Les étoiles amoureuses

      Les étoiles amoureuses_1

 

      L’Empereur du Ciel avait sept filles. Chacune était si belle que, toutes les sept réunies autour de leur père, elles illuminaient le ciel comme des étoiles.
      La plus jolie d’entre elles, Jik-nyeo, était aussi la plus jeune.
      Jik-nyeo avait le teint frais et délicat des fleurs de cerisiers sous la douce lumière de l’aurore.
      Ses cheveux noirs comme l’ébène encadraient merveilleusement son visage.
      Elle avait de longues et fines mains : aussi légères qu’un vol de papillon, elle les faisait courir avec agilité sur de magnifiques tissus d’or et d’argent.
      On appelait en effet Jik-nyeo « la Tisserande ».
      Son père l’Empereur lui avait donné pour mission de tisser les nuances du temps et de broder les brocards célestes. Avec une aiguille d’or et des poussières d’étoiles, elle fabriquait les saisons et, jour après jour, arrangeait les couleurs du ciel.
      À l’aide de délicats pastels, elle brodait l’aube scintillante des rosées du printemps. Elle colorait d’un pourpre éclatant les soirs d’été sous le soleil couchant. Elle assemblait les feuilles rouges, jaunes et brunes qui venaient envahir les ciels d’automne. Et elle tissait les fleurs blanches et immaculées des après-midi froids d’hiver.
      Mais, tout là-haut dans le ciel, Jik-nyeo s’ennuyait. « Comme c’est lassant de passer ses journées à tisser ! », soupirait-elle.
      Malgré la présence de ses sœurs et de son père à ses côtés, elle se sentait seule. Il lui manquait quelqu’un, quelque chose, et elle ne savait pas qui, elle ne savait pas quoi.
      — J’aimerais bien descendre sur la Terre ! s’exclama-t-elle un jour, alors qu’elle regardait, depuis le ciel, le monde qui s’étalait à ses pieds.
      — Mais tu sais bien que tu n’as pas le droit ! répondit sa sœur aînée, notre père nous l’a interdit !
      Mais Jik-nyeo ne voulut rien entendre.
      — La vie dans le ciel est trop ennuyeuse, je dois partir ! dit-elle avec résolution.
      Tout doucement, Jik-nyeo se laissa glisser le long du fil d’argent qui, habituellement, lui servait à tisser les saisons du ciel.
      Quelques instants plus tard, elle se retrouva sur Terre.

 

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      Autour d’elle, les fleurs des cerisiers, dansant sous le vent, semblaient l’accueillir, lui communiquant leur enivrant parfum de liberté. Elle s’enfonça dans la forêt et se retrouva face à une cascade, au pied d’une petite rivière.
      Il faisait si chaud dans le bois, et l’eau de la cascade paraissait si fraîche, qu’elle ne put résister à cette nature qui semblait l’appeler.
      Jik-nyeo se déshabilla et plongea dans l’eau bleutée de la rivière.
      À quelques pas de là se trouvait un jeune homme chargé de garder des buffles.
      Il s’appelait Gyeon-woo, mais la plupart des gens de son village l’appelait du nom de son métier : « le Bouvier ».
      Il faisait chaud, ce jour-là, et Gyeon-woo était venu près de la rivière pour faire boire ses buffles. Soudain, il s’arrêta. Non loin de lui, sous les eaux pures de la cascade, se trouvait une magnifique jeune fille. Gyeon-woo, tremblant d’émotion, n’osa pas se montrer. Il se cacha derrière un arbre et observa la nageuse.

 

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      Gyeon-woo ne savait rien de Jik-nyeo. Il n’aurait pu dire ni qui elle était, ni d’où elle venait. Mais il lui semblait pourtant la connaître depuis toujours.
      — Comment oserais-je approcher cette beauté ? murmura Gyeon-woo, intimidé.
      — Dérobe-lui ses vêtements ! suggéra un des buffles, le plus taquin du troupeau.
      — Je ne sais pas si c’est une bonne idée… souffla Gyeon-woo.
      Mais le jeune homme, troublé par la déesse, ne semblait plus avoir toute sa tête. Il subtilisa la robe de la jeune fille et retourna se cacher derrière un arbre.
      Inévitablement, lorsque Jik-nyeo sortit de l’eau et se dirigea vers le rivage, elle ne retrouva pas ses vêtements. À la place où elle avait laissé ses habits, un buffle broutait tranquillement.
      — Buffle, as-tu vu ma robe ? demanda la Princesse du Ciel.
      La nudité du corps blanc de Jik-nyeo était à peine dissimulée par ses longs cheveux noirs. Sa chevelure l’habillait de la plus pure et la plus parfaite des robes qui soient.
      Le buffle hocha la tête et se retourna vers l’arbre derrière lequel se cachait Gyeon-woo :
      — C’est mon maître qui a tes vêtements !
      Jik-nyeo, furieuse de l’intrépidité du jeune voleur, allait crier de colère. Mais, lorsqu’elle aperçut Gyeon-woo le Bouvier, elle s’arrêta net, et l’expression de son visage se radoucit.

      Jamais, parmi toutes les richesses merveilleuses du royaume de son père, elle n’avait vu un spectacle aussi magnifique.
      Les traits du visage du Bouvier étaient purs et délicats.
      Jik-nyeo sut tout de suite que, derrière la belle apparence du jeune mortel, se cachait un cœur éternel. En un fragment de secondes, Jik-nyeo avait compris qu’auprès de ce jeune homme, plus jamais elle ne s’ennuierait : elle avait trouvé enfin la partie d’elle-même qui, jusque-là, avait manqué à son bonheur.
      Après cette rencontre, tout fut simple. Les deux amants se marièrent et s’installèrent dans une modeste demeure au pied des montagnes.

