La flûte enchantée

     Lafluteenchantee

 

     Un homme possédait pour tout bien une flûte de roseau. Chaque fois qu’il était triste, il jouait un air et retrouvait aussitôt la gaieté. Un jour, il tomba gravement malade. Avant de mourir, il confia la flûte à son épouse en lui disant :
     — Si tu donnes le jour à un garçon, n’oublie pas de lui remettre cette flûte quand il grandira. Peut-être sera-t-il plus doué que moi pour en tirer des merveilles.
     Quelques semaines après la mort de son mari, la femme donna naissance à un garçon qu’elle nomma Ali. L’enfant grandit et la mère ne pensa plus à la flûte de roseau.
     Un jour, Ali rentra à la maison, les yeux pleins de larmes.
     — Pourquoi pleures-tu, mon fils ?
     — Je suis malheureux, car mon père ne m’a laissé aucun bien. Les autres garçons se moquent de ma pauvreté.
     À ces mots, la femme se souvint de la flûte extraordinaire. Elle la chercha et la remit à son fils.
     Ali effleura la flûte de ses lèvres et, aussitôt, son chagrin se dissipa. Émerveillé par la mélodie qu’il produisait, il continua à souffler dans le roseau. Bientôt, il fut happé par une force mystérieuse. Sa musique l’entraîna au-dehors, puis de plus en plus loin sur les chemins de la terre.
♣♣♣
     Lorsque, à la tombée du jour, épuise, il cessa de jouer, il se retrouva dans une ville inconnue. Les habitants de la ville, à qui il demanda l’hospitalité, lui fermèrent tous la porte au nez. Seul un vieil homme l’accueillit. C’était le propriétaire d’un café plein de mouches et de cafards, qui depuis longtemps était déserté par les clients.
     — Mon café n’est ni propre ni confortable, mon enfant, mais je te permets d’y passer la nuit, dit le vieil homme.
     Ali le remercia et s’assit sur la natte grouillante de vermine. Comme il avait beaucoup de peine, il sortit sa flûte et commença à jouer. Alors, à la stupéfaction du cafetier, toutes les mouches et tous les cafards se rassemblèrent et s’en allèrent par la porte.
     Le lendemain, Ali s’assit devant la porte du café et joua encore de la flûte. Les gens l’entendirent et accoururent de partout. Ils vinrent si nombreux que le café du vieil homme était rempli de clients, comme par le passé. Le cafetier, reconnaissant, garda le jeune homme auprès de lui.
     Un jour, Ali, qui désirait manger du poisson, prit une canne à pêche et se rendit à la rivière. Il joua de la flûte. Sa musique attira un énorme poisson qui mordit à l’appât. Le soir, quand Ali découpa le poisson pour le préparer, il découvrit dans son ventre une petite coupe en or. Mais sa surprise fut encore plus grande lorsqu’il constata que la petite coupe transformait l’eau en or.
     Ali passa la nuit à changer de l’eau en or. Il remplit d’or plusieurs sacs qu’il offrit, au matin, à son ami le cafetier. En apprenant ce prodige, les gens vinrent encore plus nombreux au café du vieil homme. Les autres cafés de la ville finirent par se vider de leur clientèle. Comme la plupart de ces établissements appartenaient au roi, celui-ci se mit en colère : il décida de se rendre auprès du vieil homme pour le menacer.
     Quand il arriva, tout le monde écoutait le son de la flûte; personne ne lui prêta la moindre attention. Mais la musique l’ensorcela et il fut tout à fait charmé. Comme il n’y avait plus de place sur les tapis et les nattes, il n’hésita pas à s’asseoir sur un tas de charbon, près de l’âtre où chauffaient les cafetières. Quand la musique cessa, il se trouva dans cette posture grotesque et en fut très humilié. Blessé dans son orgueil de roi, il jura de se venger du flûtiste.
     Le lendemain, le roi invita Ali et lui proposa sa fille en mariage. Ali accepta. Mais la veille du mariage, le roi dit à sa fille avec autorité :
     — L’homme que je te donne pour époux m’a fait honte devant tout le monde. Je veux me venger de lui et je compte sur toi pour lui dérober la flûte et la coupe magiques qui font sa gloire. Si tu échoues dans cette tâche, je bannirai ton mari de mes terres, et toi, je t’enfermerai.
     On célébra les noces avec faste. Dès que la princesse rencontra Ali, elle l’aima sincèrement et le projet de vengeance de son père lui parut monstrueux. En gage d’amour, elle demanda à son mari la flûte et la coupe enchantées. Ali les lui offrit tout de suite, et elle les cacha soigneusement.
     Quand elle se présenta devant le roi, elle lui dit que des voleurs étaient passés avant elle et que son époux ne possédait désormais ni flûte de roseau ni coupe en or. Le roi entra dans une terrible colère : il chassa Ali de son royaume et mit sa fille sous bonne garde.
♣♣♣
     Ali retourna près de sa mère, dans sa ville natale, où il retrouva pauvreté et misère. Quant à la princesse, après quelques semaines, elle réussit à tromper ses gardiens et à s’enfuir avec la flûte et la coupe magique.
     Après avoir longtemps marché au hasard, elle arriva près d’une maison isolée dans la montagne. Cette maison était habitée par un couple âgé. L’homme offrit l’hospitalité à l’étrangère, mais la femme lui donna à manger un bout de galette plus dure que la pierre. Quand la princesse demanda un peu d’eau pour se désaltérer, la femme lui dit :
