Dragon bleu, Dragon jaune

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     Au pays du Matin calme, l’empereur, pour le vingtième anniversaire de son couronnement, décida d’orner la salle du trône de son palais du plus beau paravent qu’on n’ait jamais vu jusqu’alors. Il convoqua le peintre le plus célèbre de l’Empire, qui habitait dans une caverne loin de la ville.
     L’artiste se rendit aussitôt à la cour, et l’empereur lui fît part de son désir : sur le paravent de la salle du trône devaient figurer deux dragons, un bleu et un jaune, pour symboliser la puissance de l’Empire et la paix qui avait illustré le règne de l’empereur. Le peintre s’inclina et répondit qu’il peindrait deux dragons sur une soie noire, mais il posait une condition : pour que ce paravent soit aussi beau que le voulait l’empereur, il fallait que l’on tisse une soie plus fine que toutes celles qui avaient jamais encore été tissées.
     — Je vais me retirer dans ma caverne, ajouta le Peintre, jusqu’au moment où la soie sera tissée ; j’aurai ainsi le temps de me préparer à peindre les dragons.
     Puis le peintre quitta la cour et retourna dans la caverne où il se mit au travail.
     L’empereur donna des ordres pour que la fabrication de la soie la plus fine soit immédiatement commencée. Mais cette fabrication fut beaucoup plus difficile que l’empereur ne l’avait imaginé. Il fallut d’abord choisir soigneusement les vers à soie, car ceux qu’on avait élevés jusqu’alors ne pouvaient pas tous sécréter une soie aussi fine que celle que le peintre avait demandée. Ces vers, si soigneusement choisis, exigeaient une nourriture particulièrement délicate, et les feuilles du mûrier dont se nourrissaient les vers à soie devaient être triées avec le plus grand soin. Malgré toutes ces précautions, quelques-uns seulement des cocons survécurent.
     Ainsi, un très long temps passa avant qu’on ne réussisse à élever un nombre suffisant de cocons pour obtenir la quantité de soie nécessaire pour le paravent de l’empereur. Mais à ce moment, une nouvelle difficulté surgit : la soie était tellement fine qu’un très petit nombre de tisserands se montraient capables de la tisser. Il fallut faire appel aux meilleurs artisans de l’empire. Enfin, on réussit encore à surmonter cette difficulté. La soie destinée au paravent fut tissée. Jamais de mémoire d’homme on n’avait vu de soie plus fine. L’empereur la fit tendre sur un magnifique cadre d’ivoire.
     Quand le travail fut terminé, l’empereur envoya un messager pour avertir le peintre que la soie était tissée et qu’il devait venir sans retard pour peindre les dragons. Le peintre pria le messager d’avertir l’empereur qu’il n’avait pas encore achevé la préparation de son travail et qu’il lui demandait de patienter.
     L’empereur, qui avait déjà attendu très longtemps que soit tissée la soie, ne cacha pas sa déception, puis il comprit que le peintre voulait préparer un chef-d’œuvre et il attendit. Mais chaque fois qu’il passait devant le paravent, il perdait patience. Un jour, n’y tenant plus, il envoya un messager pour rappeler sa promesse au peintre. Celui-ci fit répondre que s’il accédait au désir de l’empereur, il ne serait pas capable de peindre des dragons dignes du plus beau paravent qu’on n’ait jamais vu. Il lui fallait, affirmait-il, poursuivre ses essais, et il demanda un nouveau délai. L’empereur, malgré son impatience, fut bien obligé d’attendre. Mais le temps passait, et le peintre ne donnait pas de ses nouvelles. Et chaque fois que l’empereur passait devant le paravent inachevé, il sentait grandir son irritation.
     Un jour, à bout de patience, il envoya un messager en lui ordonnant de ramener de gré ou de force le peintre à la cour. Le peintre accepta enfin de suivre le messager. Quand il arriva devant l’empereur, il lui déclara qu’il pensait être maintenant capable de peindre les dragons. L’empereur manifesta sa joie.

 

