Le virus du préjugé

     Le virus du préjugé1

 

     La première fois que j’ai vu Mustafa, c’était à l’hôpital où je venais faire mon métier de journaliste : interviewer les gens. La guerre venait à peine de finir. Il est entré à pas comptés dans la salle de rééducation. Il marchait très lentement, avec difficulté, et paraissait bien plus âgé que ses cinquante ans. Assis sur un matelas de mousse, le dos droit, il a commencé ses exer­cices : lever de petits haltères de fonte au-des­sus de sa tête. L’effort était si grand que ses yeux se remplissaient de larmes. Sa respiration haletante retentissait dans le silence de la pièce. En voyant ses jambes raides et sans vie, comme deux morceaux de bois gisant à angle droit de son corps, j’ai pensé à une marion­nette désarticulée.
     Je me suis présenté à lui et je lui ai demandé s’il accepterait de répondre à mes questions, de me dire comment il s’était retrouvé dans la section des personnes handicapées de l’hôpital Kosevo de Sarajevo.
     — Pas de problème, m’a-t-il répondu en souriant.

 

     Voici ce qu’il m’a raconté : avant la guerre, il était éboueur. Lorsque les bombardements ont commencé, il s’est retrouvé au chômage. L’administration municipale ne fonctionnait plus, et même si les poubelles s’amoncelaient dans les rues de la ville assiégée, il n’était plus en mesure de faire son travail. Les combats s’intensifiaient et Mustafa passait le plus clair de son temps enfermé chez lui avec sa femme. Ils vivaient dans le quartier de l’aéroport, près d’une ligne de front, là où la guerre faisait rage avec une violence toute particulière. Pour ne pas risquer leur vie, ils ne sortaient plus que la nuit. Malgré ces précautions, une nuit de septembre 1993, Mustafa reçut une balle dans le dos sur le seuil de son immeuble. Un sniper l’avait pris pour cible.
     — Tout était si calme, me dit-il. Et puis d’un seul coup, pan ! Il devait être 2 heures du matin. Le type qui m’a fait ça avait sûrement un fusil à infrarouge. C’est pratique pour eux, ils y voient comme en plein jour. Il m’a tiré comme un lapin, en plein milieu du dos…

 

     Je suis revenu voir Mustafa plusieurs fois, dans ce même hôpital. Un jour, comme je lui demandais ce qu’il comptait faire maintenant que la guerre était finie, il m’a regardé d’un air incrédule. La question lui paraissait absurde.
      — Ma vie est foutue, m’a-t-il répondu. La guerre m’a brisé.
     Il parlait d’une voix égale, comme s’il s’agissait d’une chose évidente, qui ne devait m’inspirer aucune pitié particulière. Tout en conversant avec Mustafa, je ne cessais de penser à la balle de fusil que j’avais extraite du mur de mon apparte­ment. Je l’avais trouvée un jour à mon retour, fichée dans le mur. Par hasard, elle n’avait pas atteint sa cible : j’étais sorti. C’était un petit morceau de métal brillant et pointu, exactement comme celui qui s’était logé dans la colonne vertébrale de mon interlocuteur…
     Je me suis tourné vers la fenêtre et j’ai regardé le ciel gris. J’ai respiré un bon coup et j’ai repris mon visage de journaliste, mon visage professionnel, comme taillé dans la pierre, avant de me retourner vers lui. C’était tous les jours la même chose : la tristesse des gens, la tragédie renouvelée de leurs histoires personnelles. Dans les rues, les immeubles portaient les traces, les cicatrices du désastre qui venait de se produire. Et peu à peu, mal­gré mes efforts, la tragédie des autres s’insinuait en moi, comme par osmose.
     Mes col­lègues ou mes amis de l’étranger me demandaient souvent : « Est-ce qu’il t’est arrivé d’avoir peur, parfois ? » Parfois ? Je ne me souviens pas d’un instant où je n’aie pas eu peur. Et dans une certaine mesure, j’ai peur aujourd’hui encore. Car les questions que je me suis posées pendant cette guerre n’avaient presque rien à voir avec l’histoire de la Yougoslavie, ni avec la politique internationale, qui est pour­tant ma spécialité. La vraie question, celle qui m’obsédait, était : comment un être humain peut-il faire cela à un autre être humain ?
     Ce n’est qu’une question, et quiconque n’a pas connu le désastre et l’horreur de la guerre pourra la juger naïve. Pourtant, après tout ce que j’ai traversé, j’affirme que cette question est la seule qui mérite d’être posée. On n’a pas besoin de lire des livres ou des rapports sur l’histoire des Balkans pour comprendre ce qui s’est passé en Bosnie. On n’a pas besoin de parler bosniaque ou serbo-croate. Il suffit de penser, par exemple, à Mustafa, et de se demander : « Comment un tireur embusqué, une nuit de septembre, a-t-il pu lui loger une balle dans le dos ? »
     La réponse tient en un mot : préjugé. Le préjugé, cette passion aveugle qui peut transformer n’importe lequel d’entre nous en assassin, est une maladie sociale qui existe probablement depuis l’origine des premières sociétés. Est-il besoin d’énumérer ses terribles effets ? Les camps de concentration nazis, le génocide des Arméniens, les violences ethniques au Rwanda, les violences religieuses en Inde, en Irlande, en Indonésie, et jusqu’à la violence urbaine quotidienne aux États-Unis… Partout des êtres humains en massacrent d’autres sous prétexte que leur langue, leur couleur de peau, leur religion, sont diffé­rentes des leurs. Et les hommes politiques ont beau proclamer : « Plus jamais ça ! », le mal revient. Cette fois, en Bosnie. Ce pays – mon pays – a désormais rejoint la liste de ces contrées « maudites » marquées par les ravages de la guerre.

