans mon matelas de paille.
Il n’y a que Tommy, un chien du village, qui m’a fait une visite.
 
♥♥♥
 
     Un jour, j’ai vu Mariette, la petite-fille à la méchante sorcière. Elle avait un canif à la main. J’ai cru qu’elle était envoyée par sa grand-mère pour me tuer, mais elle voulait juste jouer avec moi. Je l’ai trouvée belle avec son nœud rouge dans les cheveux. Peut-être qu’elle était cachée comme moi et qu’elle n’avait pas le droit de le dire. Peut-être qu’elle était vraiment de leur famille et qu’elle était gentille. On a décidé de jouer tous les deux. Pourtant, au village, on ne s’était jamais parlé.
     On s’est fabriqué une cabane. Les murs étaient tapissés de papier journal. La table en rondins, le lit de branches. On a joué au mariage. J’étais son roi, elle était ma reine. On s’était fabriqué des couronnes. Mariette était un peu plus grande que moi, mais elle me jurait que ça ne faisait rien, qu’on se marierait pour de bon quand on aurait l’âge et que la guerre serait finie. J’ai dit oui. Je venais d’avoir huit ans. Après, il y a eu un été et un autre hiver. Mariette et moi, on jouait toujours ensemble. En avril, elle m’a dit qu’elle avait un secret, mais qu’elle n’avait pas le droit de me le dire à cause de sa grand-mère.
     « Moi aussi, j’ai dit. Un gros secret. »
     J’avais souvent eu envie de tout lui raconter : le faux Émile, l’étoile jaune cousue puis décousue, les François et l’enveloppe, et mes parents qui m’avaient abandonné depuis deux ans.
     Ce mercredi, on avait décidé de jouer au mariage presque en vrai dans l’église, après l’école. Je lui avais mis une couronne de coquelicots, à Mariette. On est entré en se tenant par la main. Dans une tache de lumière, on a vu sa grand-mère qui priait. Elle a relevé la tête et elle a cloué ses deux yeux au milieu de mon front.
     Vite, Mariette m’a tiré dehors. Elle avait le fou rire et très envie de faire pipi.
     « Moi aussi », j’ai dit.
     On est allé derrière l’église. On rigolait, moi debout, elle accroupie.
     Après le souper et la vaisselle, je suis ressorti pendant que les François écoutaient les nouvelles à la radio. Près de l’écurie, derrière la haie, j’ai vu la mère de Mariette qui étendait le linge. J’ai demandé à voir Mariette, alors elle a hurlé :
     « Plus de Mariette ! Fini Mariette ! Et ne l’approche plus, sinon… »
     Elle a fait un geste de la main comme si elle égorgeait un poulet :
     « Couic ! Comme tes parents ! Comme tous ceux de votre espèce ! »
     Ses pinces à linge sont tombées dans l’herbe. J’ai couru loin.
     La nuit est tombée. J’ai couru jusqu’à ce que je n’en puisse plus. Je ne voulais plus retourner à la ferme. Je voulais retrouver Papa et Maman. Tout de suite. Vers la gare, je suis passé à côté de la grande maison, celle où on dit qu’il y a comme une colonie de vacances avec des enfants toute l’année. Leur chien Tommy est venu. Je m’étais recroquevillé dans les buissons. Il m’a léché les bras et les jambes. J’étais tout égratigné.
 
♥♥♥
 
     Deux camions bâchés m’ont réveillé. C’était le matin.
     Du fossé où j’étais, j’ai tout vu : les gendarmes et les soldats allemands avec leurs fusils. Je n’ai pas bougé, pas respiré. C’est sûr, ils venaient me chercher. Quelqu’un de chez Mariette avait dû me dénoncer ou bien, c’étaient les François à cause de l’enveloppe qui était vide. Des branches d’aubépine me griffaient. Mais les gendarmes ont montré la grande maison et ils sont montés par la longue terrasse avec les soldats. Les fusils pointés, ils ont fait sortir tous les enfants, même les petits qui pleuraient, en pyjama. Ils les ont jetés dans les camions, entassés à coups de hurlements : « Schnell ! Schnell ! »
     J’ai entendu crier : « Liane, Liane, reviens ! » C’est alors que je l’ai vue, la petite fille, essoufflée d’avoir traversé le pré. Quand elle m’a aperçu, elle a eu peur. Debout derrière le fil barbelé de la clôture, elle restait coincée. « Saute ! j’ai dit. Je m’appelle Élie. »
     À ce moment-là, Tommy est arrivé, tout joyeux, en aboyant. Il croyait qu’on jouait à cache-cache. Il ne voulait pas se taire.
     « Vas-y, saute, Liane !
     ― Je peux pas. Sauve-toi, Élie ! »
     Je n’ai pas eu le temps de l’aider. Le bruit des bottes s’est approché.
     « Non, pas le gamin, a dit le gendarme. C’est Émile, le neveu des François. Il est du village. »
     Alors, le soldat a attrapé la petite fille par le bras. Elle criait, Liane, elle ne voulait pas, elle se débattait de toutes ses petites forces.
     « Toi, retourne à la ferme, m’a ordonné le gendarme. File ! »
     Quelques minutes plus tard, les deux camions remplis d’enfants m’ont doublé sur la descente de la crête. Ça a fait un nuage de poussière. Des pleurs, des chants sortaient des bâches fermées.
     Je sais que Liane est partie pour toujours dans le grand ventre de la guerre. Tous, ils sont partis. Oui, je le sais. Je comprends. Je vais bientôt avoir neuf ans.
     J’attends. Est-ce que Maman viendra me coudre une nouvelle étoile pour mon anniversaire ?
 
 

 

Élisabeth Brami ; Bernard Jeunet
Sauve-toi Élie !
Paris, Seuil Jeunesse, 2003
(Adaptation)

 

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