Le roi et le papillon

Le roi et le papillon

 

      Il était une fois un roi et un papillon.
      « Si j’allais à la chasse aux papillons », pense le roi, et il prend son filet à papillons.
      « J’ai envie de voir un roi », pense le papillon, et il prend son vol à la recherche d’un roi.
      Le roi s’avance dans la campagne. Sa couronne brille au soleil. Son œil brille à l’affût des papillons.
      — Un papillon ! s’écrie le roi en voyant le papillon, et il brandit son filet.
      — Un roi ! s’écrie le papillon en voyant briller la couronne et, rapide comme l’éclair, il se pose sur la couronne.
      — Mais où donc est passé le papillon ? s’écrie le roi qui ne le voit ni ne le sent.
      — Mais où donc est passé le roi ? s’écrie le papillon, à qui les longs cheveux du roi cachent la personne du roi, comme l’arbre cache la forêt.
      — Je suis là, dit le papillon, en entendant la question du roi.
      — Je suis là, dit le roi en entendant la question du papillon.
      — Où, là ? demande le roi.
      — Où, là ? demande le papillon.
      — Sur ta couronne, dit l’un.
      — Sous ta couronne, dit l’autre.
      Le papillon essaie de soulever la couronne pour voir le roi qui est dessous, mais il n’y arrive pas parce que la couronne est trop lourde et aussi parce qu’il est assis dessus (essaie de soulever la chaise sur laquelle tu es assis !).
      Le roi se met sur la pointe des pieds pour essayer de voir par-dessus sa couronne, mais il n’y arrive pas car, au fur et à mesure qu’il se lève sur la pointe des pieds, sa couronne monte plus haut.
      — Pas moyen de te voir, dit le papillon.
      — Pas moyen de te voir ni de t’attraper avec mon filet, dit le roi.
      — Tant mieux, dit le papillon qui ne veut pas être attrapé.
      — Tant pis, dit le roi.
 
      À ce moment, la couronne qui somnolait se réveille et, sentant les six petites pattes du papillon, elle dit :
      — Ça me chatouille.
      — Qui parle ? demande le roi.
      — C’est moi, ta couronne, dit la couronne.
      — Parce que tu parles ? s’écrie le roi stupéfait. Tu parles ! Mais depuis que tu es sur ma tête je ne t’ai jamais entendue parler.
      — C’est la première fois que ça me chatouille, dit la couronne, la première fois donc qu’il me vient l’envie de parler.
      — Comment ! s’écrie le roi. Ni le jour où l’on m’a couronné, ni le jour où j’ai épousé la reine, ni le jour où j’ai été décoré de la Légion d’honneur, ni le jour où j’ai triomphé de mon rival Valdemar, ni le jour de la victoire de Trapusfir, ni, ni, ni, tu n’as eu envie de parler, et aujourd’hui où un rien du tout de papillon…
      — Rien du tout de papillon ! s’exclame le papillon et, de colère, il trépigne de ses six petites pattes ce qui chatouille et réjouit la couronne.
      — Ça me chatouille, chatouille, chatouille, dit la couronne. Être chatouillé c’est bien plus amusant que la victoire de Trapusfir, les avatars de Valdemar ou la Légion d’honneur.
 
      Le roi reste pensif un moment.
      On l’entend murmurer : « Trapusfir, Valdemar, Aligonde » (ça, c’était le nom de la reine).
      — Tu as peut-être bien raison, dit le roi. J’essaie de me souvenir. La dernière fois qu’on m’a chatouillé, je devais avoir sept ou huit ans. Et depuis personne n’a jamais osé me chatouiller.
      — Ça chatouille, touille, touille, dit la couronne en tressautant.
      « Être chatouillé », soupire le roi. « Être chatouillé », s’écrie le roi. « Être chatouillé », désire le roi. Et vite, vite, vite, sans plus penser au papillon ni à la couronne, il se précipite au palais et appelle la reine.
      — Aligonde ! Chatouille-moi !
      — Que je te chatouille ? dit Aligonde. Mais qu’est-ce qui te prend ?
      Et elle repart d’où elle est venue. Le roi appelle son Premier ministre.
      — Chatouille-moi !
      — Pardon ? fait le Premier ministre qui était un peu sourd.
      — Chatouille-moi ! dit le roi, très fort et en articulant bien, avec un petit mouvement des doigts pour illustrer ses paroles.
 
      Hélas ! Le Premier ministre avait appris l’arithmétique et la politique, l’éloquence et la stratégie, la diplomatie et la duplicité, mais depuis qu’il n’avait été ni chatouillé ni chatouilleur (et cela remontait à sa plus tendre enfance), il ne savait comment faire pour chatouiller le roi.
      Et s’il avait su, aurait-il osé ?
      Frustré de chatouilles, le roi est allé se coucher.
      Mais en rêve, il a eu plus de chatouilles qu’il n’en pouvait supporter.
      Ah ! si tu l’avais vu se trémousser, se tortiller, se bidonner.
      Au réveil, radieux, il a nommé un ministre du Chatouillage, le sommant de créer immédiatement un Institut supérieur pour la formation accélérée de chatouilleurs !
 

 

Alain Gausse
 
Les plus beaux contes de conteurs
Paris, Syros, 1999
(Adaptation)
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