L’infatigable génie

Effort1

 

     Un paysan regardait son champ avec désespoir :
     — Ah, soupirait-il, j’en ai pour trois jours à arracher les mauvaises herbes ; après, il me faudra bêcher la terre pour en enlever les cailloux. Je pourrai alors planter mes ignames, mais je devrai arroser tous les jours. La rivière est loin ; je vais être fatigué…
     Plus le paysan réalisait l’effort qu’il allait devoir fournir, plus il se décourageait :
     — Si seulement quelqu’un pouvait faire tout ce travail à ma place, s’écria-t-il en jetant ses outils à terre.
     À peine prononça-t-il ces paroles qu’un immense génie apparut devant lui.
     — J’ai entendu ton souhait, dit-il au paysan d’une voix caverneuse, et je peux l’exaucer à une seule condition. Je ferai toutes les tâches que tu me demandes, mais ne me laisse jamais sans ouvrage ou je te battrai.
     Le paysan pensa qu’il lui serait facile de garder le génie occupé si lui-même n’avait plus rien à faire…
     — J’accepte la proposition, répondit-il au génie, je vais aller faire une sieste dans ma case pendant que tu vas arracher toutes les herbes sauvages de ce champ. Viens me trouver lorsque tu auras fini.
     Et le paysan retourna tout joyeux chez lui.
     Il fut très surpris de trouver le génie, les bras croisés, devant sa porte.
     — J’ai fini de désherber, lui dit le génie, donne-moi quelque chose d’autre à faire.
     — Bien, bien, répondit le paysan émerveillé, maintenant bêche la terre du champ et retire tous les cailloux.
     Notre homme s’était à peine couché sur sa natte que le génie apparut à nouveau devant lui.
     — J’ai fini de bêcher la terre et il n’y a plus une seule pierre dans ton champ, donne-moi quelque chose d’autre à faire.
     — Bon, répliqua le paysan, trace des sillons bien droits et plante les ignames à deux pieds de distance.
     Le génie disparu, notre homme soupira de satisfaction et ferma les yeux, un sourire aux lèvres. Mais il sursauta aussitôt en entendant le génie dire :
     — J’ai fini de labourer et j’ai planté les ignames, donne-moi quelque chose d’autre à faire.
     Le paysan, un peu inquiet, se dressa sur son coude.
     — Eh bien, va à la rivière et arrose le champ en te servant seulement de ce tout petit seau pour transporter l’eau.
     L’homme pensait qu’il disposait d’un peu de temps pour faire sa sieste lorsque le génie se dressa au milieu de la case.
     — J’ai arrosé ton champ, donne-moi quelque chose d’autre à faire.
     Le paysan se leva d’un bond, effrayé.
     — Rapporte-moi du fond de la rivière des pierres de taille parfaitement égales et construis-moi une maison de vingt pièces à la place de ma petite case…
     Le paysan n’eut même pas le temps de finir sa phrase qu’un tourbillon s’éleva autour de lui et qu’il se retrouva, stupéfait, au milieu d’une immense maison.
     — J’ai construit ta maison avec les galets de la rivière, donne-moi quelque chose d’autre à faire, dit le génie, et sa voix fit trembler les murs de la maison.
    L’homme avait maintenant très peur :
    — Mets dans chaque pièce de cette maison des meubles d’ébène et je les veux entièrement incrustés d’ivoire.
    Le tourbillon s’éleva à nouveau et la maison fut en un clin d’œil remplie de tables, de chaises et de lits admirablement travaillés.
    — J’ai meublé ta maison, donne-moi quelque chose à faire, dit le génie.
    — Heu, heu, bégaya le paysan, retourne donc au champ et chasse toutes les sauterelles qui s’en approchent.
    Le génie disparut. L’homme se mit à s’arracher les cheveux de désespoir : il serait bientôt à court d’idées et le génie le battrait comme il l’avait promis.
    Et il avait bien raison d’avoir peur car la voix du génie retentit derrière lui.
    — J’ai chassé toutes les sauterelles à dix lieues à la ronde, donne-moi quelque chose d’autre à faire.
    Notre homme avait une femme très ingénieuse.
    Il pensa qu’elle pourrait sûrement lui venir en aide :
    — Va, dit-il plein d’espoir, va chercher mon épouse, elle est à trois jours d’ici, chez mes beaux-parents.
    Le génie se volatilisa pour réapparaître une seconde plus tard, tenant la femme du paysan dans ses bras.
    — J’ai ramené ta fem… commença le génie.
    — Oui, oui, eh bien, va donc construire un réservoir derrière la maison, je le veux de cinq cents mètres de long et de dix mètres de profondeur.
    Profitant de ce court répit, le paysan expliqua rapidement à son épouse le danger qu’il encourait si le génie restait désœuvré.
    — Ne t’inquiète pas, lui répondit-elle en souriant. Lorsque le génie reviendra, demande-lui de compter le nombre exact de fourmis qu’il y a dans le pays et de recommencer au début à la disparition d’une seule d’entre elles.
    L’homme fit ce que sa femme lui conseillait et, ne voyant plus le génie revenir, ramassa sa bêche et alla, en chantant, faire son travail lui-même.

 

Doc1

 

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