Les nuits de Rose

Nuits de Rose_1

 

     Mon nom est Rose la Groseille. Chaque soir avant de m’endormir je bois un grand élixir, un verre de lait à l’eau de rose avec plein d’autres choses.
     Ma tête à peine posée sur l’oreiller je m’endors pour une éternité…
     Des millions d’heures plus tard dans ma vie je me réveille et c’est la nuit.
     Je suis dans le noir et à mon grand désespoir, j’ai très envie de faire pipi.
     Je veux me lever mais je ne peux pas.
     J’ouvre les yeux et je le sais : elle est là.
     Ça sent les vieux bas sales et la soupe au chou, je respire mal, j’ai des frissons partout.
     Je cache mes pieds… Pourvu qu’elle ne vienne pas me les croquer !
     Elle, la vilaine guerrière, la terrible sorcière.
     Alors je dis tout haut : « Je suis Rose, je sens bon la rose et le savon. Je suis grande, je suis forte, ABRACADABRA FÉE DES DRAPS ET PETITS ENFANTS EN PYJAMA. Je te transforme, sorcière ridicule, en un rat minuscule. »
     Je sors de la chambre en courant, laissant le rat-sorcière pantelant.

 

     Ma chambre est au second, je descends le grand escalier à tâtons.
     Ça craque et ça couine, je suis blanche comme farine.
     Tout en bas une ombre grandit, elle bouge, je frémis.
     Un vampire s’approche, me sourit : « Venez par ici CHÈRRRE amie, j’aimerais beaucoup goûter votre magnifique cou princier. »
     Alors je dis tout haut : « Je… je…, je suis Rose, je…, je sens bon, la, la, rose et le savon. Je suis grande, je suis forte, ABRACADABRA FÉE DES DRAPS ET PETITS ENFANTS EN PYJAMA. Je te transforme, vampire majuscule, en une drôle de libellule. »
     J’avance d’un pas léger, enfin, un moment de liberte…

 

Nuits de Rose_2

     Soudain, un ogre surgit de la cuisine: « Je vais te manger ! Je vais te dévorer ! se met-il à crier. Crue ou cuite, chère Rose, chère chose, je vais te gober tout de suite. »
     Alors je dis tout haut : « Je… je… je suis Rose, je sens le limaçon, le… le… le… et le dragon, ABRACADABRA FÉE EN CHOCOLAT ET PETITS ÉLÉPHANTS EN PYJAMA. »
     J’ai peur et je ne me souviens plus de la formule.
     L’ogre continue, me pique les fesses, lève son grand couteau, hurle encore : « Je vais te grignoter ! Je vais t’avaler ! en une seule bouchée, chère Rose, chère chose, mon joli rôti, mon jambonneau, ma petite poulette aux pruneaux. »
     À ce moment-là…                    …j’allume.
     L’ogre court se cacher, il n’aime pas les endroits illuminés. Je saute de joie, je suis sauvée !
     J’entre dans la salle de bains, ravie, je m’installe, je resplendis. Ça y est, je suis au paradis. Je fais mon pipi !

 

Nuits de Rose_3

     Je retourne à ma chambre lentement, je prends mon temps, je bâille tranquillement. J’ouvre les draps, je n’en peux plus, mes yeux sont pleins de sable moulu. Je commence à compter : « Un mouton, deux moutons… »
     Ma tête à peine posée sur l’oreiller, je m’endors pour une éternité.

 

Nuits de Rose_4

 
Mireille Levert
Les nuits de Rose
Saint-Lambert, Dominique et Compagnie, 1998
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