 

     J’imagine le préjugé comme un virus mortel qui menace d’infecter tous les cerveaux humains de cette planète. Le fonctionnement du virus est simple : il lui faut un organisme où se développer, et des victimes. En Bosnie, les victimes furent innombrables. Mon ami Davor, par exemple. Il était étu­diant en chirurgie dentaire quand le « virus du préjugé » l’a frappé. C’était un Bosniaque croate, de religion catholique. Sa famille, comme la mienne, était implantée à Sarajevo depuis cinq cents ans. Le 8 octobre 1994, des soldats bosno-serbes attaquèrent à la mitraillette un tramway plein de civils. Il y eut deux morts et sept blessés, dont Davor. Une balle avait traversé son bras droit, le laissant paralysé et marqué d’une affreuse cicatrice pourpre.
     — Je n’ai pas compris que j’étais blessé, jusqu’au moment où j’ai vu ma main pleine de sang, me racontait Davor. Et tu sais quoi ? Pire que la douleur, j’avais sans cesse une question en tête : pourquoi est-ce qu’ils m’ont fait ça ? Je n’étais pas dans l’armée. Je ne les connaissais même pas.
     Et comme nous évoquions la fin de la guerre, la « protection » que l’OTAN avait décidé de nous accorder, il a baissé la voix.
     — Je n’ai pas confiance dans cette paix. Je veux partir d’ici. Mes parents refusent de s’exiler, ils disent que notre famille est établie depuis trop longtemps à Sarajevo. Mais moi, il faut que je m’en aille. Je veux recommen­cer ma vie, loin de tout ça.
     Je n’ai rien répondu à Davor, mais je me suis demandé s’il était vraiment possible de trouver une terre promise où échapper au « virus du préjugé ». Je me souviens trop bien de mes voyages à l’étranger. De cet ami aus­tralien, installé à Londres, qui disait : « Si je vois un Nègre poser un pied sur ma pelouse, je lui tire dessus. » Ou de cette scène dont j’ai été témoin dans une rue de Toulouse : deux jeunes garçons noirs poursuivant une jeune femme en la traitant de « pétasse blanche »… Dans toute l’Europe, le langage est infecté par le préjugé. Chacun est le « Nègre », la « pétasse », le « Youpin », le « sale  Arabe » ou le « Chinetoque » de l’autre.

