Fleur des Neiges

Fleur des neiges 9
Fleur-des-neiges était née au pays du Soleil-Levant – c’est ainsi qu’on appelait alors le Japon. Ses parents habitaient un petit village situé entre la mer et un antique volcan. La mer passait son temps à se faire belle, elle ronronnait sous le soleil. Le volcan aimait dormir tout l’hiver, bien protégé par l’épaisse couche de neige que le ciel déversait sur ses flancs.
Les parents de Fleur-des-neiges étaient des paysans. Toute jeune déjà, avec son père Goro, sa mère Yoko et ses frères Takuma et Yoshi, elle passait de longues heures les pieds dans l’eau, le dos courbé pour repiquer ou récolter le riz. Quelquefois, le ciel se mettait en colère. Des trombes d’eau inondaient les rizières, le vent déracinait les arbres et faisait s’envoler les habitations. Il fallait tout recommencer. Patiemment, on reconstruisait la maison, on replantait les arbres, on chassait l’eau de la rizière.
 
Quand Fleur-des-neiges restait à la maison, elle gardait sa grand-mère Kaori. C’était une vieille femme toute menue dont le visage ridé semblait éternellement sourire. Elle passait ses journées assise sur sa natte, marmonnant des mots que personne ne comprenait. Yoko disait qu’elle parlait aux ancêtres. Personne ne savait depuis combien d’années au juste elle était sur cette terre. Elle avait vécu assez de temps pour se marier trois fois et voir mourir ses trois maris.
Fleur-des-neiges rangeait la maison, balayait, faisait la vaisselle. Puis elle se postait devant la porte pour voir passer les gens. Le cœur lui battait fort quand venait à passer Tadashi, un garçon de son âge qu’elle aimait en secret. Il allait toujours à la tête d’un groupe de garçons et de filles, plaisantait, riait fort. Chaque fois qu’il paraissait, Fleur-des-neiges espérait qu’il la remarquerait enfin. Mais jamais le regard de Tadashi – ces deux grands yeux brûlants comme le feu – ne se posait sur elle. Il semblait ignorer son existence. Les éclats de rire s’en allaient avec lui. Fleur-des-neiges restait seule avec sa souffrance et son secret.
Fleur-des-neiges devait aussi surveiller la volière où son père élevait des oiseaux de prix. Il les vendait pour acheter les vêtements, les outils et quelques compléments de nourriture. Elle se souvenait d’un grand ibis bleu. Il avait deux yeux ronds comme des lunes, de hautes et larges pattes et un très long bec finement recourbé. Il allait dans la volière à pas lents, becquetait la terre, redressait son cou et regardait mystérieusement la jeune fille. Un jour, elle ne vit plus l’oiseau. Son père était parti tôt le matin pour le vendre à la ville.
 
Souvent, la nuit, Fleur-des-neiges rêvait de l’ibis bleu. En s’approchant de la volière, elle apercevait sur le sol des traces de pattes qui lui étaient familières et, soudain, il se dressait devant elle, l’observant de son œil rond comme la lune. Alors son cœur se remplissait de joie. Elle rêvait aussi que Tadashi s’arrêtait devant sa maison, deux grands cerfs-volants dans les mains, et qu’il l’invitait à venir les faire voler avec lui. Ils couraient tous les deux sur les pentes du volcan et le vent les emportait dans les airs en compagnie des cerfs-volants. Tadashi et Fleur-des-neiges se tenaient par la main et planaient au-dessus du monde en riant. Ils survolaient les rizières, le volcan, le palais du grand prince, puis le vent les emportait vers la mer. Alors elle se réveillait, le cœur tout agité par ce rêve.
Longtemps, elle restait les yeux grands ouverts dans la nuit. Aux premières lueurs du jour, elle entendait chanter le coq. Elle pensait que peut-être aujourd’hui Tadashi passerait et la regarderait.
 