     — Si tu veux boire, prends l’outre et va toi-même la remplir à la source, au sommet de la montagne !
     La princesse grimpa au sommet de la montagne. Elle but longuement à la source, puis, utilisant la coupe en or, elle remplit l’outre. De retour à la maison, elle dénoua l’outre et la vida. Le vieil homme et sa femme furent bouleversés, car ce n’était pas de l’eau qui coulait mais des pièces d’or en quantité. La vue de tant de richesses adoucit le cœur de la femme qui demanda pardon à la princesse.
     Choyée désormais par ses hôtes, la princesse demeura quelques jours dans la maison de la montagne. La veille de son départ, la femme lui dit :
     — Comme nous serions bien, mon mari et moi, dans un palais, entourés de serviteurs ! Nous sommes si vieux et la vie est si dure dans la montagne.
     La princesse les invita à l’accompagner jusqu’à la ville la plus proche. Là, elle leur demanda de lui montrer le palais qu’ils souhaiteraient posséder. La femme choisit le plus beau de tous.
     — Va voir le propriétaire de ce palais, dit la princesse au vieil homme, et propose-lui de te vendre sa demeure. Nous lui donnerons deux fois son prix.
     Le vieil homme se présenta à la porte du palais. Mais, le prenant pour un mendiant, les domestiques lui firent l’aumône et le chassèrent. Il revint à plusieurs reprises et, devant son insistance, on finit par l’introduire auprès du maître.
     — Je désire acheter ton palais, dit-il.
     — Comment oses-tu avoir de telles prétentions, toi qui as tout d’un mendiant ?
     — Ne te préoccupe pas de ma mise. Fixe un prix !
     Le propriétaire du palais exigea cent sacs d’or. Le vieil homme lui en promit deux cents pour le lendemain.
     Usant de la coupe magique, la princesse changea de l’eau en or toute la nuit. Au matin, quand le propriétaire du palais ouvrit sa fenêtre, deux cents sacs d’or étaient alignés devant son portail. N’ayant jamais vu de sa vie une fortune aussi colossale, il chargea rapidement les sacs sur plusieurs dizaines de mules et partit, abandonnant palais et domestiques au vieil homme et à sa femme.
     La princesse dit adieu à ses amis et poursuivit sa route, déguisée en homme. Lorsqu’elle atteignit la ville où vivait Ali, son mari, elle se fit passer pour un seigneur étranger. Elle chercha un grand et magnifique palais. Comme elle était enceinte, son ventre s’arrondit. Elle le dissimula sous un burnous. Sur le point d’accoucher, elle retourna auprès du vieil homme et de sa femme, et donna naissance à un garçon.
     Après quelques mois d’absence, la princesse, toujours déguisée en homme, regagna son palais avec l’enfant qu’elle présenta comme un orphelin recueilli. Elle attribua la guérison de son ventre à un grand médecin rencontré au cours son voyage.
     La princesse ignorait où Ali se trouvait exactement. Un jour, elle organisa un somptueux repas auquel elle invita tous les habitants de la ville, des plus pauvres aux plus riches. Tout le monde se précipita au palais, à l’exception d’Ali. Ne l’ayant pas aperçu parmi les invités, la princesse dit :
     — Il doit certainement manquer une ou deux personnes à cette assemblée. Le repas sera servi lorsque tout le monde sera présent.
     — Nous sommes tous venus. Il ne manque qu’un jeune homme nommé Ali. Depuis qu’il est rentré de voyage, il est triste et ne fréquente personne.
     — Si ce jeune homme ne vient pas, le repas ne sera pas servi, dit la princesse.
     Alors, dix hommes vigoureux sortirent et revinrent bientôt, poussant Ali devant eux. La princesse fit asseoir Ali à ses côtés. À la fin du repas, elle lui proposa de travailler dans son palais. Ali accepta : il devait s’occuper de l’enfant de la princesse. Il s’attacha très vite à l’enfant et fit tout pour le rendre heureux.
     Comme Ali refusait d’évoquer son passé et ses malheurs, la princesse (toujours déguisée en homme) imagina une ruse pour le forcer à parler. Un jour, elle se rendit au puits avec l’enfant dans les bras. Elle appela Ali et lui dit :
     — Si tu refuses encore de me parler de ton passé, je jetterai cet enfant dans le puits.
     — Maître, ne fais pas cela et je te raconterai toute mon histoire.
     Et c’est ainsi qu’Ali raconta son histoire. Quand il parla de la flûte de roseau et de la petite coupe en or, la princesse lui dit :
     — Si tu es malheureux à cause de ces deux objets que tu as perdus, je peux te rendre heureux en te les restituant sur-le-champ.
     Et, sans attendre, elle tira de sa poche la flûte et la coupe magiques qu’elle tendit à Ali. Il les regarda un instant, puis les jeta dans le puits.
     — Pardon, maître, ni cette flûte ni cette coupe ne peuvent me rendre heureux. C’est une femme qui est la cause de ma peine.
     Alors, la princesse dit en riant :
     — Ferme les yeux, et ne les ouvre qu’à mon signal.
     Ali obéit. La princesse enleva son déguisement d’homme et apparut dans toute sa splendeur de femme.
     — Tu peux ouvrir les yeux maintenant.
     Ali ouvrit les yeux et, avec étonnement et bonheur, il vit devant lui la femme qu’il aimait et qu’il croyait à jamais perdue.
 
 
 
Rabah Belamri
17 contes d’Algérie
Paris, Castor Poche-Flammarion, 1998
(Adaptation)
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