Emmène-moi à la ville

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Emmène-moi à la ville raconte un destin hors du commun : l’histoire vraie de l’artiste indienne Teju Behan, celle d’une petite fille qui quitte son village pauvre pour la grande ville, connaît les espoirs et les désillusions de la migration, avant de découvrir dans l’art – le chant puis le dessin – un moyen de sortir de sa condition. Chaque page de cet ouvrage a été imprimée en sérigraphie sur un papier spécial fait main. Cette fabrication entièrement artisanale en fait un objet unique.
 

 

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       On m’appelle Teju. Me voici, petite fille, dans notre village. Je me sens aussi bien dehors que chez moi, et l’endroit que je préfère se trouve près de la rivière qui coule derrière notre case.
       Par moments, notre village est tout vert. Mais quand l’été est brûlant, il brunit au soleil. Les champs se vident, le lit de la rivière devient tout sec et craquelé. Notre maison est toute petite. Chacun de nous doit travailler pour pouvoir manger. Nous ne sommes pas les seuls : tout le monde vit comme ça ici. On va travailler dans la forêt voisine. Je n’y vais jamais seule. Pa, Ma, les voisins avec leurs bébés : nous y allons tous ensemble. C’est effrayant de se retrouver au milieu de ces arbres. Ça craque, ça chuchote, ça respire. Je serre fort la main de mon père. Avec son bâton, il frappe le sol, ou le tronc des arbres. Il dit que c’est sa façon à lui d’annoncer à la forêt qu’elle a des visiteurs.
       Le travail, c’est aller chercher de l’eau, ramasser du bois pour le feu et des fruits que l’on peut manger. Ma réunit d’autres choses : des graines, des baies, des feuilles. Ma dit que, dans la forêt, il faut savoir écouter. Les cris des écureuils annoncent l’arrivée du serpent. Le vent transporte l’odeur de la pluie, ou celle d’un animal mort. De retour à la maison, il y a encore du travail : cuisiner, laver, nettoyer. Parfois, Pa et Ma ressortent pour travailler dans les champs des gens riches.
       Pa chante aussi pour gagner sa vie. Il part tôt le matin et va de maison en maison chanter les dieux, l’amour, la douleur et la joie. En échange, les gens lui donnent de l’argent ou du grain. Ma ne l’accompagne pas. Elle aime chanter mais, dans notre village, les femmes ne le font pas en public. Pourtant Ma sait chanter. Quand elle prie la déesse du village, sa voix est mélodieuse et apaisante.
       Notre déesse porte des armes et elle chevauche un tigre. Ma dit qu’elle est à la fois gentille et féroce. Les femmes du village lui adressent des prières. Elles demandent toutes sortes de choses : que la pluie tombe, que leurs enfants malades guérissent, que la récolte soit bonne. Parfois je prie avec Ma. Elle dit que cette déesse protège les pauvres, mais ça, je n’en suis pas certaine. Parce que nous sommes toujours aussi pauvres.

 

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       On dit que les pauvres n’ont nulle part où aller. Je n’en suis pas si sûre. Quand les gens n’ont plus de quoi se nourrir, ils prennent le train pour la ville, pour trouver du travail. Une ligne de chemin de fer longe la forêt. Si on suit les rails pendant une dizaine de kilomètres, on arrive à la gare.
       Un train, c’est plus rapide que tous les animaux que je connais. J’aime m’installer à la lisière de la forêt et regarder les trains passer à toute vitesse. Je vois les gens qui regardent par la fenêtre.
       Ces gens ne sont pas comme ceux de mon village. Ils sont comme ces visages que l’on voit dans les calendriers, ou sur des photos. Ils ont de la chance, je me dis, ils ne sont pas obligés de travailler. Ils peuvent rester assis, à regarder le monde défiler.
J’aime imaginer que je monte dans un de ces trains. J’ai tellement envie de bouger. Quand ça me prend, je marche jusqu’à la gare, j’attends qu’un train s’arrête. Puis je m’approche et je lui murmure : Emmène-moi à la ville.
       Et puis ça arrive. Un soir, nous nous retrouvons à attendre un train dans l’agitation de la gare. L’endroit est noir de monde, et on ne peut plus bouger. Nous sommes nombreux, tous en partance pour la ville. C’est étrange : je suis excitée à l’idée de monter dans le train, mais c’est différent de ce que j’imaginais. Nous avons traversé un été de feu. Deux mois se sont écoulés, et toujours aucun signe de pluie. Des nuages de poussière couvrent nos vêtements, nos cheveux.
       Nous avons faim, nous avons soif. Ma a maigri depuis qu’elle nous donne ce qu’il y a et qu’elle, elle ne mange pas. Je suis une grande fille maintenant, j’ai bientôt treize ans, et je sais à quel point les choses vont mal. Nous devons aller chercher du travail pour pouvoir manger. Alors je suis prête à partir, mais pas comme ça. Pas au milieu de tous ces gens épuisés, de leurs sacs lourds et de leurs regards inquiets.
       Nous arrivons à la ville ! Tout bouge ici, pas seulement le train. Les gens passent à toute vitesse, se frayant un chemin dans les rues. Seuls les grands immeubles semblent figés, comme les quelques arbres qui montent la garde de l’autre côté de la rue.
       Mais cette agitation ne me dérange pas. Le soleil se couche, et je m’émerveille devant les réverbères qui transforment la nuit en jour. Dans notre village, les nuits sont vraiment noires. Ces grands immeubles ne sont pas pour nous. Nous continuons notre route jusqu’à la lisière de la ville où nous nous mettons à construire nos propres maisons.
       Elles ne sont pas en terre ou en briques : tissus, sacs en plastique ou en toile, nous utilisons tout ce que nous trouvons. Nous devons vivre sous des tentes maintenant. Au moins, nous ne sommes pas seuls. Et nous commençons à nous créer une petite communauté, une vie à nous.
       C’est là, dans notre cité faite de tentes de fortune, que je grandis.
       Trois années passent.
       Je suis une jeune femme maintenant. Ma et Pa décident qu’il est temps de me marier. J’ai de la chance : le regard de celui qu’ils me trouvent est plein de douceur. Il s’appelle Ganeshbhai, et il chante pour gagner sa vie. Exactement comme Pa le faisait au village.
       Ganeshbhai veut que je chante avec lui. J’hésite. Dans notre communauté, les femmes ne chantent pas en public. Mais il finit par me persuader et la musique de Pa me revient. Bientôt, à nous deux, nous disposons d’un large répertoire. Nous chantons l’espoir et la foi, les saisons qui passent, l’amour et l’abandon.

