Une ville verte

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     Autrefois, il y avait ici un bâtiment. Trois étages, vides, les volets bien murés.
     Mon amie, Mlle Rosa dit souvent qu’il était habité par un homme surnommé « Vieux Marteau ». Par lui et bien d’autres…
     Mais quand je lui ai posé, à lui, des questions sur l’immeuble, il a tout juste murmuré entre ses dents. Vieux Marteau est comme ça : aussi dur qu’un clou.
     L’année dernière, deux citadins sont venus, tout endimanchés, chargés de papiers et ils ont déclaré d’un ton solennel :
     — Ce bâtiment est dangereux et devra être démoli !

 

     En hiver, une grue est arrivée. Ma mère a permis à tout le monde de venir voir chez nous : notre grande fenêtre donnait juste sur l’immeuble.
     Trois minutes et le voilà réduit à un tas de décombres ! Puis, un camion est arrivé, des hommes y ont entassé les déchets et ont rempli le grand trou avec de la terre.
     Le quartier ressemblait maintenant à une grande bouche ouverte et souriante, avec une dent en moins.
     Assis sur son petit tabouret, Vieux Marteau secoua la tête :
     — Avant, ce bâtiment aurait pu être sauvé. Mais personne n’a jamais essayé.
     Tous les jours, chaque fois que je passais par là, je me sentais bien triste…
     Tous les jours…

 

     Le printemps venu, Mlle Rosa commença le nettoyage de ses boîtes de café. Toutes les deux, nous avions des boîtes de café sur les rebords de nos fenêtres et on achetait chaque année deux paquets de graines. Parfois, c’étaient des soucis, d’autres fois des zinnias… Et on avait même essayé des tomates ! Et chaque fois on allait au parc afin de ramasser un peu de terre et pouvoir ainsi remplir les boîtes.
     Cette année, Vieux Marteau nous a arrêté alors que nous étions en route pour le parc et nous a dit :
     — Ce trou a suffisamment de terre pour vous.
     Tout en souriant, on s’est regardé, Mlle Rosa et moi, et elle a ajouté :
     — C’est vrai ! Pas mal de terre !
     — On dirait une boîte de café géante ! j’ai continué.
     Ce fut alors que nous avons décidé de faire quelque chose.
     Sans perdre du temps, j’ai commencé à creuser. Une seule idée en tête : fleurs et jardins.
     Mais Vieux Marteau m’a prévenu :
     — Fais attention : tu ne peux ramasser qu’un petit brin de terre ! Cet emplacement appartient à la ville.

 

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     Mlle Rosa et moi, on est parti voir tout de suite M. Bennett qui travaille à la mairie.
     — Je pense qu’il y a un projet qui permet aux gens de louer quelques hectares de terrains vacants, a-t-il avoué.
     Et c’est ainsi que Mlle Rosa et moi, nous avons constitué une association dans notre quartier et on a fait circuler une pétition : NOUS VOULONS LOUER CE TERRAIN.
     Combien de signatures en moins d’une semaine !
     — Vous signez ? ai-je demandé à Vieux Marteau.
     — Pas du tout. Et je vous jure que rien ne se passera, ajouta le vieux.
     Mais…
     La semaine d’après, certains d’entre nous ont pris un bus pour aller à la mairie. Et nous avons remis notre pétition au guichet correspondant. L’employée a vérifié les archives, tapé quelques commentaires et fait des photocopies. On a payé un dollar.
     Et, ce jour-là, nous sommes devenus locataires du terrain.
     Aussi simple que ça !

 

     Samedi matin, le soleil m’a réveillée d’assez bonne heure. J’ai jeté un coup d’œil au terrain. Ma mère aussi l’a bien regardé. Me serrant contre elle, elle m’a dit :
     — Marcy, aujourd’hui je viens vous aider.
     Après le shopping, ma mère a vidé les sachets, les a pliés et les a mis sous son bras.
     Puis, elle a exhorté son amie :
     — Viens avec moi, Béa… On va nettoyer le terrain.
     Mon frère a fini par nous aider. Au tout début, bien que grand et costaud, il n’était point convaincu. On aurait dit Vieux Marteau… Mais ma mère l’a averti sur le champ :
     — Point de pessimisme ! Pas avec nous !

 

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     Et toute la journée durant, il a rempli les sacs avec les détritus et les a placés juste à côté du trottoir.
     Les voisins qui passaient et avaient du temps disponible, voulaient absolument nous aider. Et chacun en amenait un autre… et un autre encore.
      — Venez vous aussi nous aider ! ai-je demandé à Vieux Marteau.
     — J’aide personne ! Vous perdez votre temps !
     Juste avant l’heure du dîner, ma mère m’a félicitée :
     — Ce que tu fais est fantastique !

