Le jour où j’ai perdu mon temps

Temps

 

    Ce matin j’ai perdu mon temps.
    Je l’avais enroulé dans mon mouchoir et enfoncé dans la poche de mon pantalon.
    Il a dû tomber quand j’achetais mon café et quelqu’un l’aura ramassé.
    Je retourne à l’épicerie pour mettre une petite annonce :

 

J’ai perdu mon temps ici,

ce matin à huit heures moins le quart.

Si vous l’avez trouvé

appelez-moi au 3699.

Forte rÉcompense.

 

    Assis devant le téléphone, j’attends.
    Le temps file, les aiguilles de l’horloge s’emballent et je me sens de plus en plus mal.
    Je n’ai plus de temps à perdre.

 

    À 11h45, le téléphone sonne. Je réponds.
    — Je reviens de lire votre annonce. J’ai trouvé votre temps ce matin. Il était par terre devant les choux de Bruxelles. Quelle est la récompense ?
    Je réfléchis.
    — Que diriez-vous de partager mon temps ?
    — Votre temps ? Vous rigolez, je l’ai déjà !
    Je regarde autour de moi.
    Je vois le frigo, mon lit et une lampe.
    Puis mon regard se pose sur mon bras.
    — Je vous donne ma montre. Elle est de grande marque.
    — Rendez-vous devant l’épicerie dans un quart d’heure. Vous me reconnaîtrez à mon chapeau melon.

 

    À midi cinq, l’homme arrive en courant.
    — Dépêchons-nous, je n’ai pas beaucoup de temps !
    Je m’affole :
    — Pas beaucoup de temps ?? Mais… vous avez le mien ?
    — Bien sûr ! Le voici.
    L’homme au chapeau melon me tend mon temps.
    J’ôte ma montre et je la lui remets.
    — Magnifique ! dit-il en l’attachant à son poignet.
    Et il repart en courant.

 

    Je suis soulagé. Mon temps est intact, il n’en manque presque pas.
    Je le glisse soigneusement dans ma poche.
    Puis, je fixe une dernière fois l’homme qui court toujours.

 

    C’est étrange, il semble plus vieux.
    Son dos s’est brutalement courbé et ses cheveux sont devenus blancs.
    Il ne court plus, il marche avec une canne.
    Tout à coup, il regarde l’heure sur ma montre de grande marque.
    Ses jambes, ses bras, son visage s’effacent.
    En quelques secondes, il devient aussi transparent que l’air.
    Et il disparaît.

 

    Seule ma montre reste sur le trottoir.
    Je la ramasse et je rentre chez moi.
    En prenant mon temps.

 Agnès de Lestrade
Le jour où j’ai perdu mon temps
L’Atelier du Poisson soluble, 2006
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