Vive la Différence !

Vive la France1.2

 

Dans ce pays il y avait un village.
Dans ce village, une école.
Dans cette école, une cour.
Et dans cette cour, un enfant tout seul : Lucien.

 

Vive la France2.1

 

Pourtant, autrefois, Lucien avait une bande.
C’était même lui le chef.
Dans sa bande, il y avait : Anaïs, Benjamin, Judith, Jérôme, Lâo, Loïc, Manuel, Karina et Mathieu.
Mais aujourd’hui, c’est terminé.
Voulez-vous savoir pourquoi ?

 

Vive la France3.1

Un matin, une nouvelle élève arrive à l’école. Elle s’appelle Khelifa.
Lâo propose à Khelifa de faire partie de la bande.
Lucien ne veut pas.
Lâo : Pourquoi tu ne veux pas ?
Lucien : Parce qu’elle n’est pas de notre pays.
Lâo (étonné) : Comment tu le sais ?
Lucien : Tu es bigleux ou quoi ? Elle est arabe !
Lâo : Et alors ? Être arabe, ça n’empêche pas d’être comme nous…
Lucien (énervé) : Arabe, ce n’est pas pareil que nous !
Lâo : Pas pareil que qui ?
Lucien (très énervé) : Pas pareil que toi et moi !
Lâo : Et alors ? Toi et moi non plus, on n’est pas pareils…
Lucien (très très énervé) : C’est toi qui n’es pas pareil !
Lâo : Ah oui ? Alors, salut.
Lucien (surpris) : Où vas-tu ?
Lâo : Avec celle qui n’est pas pareille !

 

Voilà comment il y eut un enfant de moins dans la bande de Lucien.

 

Vive la France4.1

Manuel s’approche de Lucien.
Manuel : Pourquoi tu dis que Lâo n’est pas pareil ?
Lucien (moqueur) : Tu as entendu son père ? Il parle chinois !
Manuel (étonné) : Qu’est-ce que ça peut faire ?
Lucien : Pour être dans ma bande, il faut que le père parle la même langue que nous.
Manuel (fronçant les sourcils) : Et notre grand-père, il doit aussi parler la même ?
Lucien : Oui ! Et notre mère aussi, et notre grand-mère aussi !
Manuel (tournant les talons) : Mon grand-père parle seulement portugais. Alors, salut.
Lucien (vexé) : C’est ça ! Les étrangers avec les étrangers !

 

Voilà comment il y eut deux enfants de moins dans la bande de Lucien.

 

Vive la France5.1

Anaïs, Judith et Karina, les trois filles de la bande, s’approchent à leur tour de Lucien.
Judith : Qu’est-ce que tu racontes ? On s’en fiche que le grand-père de Manuel ne parle pas la même langue que nous.
Karina : Et si son père ne la parle pas, on s’en fiche aussi.
Anaïs : Et si Manuel ne la parlait pas… On lui apprendrait !
Lucien (menaçant) : Vous les filles, bouclez-la !
Les filles : Adieu, monsieur le chef !
Lucien (marmonnant) : C’est ça… Bon débarras…

 

Voilà comment il y eut cinq enfants de moins dans la bande de Lucien.

 

Vive la France6.1

Benjamin passe alors par là.
Lucien : Bouboule ! Va dire à ces imbéciles que ce sont des crétins !
Benjamin (bredouillant) : J’aime pas… quand tu m’appelles Bouboule.
Lucien (moqueur) : Ah oui… Bouboule ?
Benjamin (la voix tremblante) : Non… pas Bouboule…
Lucien (insistant) : Pourquoi… Bouboule ?
Benjamin (fuyant) : Je ne veux plus que tu sois mon chef !
Lucien : C’est ça ! Le patapouf avec les filles et les étrangers !

 

Voilà comment il y eut six enfants de moins dans la bande de Lucien.

 

Vive la France7.1

Très en colère, Lucien appelle Loïc et Mathieu.
Lucien (autoritaire) : Allez casser la figure à ces minables !
Loïc : Heu… je n’aime pas me battre…
Mathieu : Moi non plus !
Lucien (ricanant) : Trouillards !
Mathieu et Loïc (ensemble) : Tu n’as qu’à y aller toi-même !
Loïc (entraînant Mathieu) : Nous, on préfère jouer avec eux…
Lucien : Dégonflés ! Femmelettes !

 

Voilà comment il y eut huit enfants de moins dans la bande de Lucien.

 

Vive la France8.1

Dans l’ombre de Lucien, Jérôme a assisté à toute la scène.
Il admire Lucien, qui parle haut et fort.
Mais en même temps, Lucien lui fait peur.
Surtout quand il a les poings serrés et les yeux qui lancent des flammes, comme en ce moment. Aussi, Jérôme préfère s’éloigner à pas de chat…
Lucien (rugissant) : Où vas-tu ?
Jérôme (bégayant) : Ben… On n’est plus que deux…
Lucien : Tu m’abandonnes ?
Jérôme (s’éloignant à reculons) : Non… mais… je…
Lucien : C’est ça, va-t’en sale traître !

 

Voilà comment il y eut neuf enfants de moins dans la bande de Lucien.

 

Vive la France10.1

Hors de lui, Lucien monte sur un banc. Il hurle :
— C’est moi le chef ! C’est moi le chef !
Khelifa vient alors vers lui. Elle dit à Lucien :
— Tu aboies comme un chien qui a peur… Descends de là, et viens jouer avec nous.
Lucien (aboyant) : Vous n’êtes pas comme moi !
Khelifa (soupirant) : Comme tu veux…

 

Voilà pourquoi, dans la cour de cette école de ce village de ce pays, Lucien resta seul avec l’unique enfant pareil que lui : lui.

 

 

Thierry Lenain ; Delphine Durand (ill.)
Vive la France !
Paris, Éditions Nathan, 2012
(Adaptation)
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