L’avalanche

L´avalanche

 

À chaque inconvénient son avantage.
Clement Stone
 
 
      C’était le chalet de nos rêves: 925 mètres carrés d’espace luxueux qui surplombait une cascade majestueuse sur un des versants du mont Timpanogos, près des pentes de la célèbre station de ski Sundance. Ma femme et moi avions mis plusieurs années à en faire les plans, à le construire et à le meubler.
      Et il fut détruit en seulement 10 secondes.
 
      Je me souviens de l’après-midi du désastre comme si c’était hier: le jeudi 13 février, la veille de notre neuvième anniversaire de mariage. Il était tombé beaucoup de neige ce jour-là, environ un mètre. Ma femme brava quand même le mauvais temps pour remonter le canyon qui séparait notre maison du chalet dont nous venions de terminer la construction dans les montagnes. Le chalet se trouvait à 30 minutes de chez nous.
      En compagnie de notre fils de six ans, Aaron, elle partit tôt dans l’après-midi et s’arrêta en chemin pour acheter les ingrédients dont elle avait besoin pour faire le gâteau de notre anniversaire de mariage. J’étais censé la rejoindre plus tard avec Aimée, notre fille de neuf ans, et Hunter, le benjamin.
      Un premier signe de danger me parvint vers 15h lorsque je reçus un appel téléphonique de l´équipe de patrouilleurs-secouristes. «Il y a un problème à votre chalet. Vous devriez venir immédiatement.»
      Ils ne m’en dirent pas plus long. J’étais déjà en retard dans la finition d’un projet de livre, mais je laissai mon ordinateur et, nerveusement, je remontai le canyon en roulant à toute allure sur les chemins bloqués par la neige. Lorsque j’arrivai là-haut, le directeur de la station de ski m’accueillit avec une tête d’enterrement.
      «Il y a eu une catastrophe à votre chalet. Nous pensons que votre femme et votre fils s’y trouvent. Montez dans mon véhicule tout terrain. Allons-y.»
 
      Le chalet était à côté de la pente de ski principale et on pouvait s’y rendre seulement par une route de montagne étroite et tortueuse. Nous roulâmes très rapidement sur la route que les hauts bancs de neige de chaque côté faisaient ressembler à un labyrinthe. À un moment donné, juste après un virage, nous nous trouvâmes face à face avec un véhicule qui fonçait vers nous sur l´étroit chemin. Nos deux véhicules freinèrent brusquement et entrèrent en collision, sans dommages importants toutefois. Après un bref échange de renseignements, nous continuâmes de serpenter vers le sommet, jusqu’à ce que la couverture en cuivre rouge du chalet apparût au loin.
      En approchant du chalet, j’aperçus ma femme et mon fils sur la route, entourés de quelques membres de l’équipe de patrouilleurs-secouristes. Lorsque je sortis du véhicule et courus vers elle, elle montra du doigt les arbres au-dessus du chalet. Ce que je vis me stupéfia. Une monstrueuse avalanche avait dénudé tout un couloir sur la montagne et laissa sur son passage d’énormes arbres arrachés et cassés tels des allumettes. Je regardai de nouveau le chalet et je vis comment l’avalanche avait éventré notre maison de montagne.
      En quelques secondes, elle avait fait éclater les fenêtres et s’engouffrer des tonnes et des tonnes de neige dans l´immense salon, fait s’écrouler tous les planchers et complètement détruit notre rêve. Il ne restait plus qu’une charpente. Dehors, les meubles que nous avions soigneusement choisis gisaient en mille morceaux dans la neige. Le spectacle était si dévastateur que je ne l’oublierai jamais.
      Les patrouilleurs-secouristes nous incitèrent à quitter rapidement la zone sinistrée, car d’autres avalanches risquaient de se produire. Nous retournâmes à la maison bouche bée, secoués, en état de choc. Je dois l’avouer, la perte de notre chalet nous ébranla réellement. Pendant des mois, je me demandai sans cesse pourquoi nous avions eu la malchance de perdre notre jolie maison dans la montagne.
 
      L’histoire pourrait se terminer ainsi, mais vous ne sauriez rien du miracle qui se produisit le même jour. En fait, ce miracle, j’en fus informé seulement huit mois plus tard, lorsqu’un de mes collègues, durant une réunion, me posa une question en apparence toute simple:
      «Ta femme t’a-t-elle raconté que ma femme et elle ont failli avoir un accident sur la route qui menait à votre chalet le jour de l’avalanche?»
      «Non, répondis-je. Qu’est-ce qui est arrivé?»
      «Eh bien! Ma femme et mes fils se trouvaient à notre chalet de Sundance. À cause de la tempête, ils ont décidé de partir et de revenir à la maison. Avant de quitter le chalet, un de mes fils a suggéré à ma femme de prier pour que le trajet se passe bien. Ils ont donc prié quelques instants, puis ils se sont mis en route. Ta femme, qui remontait en sens inverse, a vu ma femme et les garçons en voiture. Mais lorsque ma femme a voulu ralentir, les freins ne fonctionnaient plus. Sa voiture a donc dévalé l´étroite route en prenant de plus en plus de vitesse. Ma femme ne pouvait rien faire pour la ralentir. Finalement, juste avant que les deux voitures se heurtent, elle a tourné le volant. Le devant de la voiture s’est alors engouffré dans un banc de neige, tandis que l´arrière de la voiture s’est enlisé dans le banc de neige de l’autre côté de la route. La voiture de ma femme bloquait donc celle de ta femme. Elles ont essayé pendant presque une heure de dégager la voiture. Finalement, elles ont demandé de l’aide à la station de ski.»
      «C’est étonnant, dis-je. Ma femme ne m’en a jamais parlé.»
      Nous fîmes quelques blagues au sujet de ce quasi-accident et nous nous quittâmes. Puis, d’un seul coup, je pris conscience du miracle qui s’était produit. Si ce quasi-accident n’avait pas eu lieu, ma femme et mon fils auraient fort probablement péri dans l’avalanche!
 
      Je repense souvent à cette histoire. J’imagine ma femme assise dans la voiture et frustrée de ne pouvoir se rendre au chalet à cause de l’autre voiture enlisée dans la neige. Je vois aussi la femme de mon collègue, embarrassée par la situation.
      À l’époque, tout le monde considéra la situation comme un pur désastre. Et pourtant, avec du recul, il est évident que chacun d’eux participa sans le savoir à un miracle.
 
      Depuis cet événement, je ne juge pas trop vite la situation lorsque des «désastres» surviennent dans ma vie. Avec le temps, à mesure que la situation s’éclaircit, bon nombre de ces désastres finissent par ressembler à des miracles en cours de création. Lorsqu’un «accident» a lieu, je prends le temps de me demander: «Quel miracle sortira de ce malheur?»
      Au lieu de penser «Pourquoi moi?», je dis simplement «D’accord».
      Ensuite, j’attends qu’un peu de lumière éclaire les événements.
 
Robert G. Allen

 

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