Le vénérable Matsuo Seki habitait la dernière maison du village dans la direction du volcan. Il était écrivain public et poète. Il rédigeait des lettres d’amour, des lettres de deuil ou encore répondait au courrier envoyé par les inspecteurs du grand prince. Il savait aussi écrire des poèmes. Goro, le père de Fleur-des-neiges, avait eu recours à lui. C’est ainsi qu’elle avait fait sa connaissance.
Sa maison se dressait au milieu d’un jardin agrémenté d’un bassin rempli de lotus. Elle était entièrement construite en bois ; les cloisons étaient faites de pin laqué et de papier couleur d’ivoire. De belles lanternes descendaient du plafond. Le vieil homme y avait peint de paisibles dragons rouge et or, aux yeux remplis de malice. Le vénérable Matsuo Seki vivait seul. Il passait ses journées assis sur une natte, devant une table basse où s’accumulaient les pinceaux, les plumes et les encres. Fleur-des-neiges avait observé le manche du pinceau entre ses longs doigts, les traces d’encre laissées sur le papier de riz. Elles lui rappelaient celles que faisaient le bec et les pattes de l’oiseau bleu sur le sol de la volière.
Fleur-des-neiges revint observer le vieil écrivain. Elle traversait le petit jardin, et se tenait contre le mur, près de la porte-fenêtre, à demi cachée et silencieuse, pour ne pas provoquer son irritation. Mais Matsuo Seki était tellement absorbé par sa tâche qu’il ne paraissait pas la voir. De temps en temps, il levait ses yeux fatigués, souriait aux dragons rouge et or des lanternes, puis se remettait à écrire. Fleur-des-neiges aurait bien aimé qu’un dragon malicieux lui donne le pouvoir de se glisser dans la tête du vieil homme. Elle aurait pu comprendre le mystère des signes qu’il traçait sur le papier de riz. Ce devait être quelque chose d’aussi merveilleux que voler comme un cerf-volant sur le monde, observer les rizières, la mer, les forêts, les maisons, les animaux, les gens. « Voilà pourquoi, se disait Fleur-des-neiges, le vénérable maître ne me voit pas. Quand il trace tous ces signes, il oublie sa maison, les arbres, les gens. Il se promène dans un jardin secret et invisible. »
 

Fleur des neiges 10

Un jour qu’elle se tenait, comme à son habitude, cachée près de la porte, Matsuo, sans même lever les yeux de son travail, demanda :
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour toi ?
Pensant qu’il s’adressait à un client qui venait d’arriver, elle se retourna, mais il n’y avait personne dans le jardin.
— Sais-tu faire le thé, Fleur-des-neiges ?
— Oui, vénérable maître, répondit-elle, en se demandant comment il connaissait son nom.
— Alors, fais chauffer de l’eau, prépare le thé et dispose les tasses. Nous le boirons tous les deux.
Fleur-des-neiges était si émue qu’elle renversa un peu d’eau sur la natte en remplissant la bouilloire. Vite, elle l’essuya à l’aide de sa manche. Elle dit :
— Le thé est prêt, maître.
Matsuo Seki vint s’asseoir à la table, face à elle. Il portait sa tasse de faïence à ses lèvres, puis la reposait, et son regard se fixait intensément sur la jeune fille, comme s’il voulait graver en lui chaque détail de son visage. Alors, il lui demanda de nouveau :
— Est-ce que je puis faire quelque chose pour toi ?
Fleur-des-neiges sentit son cœur battre à tout rompre quand elle s’entendit lui répondre :
— Je voudrais, vénérable maître, devenir écrivain public comme vous.
— Ce sera long et difficile, le sais-tu bien ?
— Je le sais, oui.
— Alors viens, lui dit-il. À me regarder pendant tout ce temps, tu as déjà appris la patience.
Ils sortirent du village et s’engagèrent sur les premières pentes du volcan. C’était la fin de l’hiver et le soleil faisait naître des petits ruisseaux sur la surface gelée de la neige.
— Dis-moi ce que tu vois, demanda l’écrivain.
— De la neige, dit-elle.
— Et encore ?
— De la neige.
— Observe bien, dit-il. Ne vois-tu pas les fins ruisseaux qui commencent à couler ? Ce sont comme de minuscules serpents faits d’eau et de lumière.
— Je les vois.
— Alors, fais-les entrer dans tes yeux. Et fais entrer aussi la lumière qui joue sur le sommet du volcan. Comment est-elle ?
— Jaune, je crois.
— Elle est dorée et un peu argentée en même temps. Du bleu très léger s’y mêle.
Comme ils revenaient à la maison, Fleur-des-neiges remarqua les empreintes qu’un grand oiseau avait laissées en signe de son passage.
— Et cela, maître ?
— Ces traces aussi, garde-les bien en toi.
 

