Le poisson d’or

Le poisson d'or_1
       Il était une fois un pêcheur qui vivait avec sa femme dans une vieille cabane au bord de l’eau. Tous les jours, il partait sur sa barque, heureux de retrouver les vagues couronnées d’écume, de sentir le soleil lui caresser le visage et le vent souffler doucement dans ses cheveux. Parfois, émerveillé par un coucher de soleil, il s’attardait, ébloui par la beauté du monde, oubliant même de jeter ses filets.
       Un matin où la mer était particulièrement calme, il lança ses filets dans l’eau claire, remerciant le ciel pour une si belle journée. En les remontant, il peina sous l’effort. Il tira de toutes ses forces, pensant avoir attrapé plusieurs gros poissons. Mais il ne trouva à l’intérieur des filets qu’un unique poisson aux écailles couleur d’or. Il fut très surpris en l’entendant s’adresser à lui d’une voix humaine :
       ― Je t’en prie, petit pêcheur, laisse-moi retourner dans la mer. Rends-moi ma liberté et je te donnerai ce que tu voudras.
       Le pêcheur le prit délicatement entre ses mains et le remit dans l’eau.
 
       De retour chez lui, il raconta son aventure à sa femme.
       Celle-ci se mit alors dans une grande colère :
       ― Tu aurais pu au moins lui demander du pain ! Voilà plusieurs jours que nous en manquons. Retourne voir le poisson et demande-lui du pain bien frais.
       Le pêcheur retourna à l’endroit où il avait relâché le poisson. Une brise légère soufflait sur la mer et des petites vagues clapotaient doucement contre la coque de la barque.
Joli poisson d’or,
Joli poisson d’or,
Reviens à moi,
Ma femme m’envoie.
       Le poisson sortit la tête de l’eau et demanda :
       ― Que veut-elle ?
       ― Elle pense que j’aurais dû te demander quelque chose lorsque tu étais prisonnier de mon filet. Elle voudrait que tu nous donnes du pain.
       ― Retourne chez toi, lui répondit le poisson. Elle a ce qu’elle souhaite.
       En arrivant chez lui, il trouva sa femme occupée à empiler des miches de pain et des sacs de farine dans un coin de la cabane.
       ― Tu vois, lui dit-elle, j’ai bien fait de t’envoyer.
 
       Mais au bout d’un mois, la femme du pêcheur commença à se plaindre.
       ― Il aurait fallu lui demander une maison. Regarde cette misérable cabane, elle tient à peine debout ! Vraiment, ce qu’il nous faut c’est une belle maison. Retourne voir le poisson d’or et demande-lui de nous en donner une.
       Le pêcheur retourna à contrecœur à l’endroit où il avait relâché le poisson. Le soleil avait disparu derrière les nuages et le vent s’était levé, faisant tanguer sa barque.
Joli poisson d’or,
Joli poisson d’or,
Reviens à moi,
Ma femme m’envoie.
       Le poisson sortit la tête de l’eau et lui demanda :
       ― Et que veut-elle ?
       ― Elle voudrait une maison. Notre cabane est trop vieille.
       ― Retourne chez toi, lui répondit le poisson, elle a ce qu’elle désire.
       En arrivant chez lui, il trouva sa femme vêtue d’une robe neuve sur le seuil d’une grande maison de pierre. Derrière un joli verger, il vit aussi un poulailler et une étable.
       ― Tu vois, lui dit sa femme, j’ai bien fait de t’envoyer.
 