 

     Le lendemain, la mairie nous a prêté des outils : quelques balais, des faux, et un récipient pour les déchets.
     Il y avait de plus en plus de voisins qui venaient aider…
     Et tout le monde saluait Vieux Marteau.
     Mais il repoussait nos salutations comme on chasse une mouche !
     Mon frère a demandé :
     — Pourquoi Vieux Marteau est-il si grincheux ?
     — Il est sûrement triste, répondis-je. Sans doute que la disparition du vieux bâtiment lui fait encore du mal.
     Mon frère haussa les épaules :
     — L’absence d’un vieux truc ? Il devrait en être content.
     — Il lui faut du temps, remarqua Mlle Rosa. Les bonnes choses prennent du temps…

 

     M. Bennett apporta du bois – de vieilles planches – et des clous.
     — Je me disais que je les avais vues quelque part ! C’est du bon bois !
     Puis vint M. Rocco qui habite deux maisons plus bas, deux pots de peinture à la main.
     — Comme la couleur est trop voyante, elle ne sera jamais utilisée chez moi. Mais ce coin a besoin d’un peu de gaieté…
     Et chaque passant sentait quelque chose d’excitant dans l’air.

 

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     Et chacun avait ses propres idées sur ce qu’il fallait planter : des fraises, des carottes, de la laitue, des tulipes, des marguerites, des pétunias…
     Sonny, notre voisin d’à côté, tourna le sol avec une pelle pour enlever la neige. Et même bébé Leslie essaya de creuser avec une cuillère.
     Mlle Rosa nous a apporté du lait, du pain et de la confiture pour le déjeuner, et a tout mis sur une serviette de plage dans un endroit propre, déjà vidé de tout déchet.
     Lorsque la journée s’est terminée, nous avions déjà construit et peint une clôture en bois.

 

     La nuit, quand je me suis couchée, ma mère est venue m’embrasser et fermer la porte de ma chambre. À la lumière des lampes, j’ai vu alors Vieux Marteau descendre les escaliers et ouvrir la barrière. Il s’est penché sur le sol et a retiré, à toute vitesse, quelque chose de sa poche, une chose qu’il a lancée par terre. Et qu’il a immédiatement recouverte.

 

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     Le lendemain matin, j’ai raconté à mon frère ce que j’avais vu.
     — Marcy, ton envie est telle que tu as imaginé la scène, c’est sûr ! voilà son seul commentaire.
     Mais je savais que je n’avais pas rêvé, et j’ai dit à ma mère :
     — Cette nuit, Vieux Marteau était en train de planter des graines !

 

     Après le petit déjeuner, je suis allée voir le terrain. J’aperçus alors une petite motte, très lisse et bien disposée, tout comme celles que nous avions plantées. J’étais sûre que Vieux Marteau y avait planté quelque chose… J’ai caressé le monticule (pour lui souhaiter bonne chance !) et j’ai soulevé une petite haie pour protéger ces graines.
     Je venais tous les jours rendre visite à notre jardin-potager.
     Et tous nos voisins aussi…

 

     Un jour, Mme Wells m’a avoué :
     — Auparavant, la chambre de ma grand-mère était ici, à cet endroit même. Donc, j’y ai planté mes fleurs.
     Quelle tristesse d’entendre ces mots !
     Avec tant de choses à faire – creuser, planter, désherber et arroser – , j’avais oublié qu’un jour, en cet endroit même, il y avait eu un immeuble… habité par des gens !
     Et Vieux Marteau y avait également vécu.
     J’ai contemplé le terrain… et j’ai su que sa chambre avait bel et bien été là, quelque part…
     Subitement, j’ai vu qu’il y avait de petites pousses qui montaient du sol.
     Les graines de Vieux Marteau !
     Je suis allée le chercher :
     — Venez vite avec moi ! Ça vous plaira, c’est sûr !
     Nous avons côtoyé les roses trémières, les soucis, le poivre, la laitue, et je lui ai montré les fraises plantées. Lorsque Vieux Marteau les a vues, son bonheur a éclaté :
     — Tu sais, Marcy, cette terre n’était bonne à rien. Maintenant, elle est bonne à tout !

 

     L’été arrivé, notre jardin-potager regorgeait de beaux légumes, d’herbes aromatiques et de magnifiques fleurs.
     À l’arrière, un carré de beaux tournesols imposait sa présence.
     Vieux Marteau venait tous les jours. Il restait là, assis au soleil, en train de déjeuner. Et souvent il venait même après le dîner.
     Jusqu’aujourd’hui, personne n’a jamais su d’où sont venus les tournesols…
     Mais Vieux Marteau et moi, nous savons qui les a plantés.

 

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DyAnne DiSalvo-Ryan
City Green
Harper Collins Publishers, 1994
(Traduction et adaptation)
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