Fleur des neiges 8

Matsuo Seki alla trouver les parents de Fleur-des-neiges pour solliciter leur accord.
— Elle m’aidera à tenir la maison, proposa-t-il. En échange, je lui apprendrai tout ce qu’il faut savoir pour devenir écrivain public.
Le jour même, Fleur-des-neiges vint habiter chez lui. Il lui fit faire par le tailleur des vêtements de bonne qualité, ni trop étroits ni trop amples de façon à ce qu’ils ne gênent aucun de ses gestes.
Passant devant un miroir, Fleur-des-neiges eut du mal à reconnaître la jeune fille qui portait aussi joliment ce long kimono blanc.
Elle apprit tout d’abord à prendre soin des pinceaux, à les laver, à les lisser. Le maître lui montra comment broyer les couleurs et les mélanger à l’eau pour obtenir une encre bien homogène. Il lui mit un pinceau entre les doigts.
— Pense à la mer, Fleur-des-neiges. Ton poignet est comme une barque qui accompagne le rythme des vagues.
Arriva le moment du difficile apprentissage des traits qui composent les caractères : le « soku » qui va de gauche à droite, le « roku » qui descend en oblique vers la droite, le « saku » qui part à droite et se termine à gauche.
Matsuo Seki se montrait exigeant. Il lui faisait recommencer un trait cent fois pour que sa main apprenne à le tracer avec précision et souplesse. Et, quand elle l’avait dessiné cent fois, il lui demandait de le tracer encore une fois. Il disait en souriant :
— On ne peut pas comparer un élève qui répète un exercice cent une fois avec celui qui ne l’a répété que cent fois !
 
Fleur-des-neiges souffrait, mais elle sentait bien, à la façon dont le maître l’encourageait, qu’elle était sur la bonne voie. Les journées étaient longues, elle ne les voyait pas passer. Le jour finissant la trouvait encore à sa table de travail. Elle se levait pour allumer les lanternes et continuait encore jusqu’à ce que le vieil homme lui dise qu’il était temps de prendre du repos.
Un soir où Fleur-des-neiges s’apprêtait à allumer les lanternes, le maître l’en empêcha. Quand la nuit fut bien installée, il disposa une feuille de papier de riz devant elle et lui dit :
— Écoute d’abord. Après, tu écriras.
Il récita trois de ces courts poèmes qu’on appelle des « haïku ». Fleur-des-neiges les écouta monter dans la nuit. Puis le maître lui dit :
— Je vais te les dicter maintenant.
— Mais, comment pourrai-je écrire correctement dans le noir ?
— Ne t’inquiète pas, écris.
La voix s’éleva de nouveau et Fleur-des-neiges se saisit du pinceau. Elle devinait que le secret de la réussite consistait à ne pas contrarier le mouvement de sa main. Elle se mit à l’écoute du poème, confiant à son poignet parfaitement relâché le soin de trouver le chemin qui conduit des mots prononcés jusqu’à leur dessin sur la feuille.
Quand il eut fini de dicter les trois « haïku », Matsuo Seki lui dit :
— Va te coucher, maintenant. C’est assez pour aujourd’hui.
 