       Mais au bout de deux semaines, la femme du pêcheur recommença à se plaindre :
       ― Cette maison est bien trop petite, dit-elle. Ce qu’il nous faut c’est un château. Retourne voir ton poisson et dis-lui que je veux vivre dans un château.
       Elle le tourmenta tant et si bien que le pêcheur retourna à l’endroit où il avait relâché le poisson. Le vent soufflait maintenant par violentes bourrasques et de grosses vagues secouaient la barque d’un côté à l’autre.
       À contrecœur, le pêcheur appela le poisson d’or :
Joli poisson d’or,
Joli poisson d’or,
Reviens à moi,
Ma femme m’envoie.
       Le poisson sortit la tête de l’eau et demanda :
       ― Que veut-elle maintenant ?
       ― Elle veut un château. Elle trouve la maison trop petite.
       ― Retourne chez toi, répondit le poisson, elle a ce qu’elle demande.
       En arrivant chez lui, le pêcheur trouva sa femme, vêtue d’une magnifique robe, dans la cour d’un vaste château entouré d’un beau parc. Des dizaines de serviteurs s’empressaient de tous les côtés.
       ― Tu vois, lui dit sa femme, j’ai bien fait de t’envoyer.
 
       Mais au bout d’une semaine, la femme le réveilla un matin en le secouant fortement :
       ― Il faut que nous soyons les souverains de ce pays. Cours et demande au poisson de nous faire roi et reine.
       ― Mais je ne veux pas être roi, lui dit le pêcheur.
       ― Et bien moi, je serai reine. Va lui dire tout de suite que je veux gouverner le pays.
       Triste et le cœur lourd, le pêcheur retourna vers le rivage. Des éclairs flamboyants sillonnaient le ciel sombre et les vagues menaçantes manquèrent plusieurs fois renverser sa barque.
Joli poisson d’or,
Joli poisson d’or,
Reviens à moi,
Ma femme m’envoie.
       Le poisson sortit la tête de l’eau et demanda :
       ― Que veut-elle de plus ?
       ― Il faut qu’elle soit reine. Elle veut être servie par tout le pays.
       ― Retourne chez toi, dit le poisson. Elle a ce qu’elle exige.
       En arrivant chez lui, le pêcheur vit un palais splendide gardé par une multitude de soldats. Sa femme siégeait à l’intérieur sur un trône immense. Sur sa tête était posée une lourde couronne d’or incrustée de diamants, et elle portait une robe somptueuse parsemée de perles fines.
       ― Tu vois, j’ai bien fait de t’envoyer, lui dit sa femme en le voyant.
 
       Mais cette nuit-là, dans son grand lit recouvert de fourrures, la femme du pêcheur ne pouvait pas dormir. Elle se demandait ce qu’elle pouvait bien obtenir de plus du poisson. Et lorsque l’aube illumina le ciel, elle se mit à crier de colère.
       ― Comment, c’est lorsque j’ai envie de dormir que le soleil se lève, et cela sans mon autorisation. Cours immédiatement dire au poisson que j’ordonne que les astres m’obéissent.
       Et elle fit jeter le pêcheur dehors par ses gardes.
 
       La mort dans l’âme, le pêcheur retourna vers le rivage.
       Une énorme tempête avait éclaté sur la mer. Les vagues déchaînées déferlaient sur la barque du pêcheur qui n’arrivait plus à la diriger. Plusieurs fois, il appela de toutes ses forces, sa voix étouffée par la violence du vent :
Joli poisson d’or,
Joli poisson d’or,
Reviens à moi,
Ma femme m’envoie.
       Le poisson sortit enfin la tête de l’eau et demanda :
       ― Mais que peut-elle bien vouloir encore ?
       ― Elle veut régner sur l’univers.
       ― Ta femme ne pourra jamais être satisfaite. Adieu petit pêcheur, nous ne nous reverrons plus.
 
       En arrivant chez lui le pêcheur vit que le palais avait disparu, et qu’à sa place se trouvait à nouveau la petite cabane délabrée. Sa femme sanglotait dans sa vieille robe rapiécée.
       ― Ne pleure pas, lui dit le pêcheur. Tu n’étais pas plus heureuse lorsque tu étais reine. Le plus grand bonheur est d’être content avec ce que l’on a.
 
       Et il repartit, joyeux sur la mer claire et tranquille, pêcher sa nourriture quotidienne.

 

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Johanna Marin Coles ; Lydia Marin Ross
L’Alphabet de la Sagesse
Paris, Albin Michel Jeunesse, 1999
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