Dimanche soir

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     Ce soir-là, l’air était très doux dans le Jardin des Oiseaux. Le soleil couchant était comme une boule de feu orange. C’était un spectacle superbe, un tableau qui donne envie aux pinsons de siffloter. Pourtant, ce soir-là, Turlutu Pinson n’avait pas vraiment envie de chanter.
     Un frisson parcourait ses plumes. Il avait froid, il avait chaud, et au fond de son gosier, une grosse boule l’empêchait de respirer. Il enfouit son bec dans ses plumes, ce qui est une manière pour les pinsons de se rassurer (les autruches, elles, mettent la tête dans le sable).
     Une petite voix sortit de cet amas de plumes. «Maman…»
     Mimi Pinson délaissa la couverture de brindilles qu’elle était en train de tricoter du bec.
     — Oui, mon Turlutu ?
     — J’ai mal au ventre… J’ai la grippe… Je suis malade ! sifflota le pauvre Turlutu. Je ne peux pas aller à l’école demain, et tu ne peux pas aller au bureau.
     Mimi Pinson enveloppa son petit de sa grande aile brune et sentit, dans son corps, le frisson qui parcourait le corps de Turlutu.
     — Ou la la la la… dit-elle.
     Et, de la pointe de son bec, elle tapota son front :
     — Ouille, ça brûle !
     Mimi Pinson plaisantait à moitié. Elle connaissait son Turlutu sur le bout des plumes, et savait bien ce qui le rendait malade. Ce qui lui donnait la fièvre, c’était l’idée de reprendre l’école, le lundi matin. N’est-ce pas normal, quand on est un tout petit bout de pinson ? Un bout de pinson qui aurait aimé rester encore plus longtemps avec sa maman, sans que l’on vienne le tirer du nid.
     Pour dire la vérité, Mimi Pinson non plus n’aimait pas le dimanche soir.
     Ça lui faisait quelque chose de quitter son oisillon, après deux jours passés bec contre bec, ou presque !
     Elle aussi, le lundi, elle s’envolait travailler chez un fabricant de nids de luxe. Mimi Pinson adorait son métier, bien sûr, mais c’était toujours difficile de se séparer. Elle pensait que c’était la chose la plus difficile de la vie, ces séparations, mais que personne ne pouvait y échapper. Ne fallait-il pas toujours se séparer de sa maman, pour aller dormir, pour chercher à manger, ou partir à l’autre bout de la forêt pour un anniversaire ? Mimi Pinson faisait mine d’être gaie, même si le cœur n’y était pas.
     — Allons, allons, ce n’est pas si terrible, l’école ! Et il y a tous les copains ! dit-elle. Colombelle l’Hirondelle, Gobetout le Pélican et Gibus le Hibou.
     — C’est plus mon copain ! La dernière fois, il m’a fait tomber de la branche. Bouh ouh ! J’veux pas y aller ! pleurait Turlutu. Je suis malade. Appelle le docteur !
     — Eh bien, j’irai voir ta maîtresse pour qu’on ne t’embête plus, décida Mimi Pinson. Comme ça, ça te va ?
     — Non ! Je veux pas y aller ! L’école, c’est trop grand et trop froid. On est juché sur sa branche toute la journée. Et à l’école, la maîtresse ne vous fait pas de câlins quand on veut.
     — Je pense que ce n’est pas tout à fait juste. Et que, si tu veux un câlin, la maîtresse t’en fera un volontiers. Je vais t’apprendre quelque chose. Sais-tu que, quand tu apprends une nouvelle chanson, une poésie ou de nouveaux mots, c’est comme si tu me faisais un câlin ? Mais un câlin de grand !
     — À l’école, on ne peut pas jouer comme on veut, bougonna encore l’oisillon. On ne peut pas voler comme on veut, ni même se dégourdir les ailes.
     — À l’école, tu apprends à chanter et à voler, rétorqua Mimi Pinson. C’est très drôle, et c’est utile. Quand tu sauras voler tout seul, tu pourras rentrer quand tu voudras à la maison. En un coup d’aile. À vol de pinson, tu sais, le nid et l’école sont très proches !
     — Oh oui, soupira Turlutu. Ça, ça sera drôlement bien.
     — Mais, ça, ça ne peut arriver que si tu apprends bien à l’école, sifflota-t-elle.
     Mimi Pinson soupira d’aise. Elle pensait à ce moment, tout proche, où son Turlutu, devenu grand, rapporterait à la maison ses premières bonnes notes : dix sur dix en vol plané, dix sur dix en vol direct, dix sur dix pour attraper les asticots en plein vol ou à terre…
     — Et puis, j’aime pas la cantine, bougonna encore Turlutu. Les graines sont sèches, et les petits vers ne sont pas aussi tendres qu’à la maison.
     — Allons, mon Turlutu, répondit Mimi Pinson (qui savait cuisiner les petits vers comme personne), ne cherche pas de fausses excuses ! Je vais te dire un secret : je pense si souvent à toi pendant la journée que j’ai parfois l’impression d’être sur la branche, avec toi. C’est ce qui rend la séparation supportable. Quand un enfant sait que, quelque part, sa maman et son papa pensent à lui, ça lui réchauffe les plumes. Même quand on s’est disputé avec son copain ou qu’on se fait bousculer dans la cour. Il suffit de penser au petit nid. C’est le cœur du monde ! Là il fait bon, il fait chaud. On n’y est jamais seul. J’y pense souvent dans la journée, et c’est ce qui me donne du cœur à l’ouvrage, dit Mimi Pinson. Et, le soir venu, je suis si contente de te retrouver, que mon petit cœur de pinson s’envole ! Parfois, on a besoin de se séparer un peu. Rien que pour le plaisir de se revoir. Dans ce petit nid tout chaud. Rien que pour ça, c’est très bien, l’école. N’est-ce pas, mon Turlutu ?

 

     Elle se retourna vers Turlutu. Il s’était endormi…
     Son cœur battait doucement. Il n’avait plus ni trop chaud, ni trop froid. Il était rassuré. Et, dans ses rêves, il avait envie de devenir grand.

 

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