Fleur des neiges 11

Fleur-des-neiges dormit très mal cette nuit-là. Elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler ce qu’elle avait écrit. Elle avait sûrement fait d’horribles taches et de vilains gribouillis. La feuille où elle avait consigné les poèmes dansa toute la nuit devant ses yeux, pleine de caractères mal formés, semblables à des araignées répugnantes.
Le lendemain matin, elle se leva avec crainte et rejoignit le maître qui était déjà à sa table de travail. Il lui tendit la feuille écrite dans le noir. Les caractères s’étalaient avec grâce. Aucune tache, aucune bavure. Matsuo sourit.
— Tu écoutes avec ton cœur, et ta main trace avec grâce ce que ton cœur écoute. Ton apprentissage est terminé, Fleur-des-neiges. Considère-toi maintenant comme écrivain public.
Une immense joie envahit la jeune fille.
— Sans vous, vénérable maître…, commença-t-elle.
Il l’interrompit aussitôt :
— Je veux que tu me montres dès aujourd’hui ce que tu sais faire. Écris donc pour moi une histoire. Ce sera ma récompense.
— Que pourrais-je donc écrire que vous ne sachiez déjà, vénérable maître ? Existe-t-il, dans toutes les îles du Soleil-Levant, quelque chose que vous ne connaissez pas ?
Les yeux du vieil homme se plissèrent sous l’effet de son sourire :
— Est-ce que je sais, demanda-t-il, combien d’oiseaux ont traversé le ciel pendant mon sommeil ? Et ce que font les fourmis du jardin à cette heure matinale ? Il y a tant de secrets que j’ignore et qui attendent la main qui me les révélera.
Fleur-des-neiges s’assit à sa table. Pensive, elle laissa son regard se perdre dans la lumière bleue du jardin. Puis son visage s’éclaira.
— J’ai trouvé, maître. C’est une histoire très simple qui doit pouvoir s’écrire facilement. Mais c’est aussi une histoire triste. Et je ne sais pas si les mots sauront dire tout ce que je ressens.
— Les mots peuvent beaucoup quand on sait les apprivoiser, répondit Matsuo. Écris et ne pense à rien d’autre.
 
C’est ainsi que Fleur-des-neiges écrivit la première histoire de sa vie. Une jeune fille nommée Ikeda aimait un jeune garçon nommé Hiroshi. Chaque fois qu’il paraissait devant elle, elle sentait son cœur battre plus fort. Mais le garçon ne la regardait pas. Y avait-il à cela une raison ? Était-ce parce que son père possédait de grandes terres et qu’il habitait une belle maison, alors qu’Ikeda vivait dans une masure de paysan ? Ou bien peut-être ne la trouvait-il pas assez   jolie ? Y avait-il d’autres motifs encore ? Personne ne savait le secret d’Ikeda, elle n’en avait jamais parlé à personne.
Matsuo lut l’histoire rédigée à son intention.
— Tu as raison, Fleur-des-neiges, remarqua-t-il. C’est une histoire un peu triste. Et que crois-tu qu’il va leur arriver maintenant à tous les deux ?
— Je ne sais pas, maître.
— Alors, ne cherchons pas à savoir plus qu’il n’est possible. Confions l’affaire à nos amis, dit-il en levant les yeux vers les lanternes aux dragons rouge et or.
Dans un coin de la page, il dessina un dragon malicieux qui flottait dans les airs et semblait observer tout ce que Fleur-des-neiges avait écrit.
Dès lors, Fleur-des-neiges aida Matsuo Seki dans son travail. Elle rédigeait des lettres des deux bouts de la vie, annonçant la naissance d’un enfant ou bien le décès d’un parent. Il y avait aussi les lettres d’amour et les faire-part de mariage. Quand sa grand-mère Kaori mourut, c’est elle qui écrivit la lettre annonçant la nouvelle. Elle dessina un petit dragon dans un coin de la page pour que tout se passe bien au pays des ancêtres où ses trois maris l’attendaient.
Quelquefois, Fleur-des-neiges devait écrire des choses étranges. Une femme lui demanda une lettre pour un dragon qui venait la déranger la nuit : « Dites-lui de se tenir tranquille. » Un monsieur un peu fou lui dicta une lettre pour un aigle. Il voulait l’accrocher à une branche, pour dire à l’oiseau royal qu’il était le bienvenu dans son arbre.
Pendant six ans, sous l’œil attentif du maître, elle rédigea des testaments, des faire-part, des lettres d’amour, des lettres pour les inspecteurs du grand prince. « C’est, disait-elle, comme si je vivais cent vies. Je me mets chaque fois à la place des autres ; leur peine devient la mienne, leur bonheur devient le mien, je suis un peu comme l’empereur de Chine qu’on appelle le maître aux dix mille vies. »
 
