Ma mère est une sorcière

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      Dans une forêt étrange habitait une sorcière qui pouvait changer l’eau en pierre. Les pierres en fleurs. Les fleurs en dangereux serpents. Les dangereux serpents en bûches de bois. Et les bûches de bois en chats persans ou chats de gouttière. Yap, c’était son nom, partageait sa vie avec un chat appelé Bûche de bois.
      Yap et Bûche de bois vivaient heureux dans une curieuse maison dressée au cœur de la grande forêt d’eucalyptus.
      Seul un nuage gris venait régulièrement gâcher ce fragile bonheur.
      Ce nuage gris avait un nom : enfant.
      Yap voulait être mère !
      Yap voulait un petit !
      Yap voulait un enfant !
      Cette idée ne datait pas d’hier, mais au fil des saisons, elle se faisait de plus en plus pressante et il n’y avait plus un seul jour, plus une seule nuit sans que ce désir d’être mère ne lui revienne à l’esprit et la chagrine.
      Yap aurait donné ce qu’elle avait de plus cher au monde pour avoir un enfant. Son âme au diable, la formule pour changer le plomb en or ou sa fameuse recette du gâteau au chocolat. Mais, si elle pouvait transformer les bûches de bois en chats de race ou de gouttière, le plomb en or, un peu de farine, deux œufs, du sucre et du chocolat noir en gâteau inoubliable, ses multiples tentatives pour transformer quoi que ce soit en petite fille ou en petit garçon, avaient toutes lamentablement échoué.
      Il restait bien l’amour… Mais comme Yap était sorcière, aucun homme du pays n’avait jamais voulu d’elle et tous avaient fui devant ses avances.
      « Pourquoi n’adoptes-tu pas un enfant ? » lui demanda un soir Bûche de bois.
      « J’ignorais que je t’avais donné la parole ! » répondit la sorcière.
      « Je l’ai prise aujourd’hui », lui répondit simplement son chat.
      Yap réfléchit à la proposition émise par Bûche de bois et dut bien reconnaître que l’idée était bonne.
 
      Cette idée la tint en éveil toute la nuit, et lorsque les oiseaux sifflèrent en haut des arbres, la décision de Yap était prise : elle adopterait un enfant.
      Qu’il soit fille ou garçon. Blond, brun, roux ou noir de cheveux.
      Rouge, noir, jaune ou blanc de peau. Chétif ou bien portant.
      Gracieux ou disgracieux. De quelques jours ou plus âgé.
      Yap voulait être mère !
      Yap voulait un petit !
      Yap voulait un enfant !

 

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      Elle réveilla Bûche de bois, qui dormait encore profondément au pied de son lit, et tous deux se mirent en chemin pour l’orphelinat le plus proche.
      C’était une belle journée.
      Froide et ensoleillée.
      Le vent sifflait entre les branches.
      De temps en temps, Bûche de bois courait entre les arbres et, lorsqu’il avait pris trop d’avance sur Yap, il l’attendait en se faisant les griffes.
      Yap se sentait fébrile et joyeuse. Dans sa maison, il y avait une pièce inoccupée qui, ce soir, serait une jolie chambre d’enfant.
 
      La forêt avait fait place à la banlieue.
      L’odeur enivrante des eucalyptus à celle de la ville.
      Bûche de bois en tête, ils marchèrent au gré des rues.
      Une haute bâtisse sans âme, ceinturée de quatre murs de pierres et fermée par une porte en fer, surplombait le quartier. Yap fit tinter la cloche qui tenait lieu de sonnette et attendit qu’on vienne lui ouvrir.
      D’un seul bond, Bûche de bois sauta sur le mur d’enceinte. De son promontoire, il pouvait voir la grande cour carrée où quelques vieux platanes attendaient la fin de l’hiver. Des jeux de marelle et des dessins d’enfants tracés à la craie de couleur donnaient un peu de gaieté au béton gris. La porte du bâtiment principal s’ouvrit. Une femme en sortit et pria Yap de bien vouloir l’accompagner jusqu’à son bureau.
 
      La directrice de l’orphelinat écouta distraitement le désir de la sorcière et, lorsque celle-ci eut formulé sa demande d’adoption, elle dit :
      « Chère Madame, vous êtes sorcière ! Cela crève les yeux ! Et les sorcières sont de bien médiantes personnes. De ce fait, je ne peux absolument pas vous confier un seul de mes petits orphelins ! Il ne vous faudrait pas plus de temps qu’un battement de cils pour transformer ce pauvre petit en crapaud baveux, araignée velue ou cochon d’Inde ! Et puis, continua-t-elle tout en haussant la voix, regardez vos habits noir corbeau et votre affreux visage… Vous seriez le cauchemar de cet enfant ! »
      Pendant ce temps, Yap se remémorait la formule pour transformer directrices ou directeurs en boîtes de thon, mais elle ne l’énonça pas et se leva de sa chaise. La directrice se plongea dans un dossier et dit :
      « Vous connaissez le chemin, je ne vous raccompagne pas ! »

 

