Le journal de Blumka

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PRÉFACE
Blumka, Janusz et les enfants du monde
 
Dans l’orphelinat qu’il a ouvert à Varsovie, il y a 100 ans, le docteur Janusz Korczak proposait repas, sécurité et éducation aux enfants juifs abandonnés. Il leur offrait surtout beaucoup plus : le respect, l’écoute et l’attention dont peu d’adultes de son époque étaient capables. Ainsi, au fil des années, Janusz Korczak fit émerger de ce modeste quotidien la grande idée des droits de l’enfant.
 
Le combat fut rude, mais jamais Korczak ne s’est découragé. Face aux malheurs de la guerre et aux innombrables difficultés qu’il a dû affronter, il a su ne pas perdre de vue l’essentiel : se demander inlassablement « comment aimer un enfant ».
Et lorsque la barbarie nazie passa le portail de l’orphelinat déplacé en plein cœur du ghetto de Varsovie, c’est encore à l’enfance que Janusz Korczak resta fidèle. Il partit avec les 192 jeunes que les soldats emmenèrent vers le camp d’extermination de Treblinka.
Aucun enfant, aucun adulte n’en revint.
70 ans après, ce Journal de Blumka nous ferait presque sourire parce qu’il nous raconte la vie simple et ordinaire des enfants, leur épanouissement, leurs petites bêtises, ces minuscules choses qui étaient le cœur des préoccupations de Janusz Korczak. On en sourirait volontiers aussi parce que l’on parle désormais des droits de l’enfant dans le monde entier. Korczak avait donc raison ! Blumka le savait bien. Sa plume légère nous le confirme à demi-mots.
 
Alain Serres
 

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Blumka habitait la Maison de l’Orphelin dirigée par le docteur Janusz Korczak.
Blumka tenait un journal.
Dans son journal, Blumka collait aussi des photographies.
Sur l’une d’elles, on peut voir le docteur Korczak en compagnie de douze enfants.
On ignore pourquoi il n’y en a que douze. La Maison de l’Orphelin accueillait près de deux cents enfants.
Blumka présenta ainsi ses amis sur la photographie :
 

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Voici Zygmus. Il a toujours faim et il mange de tout, même l’huile de poisson.
Zygmus a travaillé en cuisine, durant tout le printemps, et il a économisé chaque sou qu’il a gagné.
Tous les ans, notre orphelinat organise la Journée des bonnes actions. Cette année, à cette occasion, Zygmus est allé au marché et il a acheté un poisson vivant avec une pièce d’un zloty.
Nous l’avons transporté dans un seau jusqu’au bord de la Vistule.
Là, Zygmus lui a rendu sa liberté.
Notre Docteur a félicité Zygmus et il lui a donné une carte postale dédicacée en souvenir.
 

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Cette petite fille aux cheveux courts, c’est Reginka.
Reginka remporte tous les concours du plus grand nombre de livres lus.
Le soir, une fois couchés, nous lui demandons de nous raconter ce qu’elle a lu.
Même notre éducatrice ne sait pas aussi bien raconter les histoires.
 

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Lui, c’est Caillou. Personne ne se souvient de son vrai prénom.
Quand des chariots remplis de charbon pour l’hiver sont arrivés à la Maison de l’Orphelin, nous avons tous aidé à les décharger. Caillou, lui, transportait le charbon dans un pot de chambre !
Personne ne s’est moqué de lui. Au contraire, tous lui répétaient combien il était fort et courageux.
Caillou n’a que cinq ans.
 

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Voilà Abramek. Abramek est un menuisier très doué. Dans notre atelier, c’est lui qui fabrique les plus beaux tiroirs. Chez nous, chaque enfant possède son propre tiroir. Personne d’autre n’a le droit de l’ouvrir sans permission.
L’été dernier, Abramek est allé en colonie de vacances. Il en a rapporté un cœur sculpté dans l’écorce d’un arbre et l’a offert à Hanna.
Toutes les filles l’ont enviée. Abramek n’a pas eu honte devant les garçons, même s’ils se sont moqués de lui.
 