Le vénérable Matsuo Seki mourut. Fleur-des-neiges le retrouva un matin, le visage contre sa table de travail, un léger sourire figé sur les lèvres. L’encrier était renversé. Il tenait à la main un testament par lequel il faisait de son élève l’héritière de sa maison, de ses pinceaux, de ses encres et de tous ses biens.
Fleur-des-neiges eut beaucoup de chagrin. Puis, avec le temps, le souvenir du maître s’installa tranquillement dans son cœur. Comme lui, sans même s’en rendre compte, elle levait parfois les yeux de son travail, observait les dragons des lanternes, puis se remettait à écrire. L’esprit du vénéré Matsuo flottait sur le jardin, dans la maison, et jusque dans ces petites tasses de faïence bleue dans lesquelles, lors de leur première rencontre, elle avait versé le thé. Il arrivait que Fleur-des-neiges lui parle. Elle souriait et disait :
— Voici que je marmonne comme grand-mère Kaori.
 Fleur des neiges 4
Un client s’annonça un jour dans la cour. Quand Fleur-des-neiges leva la tête, Tadashi se tenait devant elle. Une bouffée de chaleur lui monta au visage. Sans doute ses joues étaient-elles rouges comme un pavot. Elle s’efforça de masquer son trouble.
— Bonjour, dit-il.
— Que puis-je pour toi, Tadashi ?
— Voilà ce qui m’amène. Je voudrais envoyer une lettre à quelqu’un.
Il hésitait, il paraissait chercher ses mots :
— Quelqu’un que j’aime en secret. Il s’agit d’une jeune fille, mais je ne sais pas si elle m’aime. Et cela me rend très malheureux. Elle s’appelle Noriko. J’ai pensé que tu pourrais écrire une lettre de ma part pour lui déclarer mon amour.
Elle eut soudain très froid. Le garçon remarqua son extrême pâleur.
— Qu’as-tu, Fleur-des-neiges ? Te voilà toute blanche et tu trembles.
Se rendait-il compte de l’innocente cruauté de ses propos ? Soupçonnait-il seulement combien elle l’aimait en secret ? Elle respira longuement et dit :
— J’écrirai cette lettre, Tadashi. Je l’écrirai avec mon cœur comme mon maître m’a appris à le faire.
Tadashi parti, elle commença à rédiger la lettre. Elle y mit tout son cœur en se rappelant les conseils donnés par son maître durant apprentissage : « Si un homme te demande une lettre d’amour, écoute bien ce qu’il veut, mais ensuite n’écris pas ce qu’il te dit ; écris ce qu’il te plairait d’entendre si tu recevais la lettre. »
Alors, elle confia au papier ce qu’elle rêvait d’entendre de Tadashi depuis toujours et qui n’était jamais venu. Les larmes coulèrent sur son visage pendant qu’elle écrivait à la jeune fille que Tadashi aimait.
Il revint le lendemain, et Fleur-des-neiges lui lut la lettre dont il se déclara très satisfait. Il lui donna une pièce d’argent qui lui parut très pesante et très froide. Elle demeura un long moment perdue dans ses pensées, la pièce d’argent dans le creux de sa main, puis elle se leva et courut chez son père pour acheter un oiseau de la volière. Goro choisit un ibis blanc que Fleur-des-neiges paya avec l’argent reçu de Tadashi. De retour chez elle, elle le posa auprès du bassin aux lotus et lui délia les pattes. L’oiseau demeura quelque temps sur le sol puis, soudain, il déplia ses ailes et s’envola.
La réputation de Fleur-des-neiges se répandit dans toute la région. Les gens aimaient sa façon d’exprimer les sentiments, et l’on venait de loin pour lui demander des lettres d’amour. Mais elle savait, dans le fond de son âme, qu’elle n’en ferait plus jamais d’aussi belles que celle qu’elle avait rédigée pour Tadashi. Elle avait su tremper une fois son pinceau dans l’encre rouge de sa blessure ; désormais son cœur ne saignait plus, il était tout endolori, indifférent à la joie et aux rires.
 Fleur des neiges 5
Un jour, Fleur-des-neiges entendit un grand vacarme au-dehors. Une escouade de soldats armés jusqu’aux dents envahit le jardin et se disposa sur deux rangs pour faire une haie d’honneur jusqu’à sa porte. Elle vit alors s’avancer le grand prince, flanqué de son secrétaire.
— Es-tu bien Fleur-des-neiges, l’écrivain public ? demanda-t-il. On m’a dit que tu sais tourner les lettres à merveille. Je désire épouser la fille du prince de Kyoto. Elle s’appelle Sae. Tu vas donc lui écrire pour lui déclarer mon amour. Je veux que cette lettre soit la plus belle que tu aies jamais écrite de ta vie.
Tout autre écrivain se serait senti très honoré d’avoir à travailler pour le grand prince. Mais Fleur-des-neiges comprit aussitôt qu’elle en serait bien incapable. « Mon cœur, se dit-elle, est tout endolori : comment pourrais-je trouver les mots de la passion pour écrire à la fiancée de mon prince ? » Elle se prosterna à ses pieds.
— Maître de ces lieux, vous avez plus de cent écrivains dans votre palais. Ils s’occupent des archives, des lois, des décrets, des alliances avec les plus grands royaumes. Ne s’en trouve-t-il pas un seul qui soit capable de vous écrire la lettre que vous demandez ?
— Tu es la seule femme écrivain public de tout Cipango, répondit-il sèchement. Seule une femme saura trouver les mots qui convaincront une autre femme.
Fleur-des-neiges se sentit soudain très lasse.
— Excusez-moi, vaillant prince, mais mon cœur est sec et je n’ai plus de mots. Mes plus belles fleurs d’amour, je les ai mises dans une lettre qu’un jour quelqu’un m’a demandée. Avec l’argent qu’il m’a donné, j’ai acheté un oiseau, je lui ai confié mon chagrin et je l’ai laissé s’envoler pour qu’il l’emporte au loin. Maintenant je ne souffre plus, mais l’amertume est dans mon âme. Vous comprenez pourquoi je ne puis pas vous offrir la plus belle lettre que j’aie jamais écrite et satisfaire ainsi votre désir.
Entendant qu’on refusait quelque chose à leur maître, les soldats émirent des murmures inquiétants. Le grand prince sortit son sabre et en posa le tranchant sur le cou de la jeune femme prosternée à ses pieds.
— Toi seule peux rédiger cette lettre. Je te donne trois jours. Si elle n’est pas écrite lorsque je reviendrai, je te couperai la tête.
 