 

     Avant la guerre, je haussais les épaules lorsque j’entendais ce genre de formulation injurieuse. Je me disais que les choses étaient comme ça, que souvent les mots dépassaient la pensée, mais que jamais, du moins en Europe, la situation ne pourrait dégénérer. Mais voilà. C’est arrivé chez nous, en Bosnie, et aussi dans cette petite région qui naguère faisait partie de mon pays : le Kosovo. La guerre des préjugés fait des victimes de tous les côtés. Elle laisse derrière elle des blessés, des handicapés à vie, et aussi ceux que l’on appelle les « réfugiés », un terme devenu banal pour décrire le drame des gens qui ne pourront plus jamais ren­trer chez eux. Je me souviens de Sandra, cette jeune Sarajévienne d’origine serbe qui refusait tous les nationalismes. Pendant la guerre, ses parents avaient quitté leur appartement du centre-ville pour se réfugier dans le quartier de Grbavica, tenu par l’armée bosno-serbe, dans l’espoir d’échapper aux balles et aux obus.
     Je la revois en ces der­niers jours de guerre, frissonnant dans une vieille veste de l’armée et attendant de passer le checkpoint militaire pour rentrer dans le centre de Sarajevo, rendre visite à ses amis du lycée, qu’elle n’avait pas vus depuis trois ans. Elle n’avait aucune idée de ce que l’avenir lui réservait. Sa famille ne pouvait pas partir vivre en Serbie : sans argent, sans parents pour les accueillir, ils étaient condamnés à l’errance.
     — À Grbavica, ces jours-ci, les gens ont peur, me disait-elle. Ils se sentent menacés. Ils ne croient pas que ce gouvernement musul­man accepte de les protéger. Tout le monde est en train de s’enfuir dans les montagnes… Je ne sais pas quoi faire.

 

     Le lendemain, j’appris la nouvelle : les résidents serbes de Grbavica étaient attaqués par des miliciens serbes nationalistes qui leur enjoignaient de quitter la ville avant que le gouvernement bosniaque ne reprenne possession de leur quartier. Ils mettaient le feu aux appartements et forçaient les familles, sous la menace des armes, à s’exiler une fois de plus. Le pré­jugé, né de la peur pour protéger les intérêts d’un groupe donné, était en train de se retourner contre ses propres principes ! Des nationalistes serbes détruisaient des maisons serbes et frappaient des citoyens serbes pour les « protéger »… de quoi, au fait ? Du mal que pourrait leur faire un gouvernement à dominante musulmane ?
     Je crois que ce moment-là a été un summum de stupidité dans toute cette folie meurtrière… Aujourd’hui encore, le paysage en porte les traces : maisons démolies, villages entiers rayés de la carte, paysages naguère cultivés et désormais déserts, toute une campagne fan­tôme, aux infrastructures détruites… Notre pays est handicapé comme un blessé de guerre. Il a été ravagé non par un cyclone ou un tremblement de terre, mais par la haine des hommes.

 

     Et je ne cesse de penser à Mustafa. Il n’était pas engagé politiquement. Mal­gré son origine musulmane, comme beau­coup de Musulmans de Bosnie, il ne pratiquait même pas sa religion. C’était un éboueur de la Yougoslavie socialiste, et lorsque la Bosnie a proclamé son indépen­dance, il était prêt à devenir un éboueur de la république de Bosnie. Mais un beau jour, un sniper aveuglé par le préjugé, affolé à l’idée que l’identité ou la foi de l’autre puisse menacer sa cause nationaliste, a fait basculer son destin. Il a épaulé, visé, tiré, et transformé Mustafa en infirme.

 

     Au moment où j’écris ces lignes, Mustafa doit être en train de dormir dans son lit d’hôpital. Demain matin il se réveillera pour faire, comme tous les jours, ses douloureux exercices de rééducation. Mais, malgré ses efforts, il ne marchera plus jamais. Il est paralysé à vie. Encore une victime d’une nation, une de plus, touchée par le virus du préjugé.

 

Atelier Post-Scriptum
Une Guerre en Europe. Nouvelles de Sarajevo
Paris, H. J. ,1999
(extraits)
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