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Hanna, c’est elle. Quand elle est arrivée chez nous, elle était très maigre et toute ébouriffée.
Personne ne voulait jouer avec elle parce qu’elle griffait et insultait tout le monde. En plus, elle ne voulait pas travailler.
Notre Docteur ne l’a jamais forcée à faire quoi que ce soit. Il a simplement beaucoup parlé avec elle, seul à seul.
Et Hanna a fini par changer.
 

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Voici Aron. Lui, il pleure souvent la nuit, mais le lendemain, il ne se souvient jamais de rien. Aron est connu pour coudre mieux que n’importe qui d’entre nous, y compris les filles. Il raccommode habilement les trous dans les draps, rapièce nos vêtements et recoud les boutons arrachés.
Plus tard, il deviendra peut-être un grand tailleur, comme autrefois son grand-père ?
 

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Elle, c’est la petite Pola. Le jour où nous avons planté des petits pois dans des pots pour voir à quelle vitesse ils pousseraient, Pola, elle, a enfoncé le sien dans son oreille. Sur le coup, même notre Docteur n’a pas réussi à le lui enlever. Il lui a fallu deux jours pour y arriver.
Pola a finalement planté son petit pois en terre. Il a tellement bien poussé qu’il a dépassé tous les autres ! Comme a dit notre Docteur, le petit pois a dû bien se plaire dans l’oreille de Pola.
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Lui, c’est Szymek.
À la Fête de la cuisine, Szymek a remporté le concours d’épluchage d’oignons.
Il pleurait et riait en même temps, mais il en a vraiment préparé beaucoup.
Mademoiselle Stefa en a fait du sirop contre la toux.
Avant, Szymek était un garnement, il volait et il jetait des cailloux sur les fenêtres.
Il est encore violent parfois et il me fait un peu peur.
 

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Ce grand garçon, c’est Stasiek.
C’est le meilleur élève de la Maison.
Il est toujours souriant, même s’il a une jambe plus courte que l’autre.
Chez nous, on a l’habitude d’élire le camarade qu’on apprécie le plus et qui est toujours prêt à nous aider. On vote grâce à des petites cartes comportant des plus ou des moins.
Stasiek l’a emporté. Il a été élu Roi.
Pour le récompenser, notre Docteur l’a emmené faire un baptême de l’air au-dessus de Varsovie.
Stasiek a dit qu’il ne l’oubliera jamais jusqu’à la fin de sa vie.
 

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Elle, c’est Ryfka. Elle est la meilleure en sport. Elle a même gagné le concours du lancer de boules de neige.
C’était le Jour de la première neige. Ce jour-là, à la Maison de l’Orphelin, nous n’avons jamais école et nous jouons tous dehors.
Notre Docteur a imaginé une récompense pour Ryfka : durant tout l’hiver, aucun garçon n’a le droit de lui jeter de boule de neige, mais elle, elle peut leur en jeter.
 

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Le frère de Ryfka s’appelle Chaimek. Il est encore petit, et Ryfka le protège.
Parfois, Chaimek crache sur les autres enfants et il les empêche de jouer.
Un jour, Chaimek a détruit une fourmilière avec un bâton. Notre Docteur était très fâché contre lui et il l’a fait passer devant le tribunal des enfants. Chaimek pleurait et avait beaucoup de regrets, alors le tribunal lui a pardonné et notre Docteur l’a serré dans ses bras pour le consoler. Chaimek n’est pas méchant, mais la vie a déjà été très rude avec lui, bien qu’il soit si jeune.
 

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Sur cette photo, c’est moi. Blumka.
La chose que je serre très fort contre moi, c’est mon journal. J’y écris tout ce qui se passe chez nous. Je lui confie aussi mes secrets.
Quand je serai grande, j’aimerais devenir éducatrice, comme Mademoiselle Stefa.
 
 

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Notre cher Docteur, c’est lui.
 
