Conte de la reine Jacinthe qui pleurait des rubis

 Reine Jacinthe
 
     Un jour, cela arriva d’un coup, on ne sut pas trop comment, dans sa cuisine pavée de diamants, la reine Jacinthe eut un gros mal au cœur. Était-ce l’hiver, qui avait été très rude ? ou une royale fatigue ? ou la tristesse d’avoir perdu son père ? ou bien tout simplement un chagrin pour de rien ?
     — Chez les reines, qui sont si fragiles, parfois un bébé donne envie de pleurer les tout premiers instants, dit le docteur.
     Mais la reine Jacinthe n’attendait pas de bébé.
     — La reine Jacinthe n’est pas enceinte, dit le docteur. La reine Jacinthe n’a pas mal au ventre ; la reine Jacinthe n’a pas mal aux yeux.
     Le roi Archibald, qu’on appelait Archie, et le petit prince Émile, qu’on appelait Mimile, étaient très attristés par le mal au cœur de la reine qui dura le lendemain, et encore le lendemain, le lendemain du surlendemain, et les autres jours encore. Sans que l’on sût ce qu’elle avait.
     La reine se mit à pleurer, et à pleurer et encore à pleurer. Et chaque larme qu’elle pleurait se transformait en pierre précieuse. Une larme en rubis, une autre en lazuli, une autre en béryl, une autre en diamant. La reine ne pleurait pas à chaudes larmes ni à larmes amères. Elle pleurait à larmes froides et glacées comme des pierres précieuses. Jamais on ne connut dans le royaume de chagrin si précieux.
     Tout ceci était une telle curiosité que la reine Jacinthe en conçut de la honte. Le cinquième jour, elle s’enferma elle-même dans le plus haut des donjons. Généralement on vous y enferme quand vous n’êtes pas sage : on vous y punit. Ou on vous y protège parce que l’on craint de rencontrer une vieille qui vous endort pour cent ans. Mais la reine Jacinthe voulait sans doute se punir elle-même.
     Elle passa ainsi trois, et même quatre mois, à verser des larmes de rubis, de diamants, de lazuli, d’or et d’argent. Elle ne faisait plus que ça. C’était devenu son occupation. Pleurer, pleurer, pleurer. Personne ne pouvait venir la voir, pas même son fils, le petit prince. On lui disait :
     — Maman est malade. Maman pleure des larmes de rubis.
     Comme ces larmes ne pouvaient tomber dans les douves ni s’infiltrer entre deux pierres, ni disparaître entre les fentes du château, elles s’accumulèrent dans le donjon. Bientôt, l’espace rétrécit, et la reine n’eut même plus assez d’espace pour pleurer, ce qui était la pire des punitions.
     Elle voulut s’empêcher de pleurer, mais sa gorge se serra tant qu’elle crut avoir gobé une pierre précieuse. Il n’y avait qu’une solution : chaque matin, un valet venait faire la vidange des larmes. Il rapportait trois, quatre et parfois dix énormes malles de pierres précieuses. Comme le chagrin de la reine était immense, les larmes étaient superbes.
     Le roi n’osait pas les jeter. Il fit sertir sa couronne d’une multitude de petits brillants et de six sublimes émeraudes que la reine avait pleurées un jour de terrible chagrin. Comme cela il participait à sa douleur.
     Un beau jour, on ne sut pas trop pourquoi, la reine sortit du donjon. Elle ne pleurait plus. Elle n’avait plus mal au cœur, ni envie de pleurer. Elle ressortit, les joues roses comme des rubis, les yeux verts comme des émeraudes, les dents brillantes comme des diamants. Elle soupira, et dit au roi et au petit prince :
     — Comme le printemps arrive tôt, cette année ! Comme le vent est doux ! Comme le soleil est chaud !
     Elle ne se souvenait plus de rien. Devant la centaine de malles de pierres précieuses, elle s’étonna d’avoir tant pleuré.
     — Que ces malles disparaissent, ordonna la reine. Cachons-les dans les douves, dans les oubliettes.
     — Il n’en est pas question, dit le roi. Vous avez trop souffert, et moi, je le sais.
     Et ils érigèrent une gigantesque tour faite de rubis, de diamants et de saphirs. C’était la plus belle tour qu’on n’ait jamais vue. Une tour faite de rubis et de saphirs, d’émeraudes et de diamants. C’était une tour si belle qu’en la regardant, on avait envie de pleurer. Sans doute parce qu’elle avait été faite des larmes les plus précieuses.
     La reine, de temps en temps, se rendait dans la tour. Simplement pour penser et pour dire :
     — Mon Dieu, comme cette tour est terrible. Et comme je suis heureuse, aujourd’hui !
 
 
 
Sophie Carquain
Cent histoires du soir
Paris, Marabout, 2000
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