Les aventures de Sélim Poulet

      Sélim Poulet_1

 

      L’espace n’existe pas, le monde n’existe pas, se répétait Sélim Poulet, en tapotant le hublot. Je sais qu’il n’y a rien, là… C’est juste un dessin sur ma fenêtre. Ces couleurs-là ne sont pas vraies. Ce sont des images comme dans mes livres. Je ne dois pas ouvrir, je ne dois pas sortir, d’abord je ne pourrais pas. C’est peint sur le mur, ces paysages-là… Maman me le disait… Ou quelqu’un d’autre… Mais quand ?
      Et il tournait en rond, les ailes bien serrées, dans sa capsule spatiale. C’était une toute petite capsule, ronde, blanchâtre, un peu allongée, et il n’y avait guère de place là-dedans pour tourner en rond ni en carré. Alors il s’assit dans son fauteuil multipositions et consulta ses livres.
 
      Ce n’était pas de vrais livres, simplement des images qui défilaient sur des écrans, tandis qu’il pianotait du bec sur des boutons. Sélim cherchait en vain quelque chose qui pourrait ressembler à cette photo verte qui s’était soudain collée à son hublot. Il ne trouva rien. Que des villes aux tours menaçantes, des images de guerre, des images de l’espace et un portrait de sa maman, toujours le même, qui bougeait et souriait quand même un peu en disant :
      — Bon voyage, Sélim, et méfie-toi de ce qui est peint sur les murs. Cela ressemble à du vrai, et c’est du mensonge. Ne sors sous aucun prétexte !
      — Je ne l’ai jamais vue que dans ce livre, soupirait Sélim. Peut-être qu’elle n’existe pas non plus… Alors, rien n’existe. Et moi j’existe ? Et exister, est-ce que ça existe ?
      Il s’endormit en suçant la première griffe de sa patte gauche.
      Quand il se réveilla, une lumière douce éclairait la capsule. Elle émanait de la photo collée sur le hublot. La photo représentait des formes bizarres, et qui bougeaient. Cela faisait un peu de bruit, et il crut même entendre des paroles, mais il ne les comprit pas.
      — C’est un nouveau livre, se dit-il. Voilà que mon hublot s’est transformé en livre.
      Par livre, il voulait dire écran, évidemment. Et le spectacle l’intriguait énormément. Soudain quelque chose grossit sur le hublot. C’était un œil ! Le hublot était devenu un œil ! Et une étrange voix cria, mais Sélim n’en était pas tout à fait sûr, elle cria :
      — Eh ! On peut voir à l’intérieur !
      — Ne touchez pas ! cria une autre voix, un peu plus bourrue.
      Sélim était heureux. Voilà que son hublot parlait, et il racontait des choses nouvelles. Bonne affaire, il commençait à être lassé de toutes ses vieilles histoires qu’il consultait depuis… Depuis quand ?
      Il ne savait plus. Enfin, il n’avait jamais su.
      Mais ce hublot ne pouvait s’éteindre comme les autres livres. C’était toujours la même image, le même paysage, pas des images de livres qui défilent sans arrêt, des univers séparés les uns des autres, des photos qui sautent du coq à l’âne, quoi…
      En fait, c’était toujours le même endroit. Toujours le même endroit, cela s’appelle QUELQUE PART. Oui, il était arrivé quelque part !
      Et de temps en temps, un œil qui venait se coller droit sur le hublot, et qui observait Sélim.
      — Peut-être que ça existe, ça, tout de même, un œil comme ça.
      Mais il y avait les conseils de maman, et la grande peur d’essayer d’imaginer un dehors.
      Dehors !
      C’étaient des arbres, qui bougeaient sur le hublot. Et s’il y avait un dehors, un dehors avec des arbres et du vent ?
      Plus il réfléchissait, plus il se disait qu’il se devait d’aller voir. Sans aucun doute son voyage intersidéral s’était achevé, maintenant, et le message de maman n’avait plus cours. Et cela bougeait tellement, sur ce hublot qui ressemblait à un DEHORS !
      D’autant plus que de par-là venaient des voix qui criaient, mais il n’en était pas tout à fait certain :
      — Alors, poule mouillée, tu te décides à sortir, oui ?
      Mais Sélim ne savait comment s’extraire de la capsule spatiale. Il n’y avait ni porte ni fenêtre. Il réfléchit longtemps, la griffe au bec. Ça aide à réfléchir, la griffe au bec. Ses regards tombèrent, ou plutôt s’élevèrent sur un curieux message qui venait de se coller au plafond de l’habitacle. (Peut-on vraiment parler de plafond dans une capsule presque ronde et dans laquelle on se déplace parfois en apesanteur ?) Une inscription lumineuse, en rouge : ISSUE DE SECOURS. Mais il n’y avait là aucune issue.
      Alors l’idée lui vint, comme une révolte. Il se dressa sur ses pattes, se hérissa et, à grands coups de bec, se mit à tout casser, tout casser ! Tout le matériel ! Puis il s’attaqua à la paroi, au mur, à l’habitacle, quoi…
      Et il ouvrit une brèche. Par cette brèche se dessinait le même paysage que sur la photo du hublot. Il passa la tête par là…
      Dehors !
      — Ça y est ! applaudissait-on de tous côtés.
      Et la capsule tomba en une dizaine de morceaux blancs dans le gazon vert. Deux grosses mains s’approchèrent de Sélim, au milieu des décombres de sa capsule, et il eut très peur. Maintenant, l’œil ébahi, il pouvait contempler les visiteurs. C’étaient des gens étranges, comme certains dans ses livres, en plus grand. Il y en avait trois.
      Les deux grosses mains le saisirent et il se retrouva dans les bras d’une fillette… géante, qui le regardait avec tendresse.
      — Maman… Nous l’adoptons, celui-là ?
      — Certainement, comme promis, dit une deuxième géante encore plus grande. Ce n’est pas pour rien que tu lui as préparé ce petit nid avec de la mousse et du coton. Prends-en soin !
      — Et moi, alors ? Je ramasse les débris de la coquille ? s’écria le troisième géant.
      Mais la fillette n’entendit pas. Elle était trop occupée à bercer Sélim qui la regardait droit dans les yeux.
      — Joyeuses Pâques ! cria-t-elle, en entrant dans la maison.

 

Sélim Poulet_2

 

 

François Sautereau ; Amato Soro (ill.)
 
Jean-Hugues Malineau
Almanach
Amiens, Éditions Corps Puce, 1996
Publicités