Notre Docteur dit que chaque enfant a le droit d’avoir ses secrets et ses rêves. Il dit aussi qu’on doit dire la vérité aux enfants.
Chaque samedi, notre Docteur organise une réunion avec tous les enfants et les éducateurs.
Nous racontons ce qui s’est passé de bien ou de mal pendant la semaine et nous l’inscrivons ensuite dans notre gazette.
Parfois, notre Docteur cire nos chaussures.
Ça lui plaît beaucoup et il nous apprend ainsi à le faire au mieux.
Notre Docteur interdit aux éducateurs de frapper les enfants. Parfois, il autorise les garçons à se bagarrer, mais uniquement quand ils ne peuvent pas faire autrement et jamais trop fort.
Notre Docteur dit que chacun a le droit de prier à sa manière et ceux qui ne le veulent pas ne sont pas obligés de le faire.
Notre Docteur pense que les récompenses sont plus importantes que les punitions. Si un enfant fait quelque chose de mal, il vaut mieux lui pardonner et le féliciter quand il s’améliore. On ne doit pas forcer les enfants à faire quoi que ce soit.
 
Notre Docteur nous apprend que les filles ont les mêmes droits que les garçons et qu’elles peuvent faire les mêmes choses.
Notre Docteur nous emmène en colonie de vacances.
Nous nous amusons et nous aidons aussi aux travaux des champs. Nous rentrons à Varsovie, heureux et tout bronzés. Il répète souvent que nous sommes des êtres humains, comme les adultes, et qu’être petit ne veut pas dire être moins important ou plus bête.
Notre Docteur nous laisse nous reposer.
Il dit que grandir est un travail très fatigant.
Le cœur doit pouvoir suivre le rythme de nos os qui grandissent.
 
Il nous apprend à respecter tous les animaux.
Dans sa chambre vit une petite souris. Il l’aide à nourrir sa nombreuse famille.
À chaque fois qu’il entre dans sa chambre, notre Docteur toque délicatement à sa porte pour ne pas effrayer les moineaux posés sur le rebord de sa fenêtre.
Chez nous, si une personne vole, frappe ou agresse quelqu’un, elle est jugée par un tribunal composé d’enfants. Ainsi, nous apprenons tous ce qu’est la justice.
Notre Docteur apprend aux éducateurs à dire « pardon », quand ils offensent un enfant.
Les éducateurs sont jugés de la même manière que les enfants.
On leur attribue des plus et des moins.
Parfois, notre Docteur doit passer devant le tribunal, lui aussi, quand quelqu’un est fâché contre lui.
Notre Docteur nous donne 50 grosz pour chaque dent de lait tombée. On peut acheter ce qu’on veut avec ou bien les économiser.
Notre Docteur raconte que s’il ne lit pas quelques pages d’un livre avant de s’endormir, c’est comme s’il allait se coucher sans s’être lavé. Il nous encourage à en faire autant.
Notre Docteur fait des paris avec nous pour qu’on progresse. Chacun peut choisir ce qu’il compte améliorer en lui. Par exemple, ne plus mentir ou ne plus dire de gros mots. Ou encore se disputer seulement deux fois par semaine, et non plus tous les jours. Nous faisons beaucoup d’efforts.
Notre Docteur a accroché un tableau dans le couloir. Chacun peut s’en servir pour y inscrire une plainte ou un remerciement.
Notre Docteur dit qu’un enfant devrait manger autant qu’il le souhaite. Pas moins, mais pas davantage non plus. Chaque samedi, il nous pèse et nous mesure. Ensuite, il inscrit ces chiffres dans son cahier, le visage souriant ou inquiet.
Notre Docteur nous permet de chahuter et de faire les fous. Il dit qu’interdire cela à un enfant, c’est comme interdire à un cœur de battre.
Notre Docteur affirme qu’un enfant a le droit d’être ce qu’il est et qu’il a le droit au respect.
Notre Docteur est la personne la plus importante à nos yeux, et nous, nous sommes les plus importants pour lui.
Je pourrais écrire encore bien de choses, mais notre Docteur va éteindre la lumière.
La suite, je la raconterai demain.
 
♣♣♣
Plus tard, la guerre éclata et elle emporta aussi le journal de Blumka.
Alors comment savons-nous aujourd’hui ce qu’il nous racontait ?
Parce que ce qui, un jour, a été écrit, jamais ne peut s’oublier…

 

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Iwona Chmielewska
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