Je t’appellerai Baïna

    Je t´appellerai Baïna_1

 

      C’est le printemps dans la steppe. Sous des tentes grandes comme des maisons, deux enfants naissent. Sous le ciel, les pères impatients et inutiles font la course, debout sur leurs étriers. Le premier s’appelle Khanty, il a déjà trois filles et attend la venue d’un garçon. Le second s’appelle Tchémek, trois garçons l’encouragent à rattraper le cheval de Khanty, ce sont ses fils.
     Tout près du poteau d’arrivée, le cheval de Khanty chute, emportant son cavalier. Tchémek lève les bras au ciel et gagne la course. À cet instant retentissent les cris d’un nouveau-né, puis d’un second.
 
     Khanty franchit le seuil de la porte de sa tente. Il est fâché d’avoir perdu la course et sa jambe le fait souffrir. Il s’approche du berceau et soulève les couvertures.
     — Une fille ! Je n’aurai donc que des filles, jamais un garçon que je pourrai élever ! Je m’y attendais, j’ai perdu la course que je devais gagner et mon cheval est blessé. Je joue de malchance, les mauvais esprits rôdent autour de ma maison. Je ne donnerai pas de nom à cet enfant ! Puisque c’est une fille, pour l’appeler, je dirai Petite-Fille.
 
     Dans l’autre tente, Tchémek berce un nouveau-né.
     C’est un garçon, il s’appelle Dalaan.
     La porte s’ouvre. Khanty entre, l’air sombre.
     — Allons, mon ami ! dit Tchémek. Tu as encore une fille, j’ai encore un garçon. Eh bien, nous les élèverons ensemble et nous mélangerons encore nos troupeaux, comme nous l’avons toujours fait !
     — Oui, nous mélangeons nos troupeaux, répond Khanty. Seulement mes filles gardent les moutons, pendant que tes garçons courent la steppe et rassemblent les chevaux !
 
     Dans la steppe, les troupeaux paissent et les enfants grandissent ensemble. Les hommes et les grands fils de Tchémek partent tout le jour au rassemblement des chevaux, les femmes et les enfants gardent les moutons près du campement.
     Parfois, les petits s’approchent doucement des bêtes et leur touchent le museau.
     — Ils ont le mufle chaud comme les chevaux, expliquent leurs mères.
     Souvent, Petite-Fille et Dalaan échangent leurs vêtements, ils rient et se roulent dans l’herbe.
     Les grands se trompent quand ils les appellent.
     Alors, les mères les prennent à bras, les bercent et leur chantent les plantes et les herbes, les vents et les nuages.
     Le soir, les cavaliers fatigués rentrent au campement. La jambe de Khanty lui fait toujours mal et son caractère est devenu plus ombrageux.
     Les saisons passent, rythmées par les déplacements des troupeaux et des hommes.
 
     Un jour, les pères attrapent leurs enfants par la ceinture et les posent sur le dos de leur premier petit cheval. Petite-Fille est fière et très impressionnée, Dalaan se retient de pleurer. Ensemble, ils progressent autour du campement, les grands les encouragent.
     Dès lors, ils chevauchent côte à côte, échangeant leurs secrets, toujours plus vite, toujours plus loin. Ils ne retrouvent les bras de leurs mères que pour se reposer.
 
     Un matin, Tchémek les réveille avant le jour pour les emmener au grand rassemblement des Pattes Longues. Au bout d’une longue chevauchée, ils atteignent le sommet d’une colline. Des centaines de chevaux peuplent la vallée. Les petites silhouettes mouvantes des fils de Tchémek ont commencé le rassemblement.
     — Oh, baïna, baïna[1] ! s’exclame Petite-Fille en se tournant vers Tchémek.
     Dalaan se met à rire et tape des mains :
     — C’est vrai, il y en a, il y en a ! Et c’est comme ça que je vais t’appeler : Baïna !
     — C’est un joli nom, dit Tchémek.
     Derrière eux, Khanty hausse les épaules et bougonne :
     — Pour moi, elle restera Petite-Fille.
     Un soir, après une rude journée, Khanty demande à Petite-Fille de lui préparer un bol de thé brûlant. Dalaan, revêtu une fois encore des habits de Baïna, lui répond :
     — Oui, oui, tout de suite !
     Baïna et ses sœurs se moquent de lui :
     — Hou, hou, Dalaan va faire le thé !
     La colère empourpre le visage de Tchémek. Il attrape une grosse paire de ciseaux à tondre les moutons, la brandit et s’exclame :
     — Assez d’enfantillages ! Dalaan, mon fils, bientôt tu seras un homme. Il est temps de te couper les cheveux. Un cavalier de plus ne sera pas de trop pour aider au rassemblement des chevaux.
     Ce soir-là, sous la grande tente, Tchémek coupe les cheveux de Dalaan avec cérémonie, puis sa mère le revêt d’une tunique neuve qu’elle a longuement brodée.
     Un peu plus tard, Dalaan réunit ses affaires, quitte le coin des femmes et des enfants, et installe son lit du côté de ses grands frères.
     Près de sa maman, Baïna serre les poings. Ses yeux brillent dans la pénombre.
 
