Le loup rouge

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Loup Rouge est un chien. Au soir de sa vie, blotti sur les genoux de sa maîtresse, le petit scotch-terrier au poil roux se souvient. Il raconte la chaleur de la maison de son enfance, puis les hasards de la guerre qui le jettent sur les routes. Recueilli par une maman louve, il grandit parmi ses nouveaux frères ; comme eux, il apprend à chasser le cerf et à se faire respecter par la horde. Il devient Loup Rouge et oublie les hommes. Mais un jour, des chasseurs le traquent et le laissent pour mort.
Cette fois-ci, il est recueilli par Olga, une petite fille tendre et obstinée…
 
 

 

     Au début je perçus une odeur de cirage, de noix, un parfum de sapin, de rôti de porc et de bougies allumées.
     Un garçon jouait avec moi. Des bûches crépitaient dans le poêle.
     Puis arrivèrent deux femmes qui firent de nous deux paquets.
     Elles nous chargèrent sur une voiture. Je sentis l’odeur des chevaux et de la neige.
     L’une fit claquer le fouet. Les nuages caracolaient dans le ciel.
     L’autre sentait les fleurs, s’étirait de tout son long dans son sommeil, et soupirait.
     Brusquement, je tombai de ce cahotement douillet dans l’hiver glacial.
     Personne ne m’entendait. J’étais couché dans une ornière gelée.
     Mes frémissements se firent de plus en plus faibles.

 

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     Jusqu’à ce que quelqu’un arrive et me prenne.
     Il me porta à travers la nuit de glace.
     Il me posa au milieu d’une portée de louveteaux nouveau-nés.
     Ils étaient chauds et sentaient bon.
     Bientôt, je les imitais en tout. Je me précipitais, moi aussi, pour arriver jusqu’aux mamelles de la louve.
     Je jouais avec mes nouveaux frères et sœurs et vite je devins l’aîné, le plus grand et le plus fort.
     Mais les loups grandissaient.
     Ils devinrent gigantesques et puissants. Comme un fou je défendais ma place. Je luttais, avec ruse et rapidité, sous le regard fier de la louve.
     Ainsi je devins un loup respecté par toute la horde.
 

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     Le petit garçon, la femme au fouet et la dormeuse à la douce odeur de fleurs roulaient vers l’Ouest.
     Des soldats gris marchaient derrière en claudiquant.
     Des soldats verts suivaient.
     Ils marchaient vers le pâle soleil d’hiver. Vers l’ouest, toujours vers l’ouest. Ils allaient tous vers l’Ouest.
     Nous, nous tournions le dos au soleil.
     Nous partions vers l’Est, vers les steppes et les forêts immenses.
     Là j’appris la chasse et les odes qu’on chante à la lune, après un festin sanglant.
     J’appris à résister aux tempêtes, à la faim et au froid, et aussi à approcher les poissons et les élans sans un bruit et sous le vent.
     Ainsi j’oubliai les hommes.
 
     Jusqu’au jour où la louve que j’aimais se prit la patte dans un piège.
     Je ne pouvais rien pour elle.
     Je la traînai jusqu’au ravin où reposent le père de tous les loups et beaucoup de ses descendants.
     Des chasseurs avaient suivi notre trace.
     Ils tirèrent.
     La louve échappa à leurs balles en s’envolant.
     Pas moi.
 

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     Je restai couché au bord du ravin et regardai le soleil noircir. Et plus jamais je ne l’aurais revu tout rougeoyant s’il n’y avait eu Olga.
     Elle tarabusta son oncle, qui faisait partie des chasseurs, pour qu’il m’opérât.
     Il retira trois balles de ma colonne vertébrale.
 

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     Olga me collait des chiffons blancs sur le corps, me donnait à manger et à boire.
     Les douleurs passèrent.
     Bientôt, je pus claudiquer aux côtés d’Olga dans la petite ville.
     Il me fallut me rendre à l’évidence : plus jamais je ne chasserais le cerf avec mes frères et sœurs.
     Olga connaissait le ravin où repose le père des loups.
     Elle me promit de me laisser m’envoler quand je ne pourrais plus marcher.
     C’était bon à savoir.
 
     J’aimais ma nouvelle vie.
     J’aimais Olga.
     Nous faisions des promenades fabuleuses.
     Mais chaque jour j’avais un peu plus de mal à marcher.
 

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     Olga m’aida à taper mon histoire sur une machine à écrire.
     Elle l’intitula LE LOUP ROUGE.
     « Ce sera un livre », dit-elle. « Et longtemps après que tu te seras envolé vers le père des loups, il y aura toujours des petits d’homme qui liront ton livre et t’aimeront. »
     « Tu crois vraiment ? » demandai-je à Olga.
     Et Olga répondit : « Oui, loup rouge, je le crois. »
 
     Puis je m’envolai vers le père des loups.
     Et ma vie repassa devant mes yeux et je me réjouis d’avoir eu une longue vie riche et merveilleuse.
 
 
 
Friedrich Karl Waechter
Le loup rouge
Paris, l’école des loisirs, 1999
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