Le petit bateau

Le petit bateau_1

 

Le long du littoral là où la mer rejoint la terre
lèche les galets caresse le sable
où le vent fouette les parasols
où le cri du marchand de glaces couvre celui des mouettes
où les gens viennent avec des seaux
et des pelles et des crèmes solaires
jouer le long du littoral au bord de l’océan
 

 

Un petit garçon s’est fait un bateau
avec un vieux morceau de polystyrène
le mât est une brindille et les voiles des ficelles
et il patauge et il joue avec le bateau qu’il s’est fait
lui aménage un port lui creuse une crique
toute la journée au bord de la mer
il chante
« Nous ne coulerons jamais
mon bateau et moi ! »
 

 

Mais il se retourne et une légère brise se lève
et le petit bateau dérive loin des côtes
hors de portée sur le dos des vagues
au-delà des nageurs et des matelas pneumatiques
loin de la plage
et le bateau prend la mer au gré du vent au-delà des pêcheurs
assis sur la pointe de la jetée vers le large
au-delà d’un langoustier traînant une rangée de flotteurs
au-delà d’un dériveur louvoyant contre le vent
au loin où palpitent les faisceaux des phares
où les oiseaux de mer tournoient dans le ciel
et fondent sur les poissons d’argent
juste au-dessous des vagues
au loin navigue le petit bateau
au loin tout au loin.
 

 

Et il roule et tangue près d’un remorqueur
qui tire à toute vapeur un paquebot vers la haute mer
et plus loin encore il est ballotté par les remous
d’un pétrolier géant aussi grand qu’une maison
aussi long qu’une route le petit bateau navigue tout seul
et plus il navigue plus l’océan grandit
jusqu’à ce qu’il n’y ait plus autour de lui que la mer
plus aucune trace de la terre
pas une feuille pas un oiseau pas un bruit
juste le vent et l’eau palpitante déferlante ondoyante haletante
sous l’infini des cieux
 

 

Et les heures passent et les jours passent
et le petit bateau continue de naviguer sur les flots
une fois, il entr’aperçoit les lumières d’une plate-forme
de forage dressée sur ses jambes de géant
et de temps à autre la silhouette d’un navire
tel un jouet suspendu dans les airs
au limbe de la terre ou un morceau de bois
ou quelques déchets flottants
mais vraiment rien de plus
et arrive un jour où le ciel s’obscurcit
et la mer s’agite et se déchaîne
et le vent qui murmurait se met à rugir
les vagues se gonflent enflent et bouillonnent
et d’immenses langues d’écume s’élancent vers le ciel
telles des flammes indomptables
 

 

Et toute la nuit
tandis que la mer redouble de furie
le petit bateau danse avec le vent
avec le temps jusqu’au matin
la tempête s’est tue
tout est calme et paisible
et tranquille de nouveau
 

 

Et brusquement des profondeurs de la mer
jaillit une gueule garnie de dents acérées prête à happer
c’est un grand poisson argenté
qui cherche quelque chose à manger
et il attrape le bateau et plonge tout au fond
là où la lumière s’estompe dans les profondeurs de la mer
un monde de nageoires et de pinces
un monde glissant de rochers et d’épaves de navires
et de créatures abyssales dont nous ignorons tout
le poisson découvre alors que le polystyrène n’est pas comestible
il recrache le bateau qui remonte file file file
telle une flèche vers la lumière crève l’onde argentée de la mer
et flotte dans la lumière du soleil
puis une légère brise se lève et la légère brise forcit
et pousse énergiquement le bateau
 

 

Et maintenant les cris des oiseaux de mer ont envahi le ciel
et un bateau navigue tout près et un autre
et alors sous un ardent soleil dans un calme plat
un bruit de vagues se brisant quelque part
et la mer moutonne et la blanche écume déferle et emporte
le petit bateau vers la côte
 

 

Et là, le long du littoral où la mer retrouve la terre
lèche les galets caresse le sable
se tient une petite fille elle tend la main
vers une vague à ses pieds et ramasse le bateau
et toute la journée elle patauge et elle joue
avec le bateau qu’elle a trouvé au bord de la mer et elle chante
« Nous ne coulerons jamais
mon bateau et moi ! »
 
 

 

Kathy Henderson
Le petit bateau
Paris, Kaléidoscope, 1995

 

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