     Tôt le lendemain, les hommes et les garçons s’en vont à petite allure. Dalaan aimerait que Baïna les voie partir.
     Le jour se lève lorsqu’ils abordent le versant d’une haute colline surplombant le campement. Au sommet, une silhouette se détache du ciel. C’est Baïna :
     — Je viens aussi ! s’écrie-t-elle.
     — Retourne en bas avec les femmes garder les moutons, répond sèchement son père. Les cheveux longs avec les Pattes Courtes, les cheveux courts avec les Pattes Longues !
     Baïna se tourne vers Dalaan :
     — Tu es bien beau dans ton habit tout neuf ! Et ton pantalon, tu l’as bien choisi au moins ?
     Elle lui tire la langue, et sans attendre de réponse, disparaît au galop.
     — Quelle cavalière ! s’exclame Tchémek.
     — Et quel caractère, marmonne Khanty.
 
     Le soleil est déjà haut lorsqu’ils débouchent sur une vallée peu profonde. Partout, une multitude de taches brunes et claires se détachent de la verdure : ce sont les chevaux.
     — Posons-nous un peu, dit Khanty.
     Il se laisse glisser du cheval en réprimant une grimace : sa jambe lui fait mal. Dalaan descend à son tour, son habit se soulève et laisse voir un étrange pantalon matelassé de haut en bas.
     — C’est une idée de Baïna, explique-t-il, elle a le même, elle m’a montré comment rembourrer le tissu, et je l’ai cousu.
     Dalaan est rouge de fierté et d’embarras mêlés. Son père et ses frères éclatent de rire, mais Khanty observe de près l’étonnant pantalon et déclare :
     — Très ingénieux, il en faudrait un à ma taille.
     Il adresse un bref sourire à Dalaan :
     — Mangeons, maintenant.
     Dalaan pâlit. Il a oublié de prendre les provisions, comme son père le lui avait demandé. C’est alors que son regard est attiré par un point rouge, comme un grand morceau d’étoffe flottant au milieu de la vallée. Il saute à cheval et part au galop.
     Prise sous un paquet bien enveloppé, il reconnaît la longue ceinture de Baïna.
     Il enroule l’étoffe autour de sa taille et remonte la pente, le paquet sous le bras.
     — C’est Baïna, les provisions, elle les a apportées, je les avais oubliées !
     — Vraiment, cette fille est pleine de ressources, s’exclame Tchémek, elle nous évite même les colères de son père !
     Ils s’assoient et mangent de bonne humeur.
     Dalaan se demande où court Baïna maintenant.
 
     Pendant ce temps, Baïna est retournée à la maison. Après s’être occupée de son cheval, elle mange un peu et s’endort près de sa maman, au milieu des moutons.
     Lorsqu’elle se réveille en fin d’après-midi, le camp est dans l’ombre des collines et le vent s’est levé. Baïna aide ses sœurs à enclore les moutons pour la nuit quand sa maman lui dit :
     — J’avais dit à ton père d’emporter les couvertures de pluie, regarde ces nuages, la montagne les arrêtera et l’orage éclatera au-dessus de leurs têtes.
     Avant que sa maman puisse l’en empêcher, Baïna jette les lourdes couvertures de feutre en travers de son cheval et part au galop vers le levant et la nuit. Ses sœurs la suivent des yeux. Baïna file sur la steppe, son cheval ne touche plus le sol et même la course folle des nuages ne peut la rattraper.
 