 

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       Confiants, nous décidons de bouger à nouveau, de vivre de nos chants. Qui sait ? répète Ganeshbhai sur la route de Bombay, nous pourrions peut-être chanter dans un film. Je suis excitée, mais prudente.
       À Bombay, je vois la mer pour la première fois. Toute cette eau ! Je ne parviens pas à détacher mon regard des vagues. Alors nous nous asseyons sur le sable en leur tournant le dos. Là, nous chantons et nous jouons sur des instruments que nous avons fabriqués. Nos mains sont aussi occupées à autre chose : ramasser les pièces que les gens nous jettent.
       Nous avons besoin d’argent pour nourrir notre famille qui s’agrandit.
       Au bout d’une année, la vie devient trop difficile et nous décidons de rentrer. Alors que nous commençons à douter de l’avenir, la chance croise notre chemin. Ganeshbhai rencontre un artiste qui lui trouve une place de chanteur dans un restaurant. Je me sens assez courageuse pour me joindre à lui.
       Un jour, cet artiste invite Ganeshbhai à s’essayer au dessin. Il lui donne du papier, un crayon et, très vite, Ganeshbhai s’amuse. Sous sa main, les dessins naissent, naturellement. Est-ce que ça va nous rapporter de l’argent ? je me demande. Est-ce qu’on ne s’en sortirait pas mieux en chantant ? Alors Ganeshbhai dit : Tu ne veux pas essayer ?
       C’est presque magique. Je suis assise à un endroit, avec du papier, un crayon, et c’est ma main qui me guide. Des traits, des points, plus de traits, plus de points, et voici un dessin. Je peux donner vie à des choses que j’ai vues, à des choses que j’ai connues. Mais aussi à d’autres que j’imagine. Je peux même mélanger les deux.
       Toute ma vie j’ai dû bouger pour chercher un moyen de m’en sortir. Mais cette fois c’est différent. Mon cœur est comblé.
       Je vois une fille aller quelque part sur son vélo.
       Je dessine un groupe de filles. Elles vont toutes quelque part.
       J’aime les voitures. Je me demande ce que ça fait d’avancer aussi vite sans perdre le contrôle, Dans mes voitures, il y a toujours deux femmes. L’une conduit, l’autre regarde par la fenêtre. Je veux être ces deux femmes à la fois. J’observe de grands oiseaux majestueux qui traversent le ciel en silence. Quand j’étais petite, des nuées d’oiseaux blancs plongeaient sans bruit sur les arbres de notre forêt pour y passer l’hiver.

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       À présent je décide de dessiner un oiseau, mais c’est un oiseau de fer, immense et compliqué. Il s’envole de cette ville où je vis. Ou peut-être qu’il y arrive, transportant avec lui des femmes qui viennent jusqu’ici. J’ajoute autour des petits oiseaux, au cas où elles auraient besoin de savoir où elles vont.
       Mais même dans cet avion, mes femmes ne peuvent pas rester immobiles.
       Alors, pendant que je cherche à deviner quelle sera leur prochaine destination, je les fais flotter. Vont-elles voler à jamais, comme des oiseaux ?
       Ou faut-il que je trace quelques traits qui les feraient redescendre jusqu’à la mer ?
       Je laisse mon crayon se reposer là, un moment.
       J’ai tout mon temps pour décider…*
 
  
  
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* Le Prix Brindacier a été remis pour la première fois en 2013, à l’occasion de la Journée Internationale des droits de la Femme, le 8 mars, à Emmène-moi à la ville de Teju Behan. Ce prix souhaite récompenser chaque année un ouvrage qui participe à la lutte contre les stéréotypes sexistes en littérature jeunesse.

Teju Behan

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