Fleur-des-neiges demeura longtemps prostrée contre le sol de sa maison, pleurant comme une fontaine. Elle ne pensait pas avoir encore dans son cœur desséché autant de larmes. Enfin elle réussit à se lever, mais de toute la journée ne put rien faire. Elle se tenait assise contre la cloison et marmonnait comme naguère grand-mère Kaori.
Un second jour passa sans même qu’elle s’en aperçoive. Sa tête était vide, elle ne pouvait rien manger. Tout juste put-elle avaler deux petites tasses de thé, qu’elle but à lentes gorgées, les yeux perdus dans le vague. Elle pensait aux ancêtres qu’elle allait bientôt rejoindre sans jamais avoir eu de mari, et sans avoir connu la joie de mettre des enfants au monde. Y aurait-il seulement sur terre un écrivain public pour annoncer sa mort ?
Arriva le jour où le grand prince devait venir chercher la lettre. Fleur-des-neiges s’assit contre la cloison. « Je vais attendre le prince, se dit-elle, comme grand-mère Kaori attendait de partir rejoindre ses trois maris au pays des ancêtres. » C’est alors que, levant la tête par hasard, son regard se fixa sur une des lanternes du plafond. Et il lui sembla que l’un des dragons peints par Matsuo lui souriait avec insistance. Le courage lui revint aussitôt.
— Que penserait de moi le vénérable maître s’il me voyait ainsi trahir le métier qu’il m’a enseigné ? Allons, je vais écrire cette lettre !
Vite, elle se mit à sa table, et prit le papier parfumé au jasmin que le secrétaire du grand prince avait déposé devant elle avant de se retirer. Elle leva les yeux vers le dragon malicieux, et se mit au travail.
« À Sae, fille du grand prince de Kyoto, femme admirable, dont la grâce dépasse celle des cerisiers en fleur et de toutes les neiges des îles du Soleil-Levant, moi, grand prince, je déclare mon amour. »
 Fleur des neiges 6
Fleur-des-neiges écrivit la suite sans s’arrêter, flatta la vanité du prince, dit qu’il était riche et puissant, d’une grande beauté et d’une exceptionnelle intelligence, ajouta qu’en toute circonstance il protégerait sa femme du besoin et du malheur. Qu’il possédait de grandes armées, des centaines de chevaux. Qu’elle ne manquerait jamais de rien. Il la comblerait de soieries, de parfums, de bijoux, de servantes. Il était heureux de lui faire l’honneur de la prendre pour femme.
En relisant sa lettre, Fleur-des-neiges crut entendre le vénérable Matsuo rire au fond du pays des ancêtres, et ce rire apaisa son esprit. Elle n’oublia pas de dessiner un petit dragon malicieux dans le coin de la lettre, comme le faisait souvent le maître. Un dragon rouge et or.
Le dragon avait à peine séché son encre que le pas des soldats retentit dans la cour. On entendait le cliquetis de leurs armes. Le prince se dressait devant elle.
— Maître de nos vies, dit-elle, voici ce que ta bien-aimée aimera entendre.
Et elle lui lut la lettre. Le grand prince marqua un temps de surprise, puis déclara, en la fixant d’un regard noir :
— Fort bien. J’espère pour toi qu’il s’agit vraiment là de ce que ma future femme aimera entendre.
Il lui fit remettre par son secrétaire trois pièces d’or, et s’en fut avec tout son monde.
 