     Khanty, Tchémek et ses fils ont regroupé les chevaux puis conduit le troupeau dans une autre vallée. En fin d’après-midi, les bêtes à moitié sauvages commencent à s’agiter.
     Les juments serrent leur poulain, les jeunes mâles hennissent et se cabrent. Les chevaux ont senti l’orage. Les hommes n’ont plus le temps de rentrer, des bourrasques de vent font claquer leurs vêtements et sifflent à leurs oreilles. Quand Dalaan aperçoit Baïna descendre la colline à bride abattue, il pense que les ombres et son imagination lui jouent un tour. Mais une langue de vent lui apporte le roulement lourd d’un galop, puis il entend la voix sourde de Khanty :
     — C’est ma fille, c’est Petite-Fille !
     Baïna jette les couvertures et roule à bas de sa monture, épuisée :
     — Il faut le faire marcher, il a trop couru mon cheval, sinon il va mourir !
     Alors que les premières gouttes grosses et rondes s’écrasent sur ses cheveux, Baïna s’endort dans les bras de son papa.
     À flanc de colline pour se protéger des éclairs, Dalaan marche dans la nuit près du cheval de Baïna. Le tonnerre gronde. À l’abri sous une épaisse couverture, il écoute la respiration de la bête.
 
     Le lendemain matin, Baïna se réveille près de son père. Elle garde les yeux fermés et attend que les autres se lèvent. Elle les entend chuchoter, étendre leurs couvertures au soleil, puis elle écoute les préparatifs du petit-déjeuner. Quand tout est prêt, elle se redresse doucement, se frotte les yeux, s’étire et dit :
     — Ah, j’ai bien dormi, et j’ai faim !
     Ils mangent de bon appétit. L’ombre recule au fond de la vallée. Peu à peu, les chevaux s’éveillent, s’ébrouent, s’écartent les uns des autres et reprennent possession de la steppe.
     — Comme c’est beau, dit Dalaan.
     — Au moins, le mauvais temps aura empêché la dispersion du troupeau, commente l’aîné des garçons.
     — Où sont les poulains ? demande Tchémek.
     Khanty se masse la jambe :
     — Je les vois tous. Sauf un, toujours le même.
     Baïna ne dit rien, elle cherche du regard le poulain manquant.
     Un long hennissement retentit. Au sommet de la colline, crinière au vent, un poulain splendide attend, bien campé sur ses jambes. En bas, plusieurs chevaux quittent le troupeau et montent vers lui. D’un bond, Tchémek se lève et donne la marche à suivre à ses grands fils.
     — Et nous ? demande Baïna.
     Khanty, déjà en selle, répond :
     — Dalaan et toi, vous restez ici et vous regardez comment on mène un troupeau !
     Dalaan soupire et commence à ramasser les restes du repas. Baïna regarde les cavaliers rapetisser dans la steppe. Elle se tourne vers le garçon :
     — Quoi, Dalaan, tu fais le ménage ?
     Alors il jette tout par terre, saisit son urga[2] et les deux amis enfourchent leurs chevaux. Debout sur leurs étriers, Baïna et Dalaan galopent côte à côte, le vent fouette leur visage. En bas, les frères de Dalaan essaient de contenir le troupeau :
     — Tes frères feraient mieux de garder les moutons ! crie Baïna.
     Dalaan tend le bras : là-bas, leurs pères peinent à rattraper le poulain vif et agile. L’animal se joue de ses poursuivants. Il se laisse approcher un moment, puis change brusquement de direction et s’éloigne sans effort.
     Mais la bête n’a pas remarqué les enfants.
     — Allez, Dalaan, sans les mains !
     Baïna donne des talons et s’élance en direction de l’animal. Elle vocifère en écartant les bras. Derrière, Dalaan retient fermement sa monture et bougonne :
     — Elle sait bien que je déteste faire ça !
     Surpris, le poulain sauvage stoppe net sa course. Il en oublie ses poursuivants qui le rattrapent et le capturent.
     — Hourra ! s’exclament les enfants.
     Khanty s’approche, l’air sévère. Il saisit Baïna par la taille, la soulève et éclate de rire :
     — Ma fille, quel grand cavalier tu fais ! Il y en a, Baïna, il y en a dans cette petite tête têtue. Baïna, ce nom te va bien ! À partir de ce jour, tu nous accompagnes : tu chevaucheras dans la steppe avec moi !
     Khanty fait tournoyer sa fille, Baïna a la tête qui chavire et elle rit.
 
     Le soir, sous la tente grande comme une maison, Khanty revêt sa fille d’une belle tunique brodée, tandis que sa mère lui coiffe longuement les cheveux, avant de les tresser. Alors, de sous son lit, Baïna tire un très beau pantalon qu’elle avait préparé en secret pour son père, et le lui offre.
     Depuis ce jour, Khanty ne s’est plus jamais plaint de sa jambe.
 
 
 
Lucca
Je t’appellerai Baïna
Paris, Ed. Sarbacane, 2003

 

[1] Baïna signifie « il y en a » en mongol.
[2] L’urga est une sorte de lasso fixé au bout d’une longue perche, utilisé par les Mongols pour attraper les chevaux.

 

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