      Mais, depuis le départ de Jik-nyeo du Royaume du Ciel, il n’y avait plus personne pour tisser les couleurs du temps. Plus personne pour colorer l’azur éclatant de l’été et le rouge enflammé des couchers du soleil.
      Le ciel, désormais, restait perpétuellement immobile dans la pâleur des jours uniformes. Les heures, les mois et les saisons ne venaient plus inventer leurs coloris magiques dans le ciel.

Les étoiles amoureuses_4
      Face à ce ciel désormais vide et incolore, l’Empereur se mit en colère.
      Il hurla avec fureur, et toute l’étendue du ciel tonna dans un orage d’une violence effrayante. À chacun de ses cris, un coup de tonnerre assourdissant venait remuer la terre. À chacun de ses gestes furibonds, un éclair de feu transperçait le ciel.
      — Qu’on me ramène ma fille Jik-nyeo à l’instant ! rugit l’Empereur du Ciel.
      Aussitôt, un des serviteurs du Tout-Puissant se précipita sur la Terre et, sans ménagement, enleva la jeune Jik-nyeo de la douceur de son foyer.

      L’Empereur du Ciel ne fut pas même ému de revoir sa fille après une si longue absence. Il la fit ligoter à un nuage et lui commanda de reprendre le tissage des brocards célestes.
      Mais plus rien n’était comme avant pour Jik-nyeo. Elle était d’une tristesse infinie. Isolée sur sa prison nuageuse, Jik-nyeo pleura tant que, sur Terre, il se mit à tomber des trombes d’eau semblant annoncer un déluge immense. Jik-nyeo ne tissait plus, mais pleurait.
      Ainsi, chaque jour, une nouvelle rosée du matin abondante et transparente inondait la terre des hommes.
      De son côté, Gyeon-woo était envahi par la même tristesse. Avec courage, il décida un jour de monter jusqu’au ciel.
      Aux portes du ciel, il aperçut l’Empereur tout-puissant.
      — Seigneur des cieux, puis-je entrer rejoindre ma femme bien-aimée ? implora-t-il.
      L’Empereur, furieux de l’audace de ce simple mortel qui osait demander asile dans son royaume céleste, ne daigna pas même répondre. Il leva le bras et, aussitôt, le ciel s’assombrit et se couvrit de nuages noirs.
      Puis, il leva son autre bras et, au même instant, une large et profonde rivière d’étoiles apparut aux pieds de Gyeon-woo.
      Des milliers et des milliers d’étoiles bleutées jaillissaient devant le Bouvier, faisant éclater une lumière éblouissante.
      Gyeon-woo dut fermer les yeux devant l’éclat de cette Voie lactée.

Les étoiles amoureuses_5

      Désormais, il y avait entre le Bouvier et la Tisserande une barrière d’étoiles infranchissable qui, à jamais, condamnait le mortel et la déesse à rester chacun du côté de leur monde.
      L’Empereur du Ciel croyait qu’en éloignant sa fille du Bouvier, elle se consacrerait de nouveau à ses tâches célestes. Mais il n’en fut rien. Bien au contraire, la tristesse de Jik-nyeo redoubla. Elle pleura encore, et encore… tant et si bien que des torrents de larmes vinrent inonder l’Univers.
      L’Empereur, d’habitude si intransigeant, comprit soudain que l’amour de sa fille pour Gyeon-woo le Bouvier était aussi éternel que le firmament.

      Un matin de juillet, il convoqua sa fille :
      — Jik-nyeo, ma chérie, tu dois continuer de tisser les couleurs des saisons célestes. Mais je sais désormais que l’amour qui t’unit à Gyeon-woo n’a pas de limites. Je t’autorise donc à rencontrer ton mari une fois par an, le septième jour du septième mois.
      Immédiatement, et pour la première fois, les oiseaux du ciel, émus par les pleurs des amoureux, formèrent un gigantesque pont au-dessus du fleuve céleste. Corbeaux et pies vinrent aussitôt réunir les deux rives.
      D’un pas fébrile, Jik-nyeo emprunta le pont de plumes.
      De son côté, Gyeon-woo avait déjà couru vers le passage céleste.
      Au milieu du pont, les deux amants se retrouvèrent.

      Durant un jour et une nuit, leur amour éternel arrêta le temps. Durant un jour et une nuit, serrés dans les bras l’un de l’autre, ils tissèrent autour de leur amour une douce patience.
      Celle-ci leur donna la force d’être séparés à nouveau avec l’espoir invincible de se retrouver une année plus tard, au septième jour du septième mois.
      La force de l’amour de Jik-nyeo et Gyeon-woo est si puissante qu’elle est aussi générosité et partage.

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      Si tu veux connaître toi aussi un amour aussi fidèle que celui des deux amants célestes, pense à eux le jour de Chilseok, durant la fête des étoiles qui a lieu le septième jour du septième mois selon le calendrier lunaire.
      Sur une bande de papier, écris ton désir d’amour, comme un secret. Attends la nuit, puis lève les yeux au ciel. Dans la nuit étoilée, tu verras deux étoiles, Vega et Altaïr, briller très haut dans le ciel.
      Peut-être au matin sentiras-tu une légère bruine salée sur ton visage.
      Ce sont Jik-nyeo et Gyeon-woo qui pleurent de joie de se retrouver enfin.

Céline Lavignette-Ammoun ; Kim Dong-seong
Les étoiles amoureuses
Paris, Éditions Chan-ok, 2010

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