Fleur-des-neiges comprit qu’elle venait de signer son arrêt de mort. « Sûrement, se dit-elle, la jeune princesse va lui lancer la lettre à la figure. Quelle femme aimerait entendre de pareilles sottises ? Je vois clairement, maintenant, la lettre que j’aurais dû écrire. »
« Je suis un grand prince, c’est vrai, je possède beaucoup de soldats, de serviteurs, de palais, de chevaux. Mais que valent mille chevaux, mille palais, mille soldats quand on vient frapper au cœur de la femme qu’on aime ? Regarde mes mains, elles sont vides ; mon cœur, il est nu. Je veux t’offrir tout ce que je ne possède pas : la lumière du matin au-dessus du volcan, les oiseaux qui ne sont pas dans ma volière. Je ne suis qu’un pauvre homme, mais avec toi, je serai fort. Ensemble nous irons jusqu’au bout du monde, nous traverserons toutes les mers. Vois les neiges sur les flancs du volcan, je te les donne ; et je te donne encore la rosée des matins, l’odeur des jasmins, et tous les jours que nous vivrons ensemble. Toi, femme dont je rêve, je te le demande avec crainte : acceptes-tu d’être ma femme ? »
« Voilà, se dit Fleur-des-neiges soudain très en colère, voilà, oui, ce que j’aurais aimé entendre du grand prince si j’avais été à la place de celle qu’il croit aimer ! »
Dans la nuit, un petit dragon s’invita dans ses rêves. Il dansait dans le ciel comme ceux qu’on promène dans les villages aux jours de fête. Il riait.
 