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     L’artiste se fit apporter de la couleur jaune, de la couleur bleue, deux longs pinceaux et s’approcha du paravent. D’un seul coup de pinceau, le peintre traça un trait jaune, puis d’un autre coup de pinceau, un trait bleu. Il déposa ensuite ses pinceaux et déclara qu’il avait achevé son travail. Dès qu’on eut annoncé cette nouvelle à l’empereur, celui-ci, heureux de penser qu’enfin le paravent le plus beau qu’on n’ait jamais vu allait orner la salle du trône, se précipita pour admirer l’œuvre du célèbre peintre. Quand il arriva devant le paravent, il ne put en croire ses yeux : il ne vit sur l’écran que deux traits épais, l’un bleu, l’autre jaune. Persuadé que le peintre avait tout simplement voulu se moquer de lui, il entra dans une colère terrible. Calmement et avec le plus grand sérieux, le peintre lui affirma que ces deux traits étaient le fruit de longues études poursuivies pendant des années et des années.
     Puis il s’inclina et voulut prendre congé de l’empereur.
     Mais l’empereur, hors de lui, toujours persuadé que le peintre avait voulu faire une mauvaise plaisanterie, qu’il avait gâché irrémédiablement la soie merveilleuse dont la fabrication avait demandé tant de temps et tant de soin, donna l’ordre d’arrêter le peintre et le fit jeter en prison.
     Lorsque la nuit vint, et bien que sa colère fût toujours aussi grande, l’empereur voulut dormir mais il en fut incapable. Dans l’ombre, les deux traits, bleu et jaune, tracés par le peintre, passaient et repassaient devant ses yeux. Quand il fermait les paupières, les traits, bleu et jaune, allaient et venaient sous ses yeux et semblaient grandir et se mouvoir. Au grand étonnement de l’empereur, ces deux traits devenaient des dragons qui luttaient. Et ces deux dragons étaient rapides et puissants. Ce qui surprenait le plus l’empereur, c’est qu’ils semblaient vivre et grouiller, c’est qu’ils étaient souples et forts, et que cette force et cette puissance et cette grandeur et cette souplesse étaient résumées par les deux traits que le peintre avait tracés sur la merveilleuse soie.

 

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     L’empereur, après avoir veillé toute la nuit et admiré les deux dragons qu’avait symbolisés le peintre, décida de découvrir le secret de l’artiste qui avait réussi un tel chef-d’œuvre. À l’aube, il donna l’ordre de seller son cheval et, accompagné de sa garde d’honneur, partit pour la caverne où le peintre avait travaillé pendant de longues années avant de peindre les deux dragons sur le paravent.
     La tempête les retarda ; la neige et le vent et le brouillard les obligèrent à rebrousser chemin. L’empereur donna quand même l’ordre de repartir. Après avoir voyagé pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, ils arrivèrent enfin devant la caverne du peintre. On alluma des torches. En entrant, l’empereur vit deux dragons peints sur les parois de la caverne : l’un était bleu, l’autre jaune. Ils étaient dessinés avec la plus grande exactitude. On distinguait chaque écaille, chaque dent, et leurs narines jetaient du feu. Chaque détail était représenté en bleu et en jaune.
     Au bas de cette peinture, une date : celle du jour où l’empereur avait demandé au peintre de commencer à peindre le plus beau paravent qu’on n’ait jamais vu. À côté de cette peinture, une autre, celle de deux dragons, l’un bleu, l’autre jaune. À côté de cette deuxième peinture, une troisième, puis une quatrième, puis une cinquième, puis une sixième peinture… Toutes les parois de la caverne étaient couvertes de peintures représentant deux dragons, l’un bleu, l’autre jaune. Chaque image était datée. Les années succédaient aux années.
     À la lueur des torches, l’empereur ne pouvait s’empêcher d’admirer le travail acharné du peintre. Les images succédaient aux images, les esquisses aux esquisses. Et chaque mois, le peintre simplifiait la peinture des deux dragons, l’un bleu, l’autre jaune. Enfin, après une longue suite de dragons, le peintre avait tracé sur les parois de la caverne les deux traits, l’un bleu, l’autre jaune, qu’il avait peints sur le paravent. Dans ces deux dernières images était résumée toute la puissance des innombrables dragons que le peintre avait dessinés pendant de longues années sur les parois de la caverne.

 

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     L’empereur reconnut les deux dragons du paravent et il se rendit compte que les dernières images ne pouvaient même pas être comparées à toutes celles qui les précédaient. Au fur et à mesure qu’il regardait ces peintures, l’empereur fut d’abord étonné, puis de plus en plus satisfait et même, à la fin, il devint très gai. Après avoir regardé une dernière fois les deux traits, l’un bleu, l’autre jaune, il donna immédiatement l’ordre de seller les chevaux car il voulait retourner dans sa capitale : il avait hâte de faire libérer le peintre pour l’honorer et le remercier parce qu’il lui avait permis de comprendre la puissance et la signification des deux traits, l’un bleu, l’autre jaune, qui symbolisaient les deux dragons.
     Le peintre fut libéré, et l’empereur fit placer le paravent orné des deux dragons dans la salle du trône. Et chacun reconnut que ce paravent était le plus beau de tous ceux qui avaient été vus jusqu’alors.

 

Ré et Philippe Soupault ; Li Zhong Yao
Dragon bleu, Dragon jaune
Paris, Père Castor Flammarion, 1995
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