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      En voyant Yap sortir seule du grand bâtiment, Bûche de bois comprit que cela n’avait pas marché. Sitôt la porte franchie, Yap reprit ses esprits et ne se laissa pas gagner par la tristesse. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, elle changea son apparence à grands coups de formules magiques et passa de sorcière à future maman.
     Yap ajusta sa nouvelle robe et fit à nouveau tinter la cloche. La directrice accueillit cette jolie femme de son plus beau sourire et la pria de l’accompagner jusqu’à son bureau. D’une voix douce et maternelle, Yap énonça, sur la même chaise et avec les mêmes mots, son souhait d’adopter un enfant.
      « Chère Madame, je ne vois qu’un seul problème à cette adoption… »
      « Je vous écoute », dit Yap quelque peu inquiète.
      « Me permettez-vous une question indiscrète ? Êtes-vous veuve, divorcée ou célibataire ? Vous comprendrez aisément qu’un enfant ne peut être parfaitement élevé que par un couple… Je suis désolée, continua-t-elle sans rien écouter d’autre que son propre discours et tout en caressant une photo de famille sur la cheminée de marbre vert, mais un père et une mère, on n’a encore rien trouvé de mieux pour élever correctement un enfant. »
      « À cette heure, mon mari doit être en pause déjeuner. Je vais le chercher et je reviens immédiatement », dit Yap en sortant du grand bureau.
 
      Sitôt dehors, Yap énonça à voix haute la formule magique pour transformer un chat de gouttière en bon mari. Et Bûche de bois se transforma aussitôt en bon mari. Debout sur le mur, Bûche de bois regardait sa nouvelle apparence.

 

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      « Tu t’admireras plus tard, mon époux ! »
      « J’arrive, mon poussin ! » Bûche de bois sauta maladroitement du mur sur ses deux nouveaux pieds et, lorsqu’il fut remis de sa chute, il accompagna Yap jusqu’au bureau de la directrice.
      « Je vous présente mon tendre époux », dit Yap en ouvrant grand la porte capitonnée du bureau.
      « Parfait… Parfait… Voilà qui est mieux ! Et quel enfant voulez-vous adopter, chers futurs parents ? Fille ou garçon ? Si vous optez pour une fille, bien plus facile à élever que les garçons, j’ai une délicieuse enfant de quatre ans : Mademoiselle Rose. Un modèle de petite fille ! Si vous le désirez, je peux la faire appeler dans mon bureau… »
      « N’en faites rien, Madame ! Mon mari et moi avons décidé que nous adopterions le premier enfant rencontré dans votre orphelinat », dit Yap en plaçant sa main au creux de celle de Bûche de bois.
      « Quelle idée saugrenue ! Laisser faire le hasard lorsqu’on peut avoir le choix ! Il ne faudra pas venir vous plaindre après… »
      Ils quittèrent le bureau et marchèrent dans les couloirs déserts jusqu’à ce qu’ils trouvent un banc où ils s’assirent tous les trois. Au loin, on pouvait entendre des enfants jouer dans la grande cour. La sonnerie de fin de récréation retentit.
      Tout au bout du couloir, une petite fille marchait à leur rencontre, une canne blanche à la main.
      « Voici notre fille ! » dit Yap, en se levant.

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      Lorsqu’elle arriva à leur hauteur, la directrice présenta Théodora à ses nouveaux parents. C’était une jolie petite fille. Son visage était lumineux malgré ses yeux clos. Elle venait d’avoir huit ans et avait fêté chacun de ses anniversaires à l’orphelinat.
      « Tu peux remercier Monsieur et Madame Yap de t’adopter, Théodora » dit sèchement la directrice.
      Et c’est ce qu’elle fit. Le plus simplement du monde.
      Théodora alla faire sa valise et saluer ses amies et amis, puis tous trois franchirent la porte de l’orphelinat sans se retourner. Théodora marchait sans rien dire et sa mère était tellement émue qu’elle aussi se taisait.
      Mais ce silence n’avait rien de pesant.
 
      Jamais Yap n’avait été aussi heureuse. Tout ce qu’elle croisait du regard s’imprimait comme un trésor dans sa mémoire.
      La banlieue traversée, ils entrèrent dans la grande forêt d’eucalyptus.
      Théodora respirait le parfum des arbres.
      Au fil de sa marche, son voile noir s’éclaircissait peu à peu. La lumière entrait sous ses paupières. Le monde autour d’elle n’était plus ténèbres.
      Théodora s’arrêta et ouvrit grand ses yeux bleus. Pour la première fois, elle pouvait voir tout ce qu’elle avait deviné. Des arbres à l’écorce rouge alignés à perte de vue. Le soleil au-dessus de sa tête. Des morceaux de ciel bleu. Un nuage blanc. Un oiseau vert voler de branche en branche. Un chat de gouttière courir vers elle. Une femme habillée de noir avec une valise en carton à la main.
      Théodora planta la canne blanche dans le sol, puis tendit sa petite main à sa mère en souriant.

 

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Rascal ; Neil Desmet
Ma mère est une sorcière
Paris, l’école des loisirs, 2007
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