Comment le désert a disparu

Désert

 

« Aux générations futures qui, je l’espère, sauront préserver notre bien le plus précieux,
notre mère la Terre. »
 

 

      Depuis longtemps, la pluie n’avait pas visité la plaine sèche et écailleuse. Les arbres laissaient ployer leurs branches sous la poussière. Les oiseaux assoiffés guettaient les moindres miettes de rosée qui glissaient maigrement sur les feuilles. Et le soleil ardent déployait, toujours plus vifs, ses rayons sur la terre flétrie.
      Dans les villages, l’eau des puits se raréfiait et les cultures de mil et de manioc avaient bien du mal à offrir leurs fruits.
      Tout semblait décidé pour que la sécheresse s’installe dans la durée.
      Un soir, Papa Lai fit un rêve :
      Il voyait pousser devant ses yeux étonnés les troncs géants et élancés des manguiers. Les mangues tombaient mûres et juteuses de l’arbre. Et les enfants se précipitaient pour les ramasser… mais les rejetaient, dépités.
      Les mangues ne voulaient plus être mangées. Pour les tamarins, les papayes et les bouis, sous les baobabs, la même scène se reproduisait.

 

      Quand Papa Lai se réveilla, il chercha à comprendre ce rêve. Il le retourna dans tous les sens, en haut, en bas, de tous les côtés.
      Et une vieille histoire lui revint à la mémoire, celle que lui racontait son grand-père. Elle parlait d’un très vieil homme, le grand-père des arbres ; ses poches étaient toujours gonflées de graines de toutes sortes. Il parcourait les terres désertes, s’arrêtant tout à coup, comme sans raison.
      Il regardait alors le ciel, contemplait la terre, puis il se tournait vers l’Est, vers l’Ouest, vers le Nord, enfin vers le Sud ; ensuite, avec son bâton, il creusait un trou, crachait au fond de celui-ci. Enfin, il plongeait une main dans sa poche, tâtait les graines qui s’y retrouvaient. Quand il était satisfait, il en sortait une…
      Mais avant de la faire disparaître dans la terre, il soufflait sur elle.
      Il priait alors pour que ce bébé arbre puisse éviter tous les pièges qui guettaient les enfants fragiles et orphelins.
      Il lui racontait :
      Comment faire pour se protéger du vent du désert.
      Comment se faire invisible afin que les chèvres ne le dévorent pas.
      Comment prier pour que la pluie de la nuit vienne glisser sur ses feuilles.
      Et comment enfin arracher de la terre toute l’énergie qu’elle pouvait lui offrir.
      Enfin, il lui glissait quelques secrets pour que cette petite graine apprenne à étaler ses racines profondément afin de capter l’eau qui se cache entre les mottes de terre.
      Vite, vite, il l’enfouissait dans le sol.
      Alors, seulement alors, il l’entourait pieusement de quelques cailloux, après l’avoir cachée sous des herbes sèches… Et il continuait sa route au hasard des sentiers, s’arrêtant encore et encore quand il en avait envie ou simplement quand il pensait que c’était le bon moment ou le bon endroit.

 

      Et derrière lui, comme par magie, les belles forêts profondes surgissaient, se remplissant du chant des oiseaux colorés.
      Dans les troncs creux, se fixaient les essaims d’abeilles.
      Sous les écorces, les insectes creusaient leur gîte.
      Sous les racines se cachaient les couleuvres et les serpents, et toutes les créatures de la forêt retrouvaient leur maison.
      Les phacochères et les rhinocéros traçaient de nouveau les sentiers dans les fourrés. Dans les branches, les singes se reposaient ou voltigeaient d’arbre en arbre. Et au crépuscule, quand le soleil se couchait, les panthères et les léopards feulaient longuement pour accueillir la nuit. Nul n’osait toucher à ces lieux enchanteurs qui abritaient les sources d’eau fraîche et le repaire de nombreux animaux qui revenaient s’y installer.
      Le soir, quand le vieil homme posait son dos contre le tronc rugueux d’un géant végétal, celui-ci se faisait doux comme un coussin, pour l’accueillir. Les feuilles formaient alors au-dessus de sa tête un vaste éventail bruissant doucement pour l’endormir. Et les oiseaux se rassemblaient sur les branches pour lui chanter leurs plus beaux airs afin de le bercer.

 

      Un jour, ou peut-être une nuit, la forêt emporta le grand-père des arbres dans ses bras et le ciel s’ouvrit pour l’accueillir. Depuis ce temps-là, du haut des nuages, le vieux sage contemple ses forêts et il transmet à un autre grand-père le don de faire pousser les arbres.

 

      Papa Lai comprit enfin ce qu’il devait faire. Il devina aussi pourquoi les fruits ne voulaient plus être mangés par les enfants.
      En effet, se dit-il, chaque fruit qui tombe est la promesse d’un arbre. Il doit donc être replanté près de lui ou alentour, chaque fois que l’on mange l’un d’eux. Il suffit simplement de semer ses graines ou de les planter. C’est le rôle des enfants de le faire, et la mission de leurs parents, de leur apprendre ce geste pour les générations futures.

 

      Depuis cette nuit où Papa Lai a fait ce rêve, le temps a passé…
      Les enfants de toute l’Afrique participent joyeusement à semer les graines, à planter les noyaux des fruits qu’ils mangent. Même les hommes et les femmes répètent ce geste tout simple. Ces moments de plantation sont devenus l’occasion de faire la fête… à la nature, à la vie qui jaillit de ces milliers d’arbres.

 

      Depuis ce temps-là, les villages vivent à l’ombrage des arbres dont les fruits mûrissent et se remplissent d’un jus délicieux. Les parents les vendent au marché, et leur récolte leur permet d’acheter tout ce qui leur manque. Les enfants aux joues rebondies s’amusent à l’abri des branches.
      La pluie qui s’était fait attendre, accueillie par tous ces arbres, les visite souvent, avec plaisir, laissant derrière elle bénédictions et bonheur.

 

      Après avoir reculé, le désert, le désert n’est plus qu’un nom dont on ne parle que dans les histoires…

 

Isabelle Hoarau
Comment le désert a disparu
Clermont-Ferrand, Reflets d’ailleurs, 2011
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