De retour au palais, le grand prince fit déposer la lettre à sa bien-aimée dans un coffret de nacre que l’on ferma à double tour. Puis il donna des ordres pour préparer le voyage qui le conduirait dès le lendemain à Kyoto afin de demander la princesse en mariage. Mais au cours de la nuit, il fit le rêve étrange que voici.
Il était debout dans la salle aux mille colonnes du palais de Kyoto. Entourée d’une nuée de dignitaires, la princesse Sae se tenait devant lui, écoutant avec attention la lettre que lisait un scribe. Mais personne ne pouvait voir l’effet produit par la lecture, car Sae portait un masque de dragon rouge et or.
Quand le scribe eut terminé, le cœur du prince se mit à battre très fort. C’était le moment fatidique : la jeune femme allait enlever son masque, et tout le monde verrait si elle acceptait la demande en mariage ou si elle la refusait. Mais, lorsqu’elle se démasqua, un grand cri de surprise monta dans la salle du palais : c’était Fleur-des-neiges qui se cachait derrière la figure du dragon ! Fleur-des-neiges qui riait du bon tour qu’elle venait de lui jouer. Et il l’entendait lui dire :
— Grand prince, je ne veux rien de toutes ces fadaises. Je veux seulement grimper au sommet du volcan avec toi, et avec toi encore traverser la mer. Si tu veux bien ne pas m’encombrer de tes richesses, alors oui, je veux bien être ta femme. Offre-moi les serpents de lumière qui courent sur la neige au début du printemps, fais-moi un collier avec les traces de pattes que les lièvres et les oiseaux laissent dans la neige, va me chercher les perles d’or que la pluie met dans les yeux des grenouilles ; donne-moi, oui, tout ce qui ne sera jamais à toi. Sinon, retourne à tes palais, tes chevaux, tes serviteurs, et ne pense plus jamais à moi.
Ce rêve étrange réveilla le grand prince. Il se tint sur sa terrasse tout le restant de la nuit, le cœur très agité, à regarder briller les étoiles au-dessus de la mer. Partout où il posait les yeux, il voyait le visage de Fleur-des-neiges. Fleur-des-neiges assise à sa table d’écrivain. Fleur-des-neiges traçant sur le papier des signes de bonheur d’une beauté infinie.
Sur la fin de la nuit, pendant que tout le monde dormait encore au palais, il sortit par une porte secrète, enfourcha son cheval et partit au triple galop.
 
Le soleil se levait quand il arriva à la maison du vénérable Matsuo Seki. Fleur-des-neiges était déjà à sa table, en train d’écrire ses adieux à la vie. Elle avait revêtu un kimono de soie bleue, coiffé ses beaux cheveux, maquillé son visage. Dès qu’elle entendit le pas du grand prince du côté du bassin aux lotus, elle se leva.
— Me voilà prête, dit-elle d’une voix légèrement tremblante.
Le grand prince apparut au seuil de la maison. Elle vit aussitôt qu’il ne portait ni sabre ni épée, ni beaux habits ni bijoux. Il avait les cheveux en désordre, il ressemblait à un oiseau mal réveillé. Mais il paraissait très heureux. Dans son regard brillait comme une lueur d’enfance.
— Je suis un grand prince, c’est vrai, commença-t-il d’une voix claire. Je possède beaucoup de soldats, de serviteurs, de palais, de chevaux. Mais que représentent mille chevaux, mille palais, mille soldats pour plaire au cœur de la femme que j’aime ? Regarde mes mains, elles sont vides ; vois mon cœur, il est nu…
Pendant qu’il parlait, Fleur-des-neiges s’était levée ; elle souriait aux dragons des lanternes peints naguère par le vénérable maître. Quand le prince en eut terminé, elle lui tendit la main. Il la conduisit jusqu’à son cheval et ils partirent au grand galop dans la direction du soleil levant.
 

Fleur des neiges 7

 

 
Pierre-Marie Beaude ; Claude Cachin (ill.)
Fleur des Neiges
Paris, Gallimard Jeunesse, 2004
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